Monde

L'Amérique prisonnière d'un cercle infernal de violence

Temps de lecture : 6 min

Toujours plus d'armes, toujours plus de peur, toujours plus de morts –et aucune issue en vue.

Lors d'une manifestation à Bâton Rouge, le 8 juillet 2016. MARK WALLHEISER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.
Lors d'une manifestation à Bâton Rouge, le 8 juillet 2016. MARK WALLHEISER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Philando Castile s'occupait de la cantine scolaire fréquentée par les enfants d'un de nos amis. De l'avis général, Phil, comme tout le monde l'appelait, suscitait beaucoup de sympathie autour de lui. Aujourd'hui, Phil est mort, dernière victime en date sur la liste en perpétuelle extension des noirs tués par la police lors d'un banal contrôle routier. Cette fois-ci, a priori à cause d'un phare arrière cassé.

On sait quelle place occupe la question de la race dans ces homicides. La semaine dernière, le gouverneur du Minnesota, Mark Dayton, n'aurait pas pu être plus clair en déclarant: «Est-ce que cela serait arrivé si les passagers ou le conducteur de la voiture avaient été blancs? Je ne le pense pas, non.» Et nous ne le pensons pas non plus. Comme l'observe Barack Obama, faisant écho à l'opinion minoritaire récemment exprimée par la juge de la Cour suprême Sonia Sotomayor dans l'affaire Utah v. Strieff, les morts comme celle de Phil n'ont rien de cas isolés. Elles sont au contraire «symptomatiques d'un ensemble plus large de disparités raciales existant au sein de notre système pénal».

Que les inégalités raciales aient joué un rôle crucial dans la mort de Phil est une réalité indéniable. Mais il faut aussi, à notre avis, souligner combien cette affaire diffère de beaucoup d'autres: il avait une arme sur lui. Selon le témoignage de sa petite amie, c'est un fait qu'il aurait spontanément porté à la connaissance du policier qui venait de l'arrêter, et elle aurait même précisé qu'il était détenteur d'un port d'arme dissimulée. (Une information que les civils sont incités à révéler lors de toute interaction avec la police). Sauf que cela n'a évidemment rien changé. Quand Phil a voulu prendre son portefeuille, le policier a pensé «revolver» et lui a tiré dessus à travers la fenêtre ouverte de la voiture. (Précisons que nous n'avons toujours pas la version du policier et qu'aucune vidéo ne montre ce qui s'est passé avant que Phil n'ait été abattu).

La veille, en Louisiane, la police de Bâton-Rouge tuait un autre homme noir. Alton Sterling, 37 ans, avait lui aussi une arme sur lui. Il l'aurait même achetée juste avant la fusillade, à des fins de protection personnelle.

Un profilage encore plus mortel

S'il y a une leçon à retenir de ces deux événements, c'est que la prolifération des armes à feu promet de rendre le profilage racial de la police encore plus mortel. Avec la multiplication des armes à feu, policiers comme civils sont d'autant plus enclins à penser que tout le monde est armé. Un préjugé qui ne laisse pas énormément de temps à la circonspection ni à la dissipation des malentendus.

Si certaines associations policières ont pu s'alarmer de la libéralisation des législations sur le port d'armes, ce n'est pas sans raison. Depuis longtemps, les policiers savent que les contrôles des antécédents sont bénéfiques à leur sécurité, tandis que les lois permettant à tout un chacun de défendre son «territoire» ou son «château» peuvent rendre l'exercice de leur profession bien plus difficile.

Et comme si nous avions besoin d'un triste rappel, l'attaque du 8 juillet contre la police de Dallas –cinq agents sont morts, sept ont été blessés– démontre combien le maintien de l'ordre est une tâche ardue et dangereuse. Les policiers font souvent face à des situations où leur vie est en jeu et où ils sont souvent obligés, comme le statue la décision de la Cour suprême de 1989 dans l'affaire Graham v. Connor, «d'évaluer en une fraction de seconde –dans des circonstances tendues, incertaines et évoluant rapidement– le degré de force nécessaire dans une situation donnée». C'est cette incertitude fondamentale qui explique pourquoi le droit régissant l'usage de la force policière ne demande pas aux policiers d'être parfaits. Ils peuvent user de la force, même létale, quand ils estiment raisonnablement qu'un suspect est une menace pour eux-mêmes ou pour autrui.

L'interprétation juridique du «caractère raisonnable» d'une telle estimation pose un certain nombre de problèmes, tant les tribunaux sont d'ordinaire très cléments avec les policiers. Des difficultés que la prolifération des armes ne fait qu'exacerber, à l'instar des lois sanctifiant la légitime défense en général. Au Texas, un État qui autorise le port d'armes visibles, la police a énormément de mal à faire le distinguo entre ceux qui ont le droit de brandir une arme et ceux qui ne l'ont pas, surtout dans un contexte aussi précaire que celui que les rues de Dallas ont pu connaître jeudi soir. (Une gageure expliquant probablement pourquoi la police s'est au départ trompé de suspect). Pour le dire encore plus simplement: dans des juridictions où il est très facile pour les civils d'être armés, la police est d'autant plus encline à penser raisonnablement que tout un chacun porte une arme. Avec quelle conséquence des moins surprenantes? Le raisonnable devient une course à l'abîme.

