Boire & mangerCulture

Les artistes côté cuisine

Anne de Coninck, mis à jour le 19.07.2016 à 12 h 05

Petit inventaire des meilleurs livres de cuisine d’artistes.

Dali Les Dîners de Gala Copyright Félicie Balay

Dali Les Dîners de Gala Copyright Félicie Balay

Provocateur? Le Manifeste du futurisme publié en 1909 par Filippo Tommaso Marinetti l’était sûrement. Il réclamait la révolution totale et permanente dans toutes les sphères de la société, allant jusqu’à chérir la vitesse et la violence au nom de la modernité! Mais Marinetti avait aussi un autre combat à mener, tout aussi radical, surtout dans l’Italie mussolinienne, en déclarant la guerre à la pasta, (aux pâtes)!

En 1930, dans le Manifesto della cucina futurista, (Manifeste de la cuisine futuriste), il accuse les pâtes d’être monotones, de créer «une lassitude» aboutissant à un «manque de passion». Il propose de changer radicalement les habitudes alimentaires des Italiens en «renforçant, dynamisant et spiritualisant les nouvelles combinaisons alimentaires» où «l’expérience, l’intelligence et l’imagination prendront économiquement la place de la quantité, la banalité, la répétition».

Manger: une expérience esthétique

Pour promouvoir ses idées culinaires, Marinetti ouvre son restaurant, la Taverna Santopalato,  (Taverne du Saint Palais), à Turin. Ses menus d’avant-garde sont originaux et inattendus, mais pas forcément attractifs excepté peut-être par leurs noms. Le Cochon Excité, un saucisson entier cuit placé verticalement servi avec une sauce au café mélangée à de l’eau de Cologne. Le Poulet Fiat grillé, aromatisé avec une farce de roulements à billes et servi avec de la crème fouettée. Les Oeufs Divorcés, de classiques œufs dont le blanc et le jaune sont séparés.

Au delà des provocations, Filippo Tommaso Marinetti croyait que dans le futur, manger ne serait qu’une expérience purement esthétique, et que pilules et poudres remplaceraient les aliments.

Au début des années 1970, Salvatore Dali a une toute autre approche dans Diners de Gala. Au fil des pages, ces illustrations en font plus un livre d’art qu’un cahier de recettes. L’idée est venue au cours d’un diner entre amis dans un grand restaurant à Paris. Salvatore Dali s’est immédiatement pris au jeu. Lui, qui avait créé le téléphone homard ou joué pour une publicité devenue célèbre pour une marque de chocolat dans les années 1960 («Je suis fou du chocolat Lanvin»), juge l’idée amusante. Dali ne prétendra jamais être un chef ni même savoir cuisiner. Il demande aux plus grandes toques de l’époque, qu’il fréquente à la Tour d’Argent, chez Lasserre ou Maxim ‘s… d’élaborer des recettes qu’il illustre. Le résultat donne une facture «haute cuisine» aux 136 recettes souvent sophistiquées, Congre au Soleil Levant une préparation à base de congre et de bacon, ou le Consommé d’Ecrevisses, voire surréalistes pour l’Epaule de Sirène.

Les Dîners de Gala Dali Copyright Félicie Balay

L’ouvrage est publié en France et surtout aux Etats Unis où il rencontre un énorme succès pour l’époque. Cela est dû notamment à son éditrice Félicie Balay, galeriste à New York qui représente alors Dali de l’autre côté de l’Atlantique. En quelques mois, 25.000 exemplaires sont écoulés par une diffusion inédite qu’elle met en scène notamment en initiant des soirées autour d’une recette réalisée par un chef dans un restaurant new-yorkais.

La soupe de tomate d’Andy Warhol

Ce succès donne une idée au Musée d’Art Moderne de New York. Quelques années plus tard, en 1977, le MoMA dans Artists’ Cookbook demande à une trentaine d’artistes dont Christo, Robert Indiana, Roy Lichtenstein ou Robert Motherwell de présenter des recettes tout en confiant leurs rapports avec la cuisine. Louise Bourgeois révèle qu’enfant en France, on lui avait répété que «la cuisine était le moyen de toucher le cœur d’un homme». La mère de la jeune Louise, dont la santé était fragile, lui avait laissé les clés de la cuisine, charge à elle de nourrir son père quand il rentrait du travail. Devenue étudiante, elle avouait s’être contentée alors d’un simple yaourt pour le déjeuner. Un ascétisme que l’on retrouve dans sa recette de la salade de concombre. 

Willem de Kooning, venu des Pays-Bas au milieu des années 1920, se rappelait avec délice du premier hamburger qu’il avait mangé en arrivant aux Etats-Unis, 50 ans plus tôt. La recette qu’il choisit de partager est une sauce d’accompagnement pour les fruits de mer, réalisée à base de mayonnaise et crème fraiche que relèvent quelques cuillères de cognac, sherry et ketchup.

