Sports

Les Bleus n'ont pas sauvé la nation, ils étaient là pour jouer au foot

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 11.07.2016 à 17 h 23

Et ils l'ont fait, globalement plutôt bien, malgré le raté final. Il ne fallait pas leur demander plus, et certainement pas de tirer durablement la France de sa morosité.

La remise de la médaille des perdants, dimanche 10 juillet 2016, au Stade de France. Kamil Zihnioglu / POOL / AFP.

La remise de la médaille des perdants, dimanche 10 juillet 2016, au Stade de France. Kamil Zihnioglu / POOL / AFP.

Ces dernières semaines, en me promenant dans mon quartier, le XIe arrondissement de Paris, je me faisais la réflexion qu'on ne parvenait plus à savoir si les drapeaux tricolores qui pendaient aux fenêtres avaient été installés pour l'Euro ou étaient là depuis huit mois, en hommage aux 130 victimes des attentats du 13 novembre 2015. Déjà intimement mêlés, les deux événements avaient encore plus hybridé ces derniers jours, des retrouvailles face à l'Allemagne, adversaire des Bleus le soir du triple attentat-suicide de Saint-Denis, à l'évocation poignante de la première victime des attaques, le chauffeur de bus franco-portugais Manuel Dias. Au point que cette finale du Stade de France, que la France a perdue, au bout du suspense et pour quelques centimètres, face au Portugal (0-1 a.p.), avait fini par être vue par la presse internationale comme la juste récompense d'une sélection qui s'était vue intimer la mission écrasante de «rendre le sourire à la France» ou de «rendre la nation joyeuse».

Un éditorial parmi d'autres, celui du Guardian à la veille du rendez-vous de Saint-Denis, suffisait à résumer comment un potentiel succès des Bleus, face à un adversaire globalement mal vu, mais qui n'a rien volé, loin de là, était attendu:

«L'Euro 2016 a sa finale. Une finale appropriée. À partir du moment où l'équipe de Didier Deschamps pouvait y parvenir, une affiche entre la France et n'importe qui d'autre a toujours paru la bonne façon de mettre fin à ce tournoi accueilli avec circonspection et organisé par un hôte volontaire quoiqu'un peu las, une nation encore officiellement en état d'urgence après une année sanglante et agitée.»

Qui n'avait pas entendu, ces dernières semaines, une connaissance étrangère lui affirmer qu'elle était contente pour la France, contente de voir le football lui apporter un peu de joie après une année 2015 dramatique? Mais l'Euro 2016 n'est pas un tournoi caritatif et n'avait pas vocation à se terminer par une finale juste, sacrant le pays qui avait le plus souffert sur les douze derniers mois; mais juste par une finale, ce genre de match où, rappelle fort justement Libération ce matin, «le vainqueur a raison, il a compris son temps mieux que les autres et utilisé cette lecture pour maîtriser les réalités invisibles».

L'équipe de France ne s'était pas vue offrir sa qualification, mais était allée la chercher, en sachant être efficace dans les instants décisifs contre la Roumanie et l'Albanie, en survivant à une première mi-temps à l'envers contre l'Irlande et à une longue demi-heure en apnée contre l'Allemagne. Elle est aussi allée chercher sa défaite (et le Portugal sa victoire...), en échouant à convertir ses temps forts, en se laissant enfermer dans un faux rythme en fin de première mi-temps après la sortie sur blessure de Cristiano Ronaldo, en commettant une grosse erreur de défense sur le but victorieux du Portugais Eder.

Réécriture a posteriori

À quelques centimètres près, ceux qui ont vu le tir d'André-Pierre Gignac échouer sur le poteau de Rui Patricio dans les arrêts de jeu, la France serait ce matin triple championne d'Europe et prête à repeindre l'histoire en rose. On oublierait l'année 2015 relativement médiocre des Bleus et les moqueries de l'automne passé (vous vous rappelez de la surréaliste conférence de presse de Didier Deschamps?) dans la foulée de l'affaire de la sextape. On louerait ces Bleus capables de gagner sans Benzema, oubliant au passage l'ingérence inappropriée de la classe politique dans ce dossier.

On projetterait sur l'Arc de Triomphe le nom d'Antoine Griezmann accompagné du mot «président», lui qui est devenu, dans une mythologie très française, notre homme providentiel –après avoir, dans le contexte délétère post-Euro 2012, été suspendu un an de sélection pour avoir fait la bringue à la veille d'un match décisif. On vanterait la sûreté défensive d'un Koscielny, quasiment proscrit à l'automne 2013 après avoir emmené la France au bord de l'élimination de la Coupe du monde brésilienne. On oublierait presque qu'un petit quart du groupe pour cet Euro (Lloris, Sagna, Gignac, Mandanda et Evra, l'ex-capitaine chasseur de taupes et de traîtres) était présent lors de la grève de l'entraînement en Afrique du Sud, en 2010.