Même si des cas particuliers d'homicide impliquant la police (comme la mort de Phil Castile) peuvent sembler déraisonnables, il sera de plus en plus difficile d'affirmer qu'un agent de police agit déraisonnablement s'il estime qu'un type portant une arme est susceptible de le tuer sur-le-champ. Comme nous le fait remarquer par mail Rachel Harmon, professeure à la faculté de droit de Virginie, en une fraction de seconde, les officiers de police ne peuvent pas savoir (ni même vouloir savoir) que l'arme dans les mains d'un suspect est légale ou non.

«La police craint autant les armes légales que les illégales. Vu que des législations très généreuses sur le port d'armes font que les policiers sont confrontés à toujours plus d’individus armés, il est temps de réfléchir au rôle que la législation sur les armes à feu peut jouer dans la peur que ressentent les policiers et dans leurs bavures».

Avec la prolifération continue des armes, les interactions civils/police où des armes sont brandies seront toujours plus nombreuses à se résoudre par un usage hâtif et mortel de la force. C'est un contexte où il est toujours plus «raisonnable» pour un policier de penser qu'une arme est toujours présente. C'est un cercle vicieux.

Deux tendances promises à la collision

Ces deux tendances –l'accès toujours facilité à des armes mortelles et l'abaissement perpétuel du seuil de raisonnabilité de la peur policière– sont promises à la collision. Soit nous allons avoir toujours plus d'armes et toujours plus de bavures policières, soit nous allons devoir former les policiers pour qu'ils estiment déraisonnable la peur d'être tué dans la fraction de seconde qui leur est accordée pour prendre une décision face à un individu armé. Sauf qu'après Dallas, la première option est la plus probable. Les policiers seront désormais bien plus enclins à se croire menacés par les gens qu'ils croisent.

En tant que tel, le problème est insoluble, mais il devient d'autant plus mortel quand on y ajoute les préjugés racistes conscients ou inconscients. L'évaluation de la menace posée par un suspect civil –et l'évaluation en particulier de sa possession ou non d'une arme– sera d'autant plus néfaste pour les gens de couleur, et ce de manière disproportionnée. Les blancs portant une arme au vu et au su de tous peuvent être terrifiants, mais ils ne génèrent pas autant d'appels aux secours que leurs homologues noirs. Cette disparité raciale est aussi manifeste dans les statistiques des homicides impliquant la police. Un rapport de 2014 montre que les jeunes hommes noirs ont 21 fois plus de risques d'être tués par la police que les jeunes hommes blancs. «Les 1.217 cas d'individus tués par la police entre 2010 et 2012 consignés par les autorités fédérales montrent que les noirs âgés de 15 à 19 ans ont été tués selon un taux de 31,17 par million, contre seulement 1,47 par million pour les blancs de la même classe d'âge.» Un fossé qui perdure même pour les noirs non armés. Une étude publiée en novembre 2015 permet d'attester d'un «biais significatif dans la mort des Américains noirs non armés par rapport aux blancs, en ce que la probabilité d'être noir, non armé et abattu par la police était d'environ 3,49 fois supérieure à la probabilité d'être blanc, non armé et abattu par la police en moyenne». Tant qu'il y aura une corrélation entre la race et la pauvreté, et le fait de vivre dans des quartiers au taux de criminalité élevé, cette énorme disparité entre le nombre de noirs et de blancs tués par la police ne pourra que perdurer.

La leçon dramatique que les noirs peuvent tirer des événements récents survenus en Louisiane et dans le Minnesota, c'est qu'il leur est objectivement raisonnable d'avoir encore plus peur pour leur vie s'ils se font contrôler par la police. Et la leçon que les policiers peuvent tirer de Dallas, c'est qu'il leur est objectivement raisonnable d'avoir encore plus peur des civils armés. Des deux côtés, et de manière a priori tout aussi raisonnable, nous avons de la méfiance, de la peur, de la panique. Ce qui rend ces interactions mortelles –et pas seulement tendues ou incertaines– ce sont les armes. Et ce qui rend «raisonnable» l'usage de la force en réaction à une peur raisonnable, c'est la létalité de ces armes. Ce qui ne peut causer que davantage de morts, des deux côtés, des morts qui pourront toutes être gravées du sceau du raisonnable. Des morts qui seront toujours racialement disproportionnées.

Une réalité qui ne demande pas de savoir si vous «soutenez» Black Lives Matter ou si vous «soutenez» les forces de l'ordre. Soutenir les deux est la seule réponse rationnelle possible. Et c'est aussi la raison qui indique combien la masse et la létalité des armes à feu ne peuvent qu'abaisser le seuil du «raisonnable».

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