Sans surprise, Andy Warhol préfère sa simplissime et archi connue recette de la soupe de tomate Campbell au lait, un classique américain, qui remonte à la fin du XIXe siècle. Mais peut-on réellement suivre les conseils gastronomiques, fussent-ils de l’un des plus grands artistes, qui déclare sans rire que «la cuisine en avion est la meilleure cuisine. »

C’est un peu par hasard que la photographe Robyn Lea a retrouvé les premières recettes de son livre «Dinner with Jackson Pollock» publié l’an passé. En visitant la maison de l’artiste et de sa femme Lee Krasner, à East Hampton à l’est de Long Island, elle y découvre une panoplie de casseroles Le Creuset datant des années 1940 et 1950. Curieuse, elle se demande alors à qui et à quoi, elles pouvaient servir. Elle interroge la fondation qui gère le cottage, devenu un musée, et tombe sur des recettes manuscrites écrites par Pollock et Krasner. Après deux ans et demi ans de recherche, plus de 50 recettes sont réunies.

Dinner with Jackson Pollock Courtoisie Assouline Editions

Il s’agit d’une cuisine simple élaborée avec des ingrédients savoureux et traditionnels, avec un goût très prononcé pour les desserts. Pollock et sa femme se mettaient aux fourneaux pour leurs amis artistes comme Rothko ou de Kooning, qui étaient des habitués de ces diners informels. La tarte aux pommes de Jackson Pollock est classique mais délicieuse, ultra simple à réaliser: elle avait même gagné la première place dans un concours de tartes local. Dans les notes trouvées, une copie du Boston Cookbook remontant aux années 1950 comprenait un régime alimentaire prescrit pour traiter l’alcoolisme… L’ addiction qui a tué Pollock.

Les artistes contemporains aiment aussi manger. Pour le duo Admir Jahic et Comenius Roethlisberger, la cuisine est une question quotidienne qu’il faut savoir renouveler et apprécier de la meilleure des façons possible. Ils ont eu l’idée d’écrire leur livre, Artists Recipes (Recettes d’Artistes), en voulant répondre à cette question simple: «mais que peut diner un artiste?»  Ils y ont répondu avec le nom d’un plat, les ingrédients et le temps de cuisson. Puis ils se sont mis à poser la même question à leurs amis. Peu à peu, ils ont créé une collection de 80 recettes…. Le duo avait notifié aux artistes d’illustrer par un dessin, un collage ou une photographie la recette proposée. D’un point de vue culinaire le livre est assez inégal, mais pour la partie livre d’art, le résultat est fantastique.

«Un acte pour prendre soin des autres»

On peut oublier la simplissime recette d’Olaf Breuning dont le seul impératif pour la préparation «du frais n’importe quoi pourvu qu’il soit frais» sauf a le retenir comme mantra, ou celle de Judith Bernstein qui partage son sandwich à la banane. Les Pasta al Pomodoro de Maurizio Cattelan et Pierpolo Ferrari, grand classique de la cuisine italienne, sont sans surprise.

En revanche le ragoût de homard et de porc d’Anish Kapoor est intéressant à condition de ne pas s’arrêter à la représentation que l’artiste en a fait… un gros pâté informe de couleur brune. Reste la recette aphrodisiaque de Marina Abramovic, en réalité tout le contraire d’une recette: pas de nourriture, pas de sommeil, pas de télé , pas de sexe pendant sept jours… avant de se plonger dans bain de le lait d’amande.

Le ragoût d’homard et de porc d’Anish Kapoor Artists Recipes Courtoisie Bolo-Publishing

Kitchen d’Olafur Eliasson est d’une toute autre nature. L’artiste danois, qui a grandi entre le Danemark et l’Islande, a toujours eu une relation étroite entre l’art et la cuisine. Son père, un ancien cuisinier embarqué sur un bateau «était chef mais aussi artiste». Dans son livre sorti au mois de juin, il a rassemblé une centaine de recettes végétariennes, parfois très simples mais toujours innovantes. Elles ont été élaborées dans la cuisine de son immense atelier à Berlin, une ancienne brasserie de 3 étages, pour les quelques 60 à 70 personnes qui y travaillent. Plusieurs fois par semaine, tout le monde s’arrête de travailler, dès que la cloche retentie, pour se retrouver pour le déjeuner autour d’une grande tablée. Certaines matières ne viennent pas de bien loin, notamment des  herbes qui poussent sur le toit de l’immeuble.

La cuisine, sans doute un peu répétitive, est un moment important dans la vie du studio. C’est un «acte pour prendre soin des autres, un geste de générosité»: salade de kale, soupe de purée de légumes, graines de citrouille et potiron au pesto et à la ricotta, pain maison… sont la base des menus du studio. Mais Olafur Eliasson avoue dans une interview que parfois certains collaborateurs sortent discrètement chercher un hamburger dans le quartier…

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte