Sports

Les eurodéputés sont des supporters comme les autres

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En parallèle de la fin de l'Euro se déroulait, à Strasbourg, la dernière semaine de la session du Parlement européen. L'occasion pour les eurodéputés, entre deux votes, de regarder les matchs ensemble et de se chambrer.

Le président du Parlement européen, Martin Schulz, en mai 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP.
Le président du Parlement européen, Martin Schulz, en mai 2014. PATRIK STOLLARZ / AFP.


Les député(e)s européen(ne)s ont siégé cette semaine à Strasbourg, votant les lois de l’Union le jour, suivant les demi-finales de l’Euro, Portugal-Pays de Galles et France-Allemagne, le soir. Au sein de la très sérieuse institution, l’atmosphère se détend sous l’effet du ballon rond: les eurodéputé(e)s ne sont pas de bois, ils sont aussi de fervent(e)s supporters. La compétition touche à sa fin, mais elle a été au fil des matchs un sujet de douces railleries et de rivalités bon enfant entre les élus des pays de l’UE.

«J’ai entendu un député allemand cette semaine qui prétendait ne pas soutenir la Mannschaft: "On est déjà champions du monde, ça va, maintenant on doit laisser la place." Et ça n’a pas du tout plu à ses collègues allemands.» Au moins, les vœux de partage de ce député ont été exaucés. C’est l’Italien Claudio Cutarelli, agent temporaire au Parlement européen pour le groupe des Verts, qui rapporte cette anecdote. «Vu le contexte, il n’est pas question de géopolitique. L’Euro 2016, c’est vraiment perçu comme quelque chose de léger, qui permet de passer du bon temps en dehors des séances, car bien sûr que les députés regardent les matchs ensemble, surtout quand ils sont de nationalités différentes!»

Autre bonne nouvelle, au Parlement, le football n’est pas qu’une affaire d’hommes, assure Claudio Cutarelli:

«C’est du foot à l’échelle nationale, donc c’est plus fédérateur. Les femmes, pas forcément adeptes en temps normal, s’y intéressent effectivement pour l’esprit ludique, le côté "C’est ton pays contre le mien!" Dans ce cadre-là, la parité n’est pas respectée à 100%, mais presque…»

«Le sport traditionnel au Parlement, c’est d’arrondir les angles»

Justement, esprit festif oblige, les élus européens se «lâchent» sur les réseaux sociaux. Certains ont décidé de jouer la carte du ludique à fond et de soutenir leurs joueurs avec un brin d’autodérision. C’est le cas du groupe Parti populaire européen (PPE): avant chaque match, la vidéo humoristique d’un des membres qui encourage son équipe est postée sur la page Facebook du groupe. Pour cette demi-finale franco-allemande, c’est l’eurodéputée alsacienne Anne Sander qui s’y est collée. Celle qui est également vice-présidente de la Fédération Les Républicains du Bas-Rhin a eu du flair, même si elle ne s’est pas risquée à émettre des pronostics détaillés («J’ai simplement dit que la France allait gagner»), précisant au passage que ce soutien lui vaudrait de faire exceptionnellement chambre à part avec son mari allemand.


Anne Sander s’est prêtée au jeu de la vidéo potache de bonne grâce pour la simple et bonne raison que «l’Euro, chez les parlementaires, ça fait ressortir les sensibilités nationales et le patriotisme dans le bon sens du terme, ça permet d’apaiser les tensions quand les relations de travail sont compliquées». Pour le socialiste Marc Tarabella, député européen belge qui organise régulièrement des matchs au sein du Parlement, le football adoucit les mœurs: «Avec le foot comme sujet d’accroche, on arrondit bien des angles! Et le sport traditionnel au Parlement, c’est d’arrondir les angles…»

Plus sérieusement, Anne Sander considère l’Euro 2016 comme « la métaphore d’une Europe réussie: on peut tous s’embarquer dans une grande aventure commune sans être niés dans nos spécificités. On peut être Européen convaincu tout en restant attaché à son pays: l’Euro 2016 est la démonstration parfaite de ce principe.» Et l'eurodéputée a usé de cet argument auprès de ses collègues pas plus tard que mercredi soir, lors de la demi-finale Portugal-Pays de Galles:

«Chaque année, avant les congés prolongés, nous avons ce que nous appelons la "fête de l’été" à Strasbourg, où tous les députés européens sont conviés, y compris évidemment les membres de l'Ukip. Cette fois-ci, la fête a eu lieu pendant Portugal-Pays de Galles, et le match a donc été diffusé sur grand écran… Eh bien, quand on dit à ce moment-là aux Ukip "Vous voyez bien que l’Europe n’anéantit pas les identités nationales, la preuve avec l’Euro, chacun soutient son équipe et tout va bien", en guise de réponse, ils sourient et soutiennent que ce n’est pas la même chose. Ils bottent en touche, quoi!»