Tout cela –les bonnes choses et les mauvaises– forme un tout, mais on a tendance, a posteriori, à en retenir les éléments qui nous arrangent. L'équipe de France de foot n'était pas, contrairement à ce qu'on a beaucoup écrit, une honte nationale en juin 2010, un symbole d'un pays où flottait alors le vent mauvais des affaires et des débats identitaires douteux; elle n'aurait pas été non plus la huitième merveille du monde, l'incarnation d'une résilience formidable, d'une société qui se relève, en cas de succès dimanche soir. De même qu'elle avait été un peu vite vue comme un emblème sociétal en 1998, cette année où, expliquait Didier Deschamps avant la Coupe du monde 2014, «tout n’était pas tout beau tout mignon non plus [...]. Mais une équipe qui gagne est forcément aimée. Je n’ai jamais vu une équipe qui gagnait ne pas être aimée».

L'histoire d'un tournoi, et de la façon dont il influe sur la société qui l'organise, fait toujours l'objet d'une réécriture a posteriori. Il y a vingt ans, l'Euro 1996, organisé en Angleterre, avait ainsi, en dépit d'un niveau de jeu plus que moyen, y compris de la part du pays organisateur, été vu comme un grand moment culturel, une incarnation de la «Cool Britannia» de l'époque, entre britpop, revival londonien et fin annoncée du règne des conservateurs au pouvoir. Une vision qui, souligne désormais la presse britannique, relevait largement du mythe, du fantasme.

«La permission de s'en foutre»

Dans un passionnant ouvrage traduit à l'occasion de cet Euro, Le Dernier Pénalty, le journaliste italien Gigi Riva raconte comment la Coupe du monde 1990 en Italie avait échoué à sauver la Yougoslavie, éliminée aux tirs au but en quart de finale, de l'éclatement et d'une guerre civile meurtrière. «Et que serait-il arrivé si Faruk [le défenseur Hadzibegic, ndlr] n'avait pas raté le penalty? Oui, ce pénalty-là, le dernier pénalty de la Yougoslavie, le rideau qui tombe sur la fin de la pièce. Ça n'aurait rien changé. Pourquoi, alors, ce pénalty est-il  devenu la source d'un tel regret, un tournant, un acte fatal constamment rappelé? Parce que le football c'est l'enfance [...]» Cette enfance qui nous fait croire que d'un coup de baguette magique, le football peut tout changer, sauver un pays dépressif –comme on l'avait déjà cru dans le mirage de la victoire française de 1998 qui, elle aussi, avait tenu à un montant près.

Cela ne veut évidemment pas dire qu'il faut comparer la situation des deux pays, mais en tout cas qu'il ne sert à rien de faire endosser au football un maillot trop grand pour lui. Par une métonymie, on dira «La France a perdu contre le Portugal» plutôt que «L'équipe de France a perdu contre l'équipe du Portugal», comme si onze ou vingt-trois joueurs avaient vocation à représenter ou gouverner une nation tout entière –«La communauté imaginée de millions de gens semble plus réelle quand elle se trouve réduite à onze joueurs dont on connaît les noms», a un jour écrit l'historien Eric Hobsbawm.

Les Bleus version 2016 n'avaient pourtant pas vocation de sauver la France, ils ne l'ont pas non plus déprimée ou mise plus bas que terre. Tout ce qu'ils ont offert aux Français, et on ne leur demandait finalement pas autre chose, c'est, suivant la belle formule (qui déplaira aux tenants de la thèse «du pain et des jeux») du journaliste d'Associated Press John Leicester, «la permission de s'en foutre» (du terrorisme, de leur propre déprime, etc), «du moins par flashes de 90 minutes».

Dans une phrase restée mythique, et régulièrement interprétée de travers, l'entraîneur de Liverpool Bill Shankly a un jour déclaré que «le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est quelque chose de bien plus important que cela». Il ne voulait pas dire que le ballon rond était plus important que la vie ou la mort, que la guerre ou que la paix, que le terrorisme ou la violence, mais, comme nous l'écrivions en août 2013, qu'il occupait notre quotidien, dans les moments les plus infimes et les plus intimes.

Ceux qui attendent toujours du football plus qu'il ne peut offrir et espéraient d'une victoire des Bleus qu'elle sauve la France d'une année pourrie dépriment peut-être ce matin. Les autres, notamment ceux fidèles au quotidien à un club, cette passion stable (une autre belle phrase de Gigi Riva: «Au club, [...] on pardonne les fautes, les revers, les erreurs, parce qu'en échange de cette passion impérissable on obtient l'impossible: l'illusion de rester un enfant»), savent qu'une nouvelle saison commence mi-août, à peine dans un mois.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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