France

La grande peur de l'autonomie

Temps de lecture : 4 min

Toute la politique française se noue depuis vingt ans autour de l'évolution de l'autonomie individuelle. L'opinion se partage entre ceux qui y voient une opportunité de réussir sa vie et ceux qui y voient une aliénation.

Free | Ly Thien Hoang (Lee) via Flickr CC License by
Free | Ly Thien Hoang (Lee) via Flickr CC License by

L'impossibilité des réformes, les grèves, la fuite dans la nostalgie, tout le malaise français tourne autour d'un même mot: l'«autonomie». Le besoin de liberté est une constante partagée par tous, mais, en même temps, l'autonomie suscite des peurs, celle de l'individu livré à lui-même devant des forces qui risquent de le dépasser, celle du salarié seul devant le patron. Toute la politique française se noue depuis vingt ans autour de l'évolution de l'autonomie individuelle. L'opinion se partage entre ceux qui y voient du bien, une opportunité de réussir sa vie, et ceux qui la redoutent et y voient au contraire une aliénation.

L'autonomie des individus dans la société devant leur destin est une caractéristique clef qui ne date pas d'hier. Toute l'histoire humaine se lit au travers du prisme de l'émancipation étape par étape, la sortie des cavernes de la nature, la distance vis-à-vis des dieux, la conquête des droits face aux rois. Les révolutions furent faites en son nom, la décolonisation des États américains, les Lumières de 1789, les désirs de Mai 68. Mais le besoin de liberté trouve aujourd'hui un nouveau et considérable terrain d'extension: le travail.

Chacun sa place

Le passage d'un capitalisme fordien, des grandes usines et de la consommation de masse, à un capitalisme schumpétérien, de l'innovation et de la consommation de la qualité, transforme du tout au tout le rapport à l'autonomie. Le fordisme restait une organisation du monde d'hier, hiérarchique, militaire, où l'obéissance était la loi. Les avantages étaient nombreux: l'obéissance est aussi un confort, la fraternité ouvrière était réelle, semblable à celle des soldats. La solidarité était organisée par un État assurant aux blessés de la vie ce qu'il devait aux blessés des champs de bataille.

En France, la solidarité est imprégnée d'égalitarisme. Soldats au front tous égaux. Salariés au travail tous pareils. Les différences sont gommées. Les compétences sont mesurées à l'école, dans la grande machine à sélectionner les officiers, mais c'est fait entre 8 et 20 ans, une fois pour toutes. Ensuite, chacun sa place, comme dans l'Ancien Régime, mais tout le monde a gagné la noblesse d'un statut: cheminot, fonctionnaire, métallo, électricien. Avec des droits spéciaux attachés. De tout cela se dégage une chaleur collective, maintes fois chantée par les ritournelles populaires. Incontestablement, les Français réussissaient dans le fordisme car ils s'y trouvaient bien.

Pathologies

Le schumpétérisme vient casser le beau et chaleureux modèle. L'individu n'est plus appelé à obéir, à remplir son travail avec ses camarades, il est appelé à inventer, à s'impliquer, à innover, à créer, à rivaliser d'ingéniosité avec ses anciens camarades. Tout s'écroule, comme l'explique dans un article lumineux le sociologue Alain Ehrenberg (1). D'abord, l'individu lui-même, qui est «sommé» d'être individuellement bon. D'où la multiplication de pathologies psychologiques nouvelles (la dépression, les «souffrances» au travail). Ensuite, «le lien social» au travail, qui est déficelé, pis, le libéralisme (nom courant du schumpétérisme) s'emploie à créer de la compétition entre les uns et les autres, moteur de la «déliaison sociale».

Il y a les vrais paumés, les sans-diplôme, les handicapés de l'internet, ceux qui, à tort ou à raison, semblent incapables de prendre le contrôle de leur vie

Alain Ehrenberg ajoute deux crises fondamentales pour compléter le tableau: «la solidarité à la française» est mise à mal au moment où l'État providence perd ses moyens et son efficacité et, pire du pire, «l'égalité à la française» se dissout également puisque les inégalités des compétences entre employés, qui dans l'appareil fordiste étaient soigneusement cachées sous le collectif, réapparaissent au contraire au premier plan.

Faux paumés

C'est décrire, là, le gros nœud serré du drame français. Le besoin d'autonomie de tout un chacun va naturellement croissant dans une société de la connaissance où les études sont prolongées, mais il cause une remise en question irrémédiable du modèle d'hier et il creuse la fracture radicale: une partie de la population prend espoir, l'autre prend peur. Être enfin autonome, la première population voit sauter les carcans hiérarchiques, se réjouit de la fin du travail répétitif et invente une nouvelle manière de parler aux collègues, selon le modèle californien coopératif, bref casse le fordisme de papa avec une énergie jubilatoire. La seconde s'épouvante, se replie dans la nostalgie des Trente Glorieuses et fonce tête baissée chez les populistes.

Cette dernière partie de la population est elle-même sécable en deux. D'abord, il y a les faux paumés, les profiteurs des avantages acquis du fordisme. Ils sont forcément nombreux en France. Ceux-là pourraient fort bien accepter une autonomie dans leur job, ils refusent par intérêt, par dogmatisme, par flemme ou les trois à la fois.

Le combat à mener

Puis, il y a les vrais paumés, les sans-diplôme, les handicapés de l'internet, ceux qui, à tort ou à raison, semblent incapables de prendre le contrôle de leur vie et ceux qui doutent d'eux-mêmes. Cette fraction des Français n'est pas négligeable: il faudrait la mesurer avec précision, elle représente sans doute un quart de la population.

Le débat en France doit cesser d'être polarisé par la «souveraineté», ou «l'identité française» et de poser comme possible d'échapper à la mutation fondamentale de l'autonomie du travail, grâce à du protectionnisme. Mettre en avant les «perdants» de la mondialisation revient aujourd'hui à défendre en réalité les métiers d'hier et les avantages des hiérarques du vieux modèle. Le combat des populistes n'est que nostalgique, il sera perdu. En revanche, il faut s'occuper des vrais paumés, ceux qui n'ont pas la capacité de prendre leur vie en main. Ce combat-là est très compliqué, mais c'est le combat de l'avenir.

1 — Le drame français des grands souvenirs: un culte réactionnaire du passé, par Alain Ehrenberg, Telos, 17 juin Retourner à l'article

En savoir plus:

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

Newsletters

Mort de Charles Aznavour: «Il avait des carrières différentes dans chaque langue»

Mort de Charles Aznavour: «Il avait des carrières différentes dans chaque langue»

Charles Aznavour est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à l'âge de 94 ans. Après Edith Piaf, il était sûrement le chanteur français le plus connu à l’étranger. Pour Slate.fr, Bertrand Dicale, auteur de Tout Aznavour (First Editions) ...

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

*Et les supportrices.

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Newsletters