Le gros des échanges autour du football relève tout de même de la plaisanterie, Anne Sander le concède:

«Pendant toutes les sessions, avec mon voisin allemand, on s’est chambrés sur nos joueurs, il a osé me dire que notre défense était mauvaise: elle a été excellente ce jeudi soir, au contraire! J’avais peur de me faire narguer la semaine prochaine à grand renfort de "On vous a encore écrasés", mais avec ces deux buts, ça ne risque pas d’arriver, Griezmann ne m’a pas déçue. Bon, il faut quand même qu’on gagne dimanche, car je vois ce collègue lundi.»

Difficile de garder son sérieux, la fièvre footballistique s’insinue partout, preuve en est avec cette scène rapportée par Renaud Muselier, député européen Les Républicains, ancien vice-président de l’Olympique de Marseille et soutien de Nicolas Sarkozy pour la primaire: «Ce [jeudi] matin, monsieur Schulz [le président du Parlement européen, ndlr] était en retard entre deux débats. Pour le faire venir, les députés ont imité les supporters islandais et entamé un "viking clapping".»

«Il ne faut pas tout confondre»

Ambroise Perrin, du groupe Socialistes et Démocrates, introduit une note dissonante dans ce concert de louanges: «Du temps de [Daniel] Cohn-Bendit, au Parlement, on projetait les matchs dans la salle même où la réunion venait de s’achever, mais aujourd’hui tout le monde s’en fout!» La défaite islandaise lui reste en travers de la gorge: «Je préfère quand ce sont les petits poucets qui gagnent!» L’Alsacien se souvient d'ailleurs avoir échangé quelques passes avec Michel Rocard dans les couloirs du Parlement, à l’occasion d’une campagne intitulée «Le football contre le racisme»: «Il y avait aussi Kouchner et Cohn-Bendit, justement.»

Malgré tout, un Euro 2016 qui permet aux fans de foot de tous les pays de festoyer ensemble, n’est-ce pas un moyen de reprendre confiance en l’Europe, dans l’immédiat après-Brexit?

«Ah non, certainement pas, déjà parce qu’aux yeux de nombreux parlementaires, l’Euro 2016, et plus largement, le football est synonyme de corruption avant d’incarner une grande fête populaire, et ensuite parce que le sport comme vecteur d’intégration et "l’Europe du football", ce sont des tartes à la crème doublées de fadaises… On pourrait y croire si on assistait à une rencontre Chypre-Turquie et que le match se déroulait à Famagouste [ville située en République turque de Chypre du Nord, partie de Chypre occupée par la Turquie] mais ça ne risque pas d’arriver…»

Renaud Muselier en rajoute une couche:

«Il ne faut pas tout confondre, on ne peut pas comparer les frontières de l’Euro et les frontières de l’Europe dont ne sont pas membres les Islandais, dont ne sont pas membres les Turcs et dont les Anglais ne veulent plus être membres.»

Comprenez: il ne faut pas croire au Père Noël, le ballon rond ne sauvera pas l’Union.

Malgré tout, les eurodéputés se sont pris au jeu. Une fois la victoire 2-0 pour les Français actée, les SMS ont abondé sur le téléphone de l’auteure de ces lignes. Marc Tarabella le Belge soutiendra la France dimanche, «qui a beaucoup plus montré que le Portugal». Renaud Muselier, lui, adresse un message aux perdants: «Chers amis allemands, vous aviez gagné trois fois de suite. Allez, soyez sportif ! Ça fait trois contre un, vous n’êtes pas humiliés […] Vive la France!» De son côté, le très digne président Martin Schulz a fait savoir depuis l’Outre-Rhin qu’il «réservait sa réaction pour dimanche».

Olivia Cohen

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