Sports

Voilà les trois femmes que ce Wimbledon 2016 doit remercier

Temps de lecture : 5 min

Par leurs prises de position publiques, Serena Williams, Martina Navratilova et Marion Bartoli ont rappelé ce qu'a fait le tennis dans la bataille pour l'égalité, et le chemin qui reste encore à parcourir.

Marion Bartoli et Serena Williams, le 7 juillet 2007. GLENN CAMPBELL / POOL / AFP.
Marion Bartoli et Serena Williams, le 7 juillet 2007. GLENN CAMPBELL / POOL / AFP.

En sport, comme dans tous les domaines où la parole publique est surveillée, la liberté de penser et de dire est de plus en plus bridée, voire rare parmi les champions. Omniprésente, la communication –et ses techniques– s’insinue comme un venin mélangé à une insipide eau tiède. Mais parfois, presque par accident, le verrou saute pour laisser entrer un moment de vérité.

Le tournoi de Wimbledon, dont les finales se disputent ce week-end, a échappé, par exemple, à cette règle commune en rappelant à travers les mots de trois championnes –Serena Williams, Martina Navratilova et Marion Bartoli–, à quel point cette discipline avait fait pour l’avancée de la cause des femmes dans le sport. Mais aussi combien il lui restait encore de chemin à parcourir pour que, notamment, le corps de celles-ci leur appartienne véritablement en toute liberté.

Le tennis, sport féminin n°1 dans le monde, a été, c’est vrai, souvent plus revendicatif et plus audible que les autres au fil des époques, même s’il n’échappe certainement pas aux ravages du lissage des temps nouveaux. Pour acquérir cette place éminente, illustrée notamment par l’égalité des prix obtenue entre hommes et femmes lors des quatre tournois du Grand Chelem, il a pu notamment compter sur des pionnières comme Billie-Jean King qui, à l’instar de Mohamed Ali, n’a jamais cessé de mener avec flamme des combats pas toujours populaires ou compris par le plus grand nombre.

Corps et esprit

En l’espace de quelques jours, à Wimbledon, le tennis féminin a donc eu encore toutes les raisons de méditer sur son succès et sur lui-même à travers trois championnes déjà couronnées au All England Club. La première, Serena Williams, est montée au créneau après sa demi-finale expéditive (48 minutes) pour dire haut et fort qu’elle était fière d’être une femme et que rien ne devait lui être contesté à ce titre. La deuxième, Martina Navratilova, par le biais d’un documentaire d’une heure de la BBC qui lui était consacré, a rappelé à quel point sa vie avait été placée sous le sceau de la vérité et du courage et combien sa parole en permanence libérée l’avait en définitive sauvée. La troisième, Marion Bartoli, au moment où sa santé la met clairement en danger, a accepté d’affronter publiquement le défi de sa maladie avec ses mots à elle.

Dans ces trois cas, corps et esprit avaient partie liée. Presque accusée d’avoir eu la partie trop facile face à son adversaire russe Elena Vesnina en demi-finale, et de ne pas avoir mérité, en quelque sorte, le salaire qui accompagnait son succès, Serena Williams a dû répliquer fermement:

«J’aimerais que les gens, le public, les médias, d’autres athlètes en général, réalisent et respectent les femmes pour ce qu’elles sont et ce qu’elles font. Comme je l’ai déjà dit, je travaille pour cela depuis l’âge de trois ans. […] Je ne crois pas que je mérite d’être moins payée à cause de mon sexe ou de quelqu’un d’autre et c’est valable dans tous les métiers.»

Il n’y a pas longtemps, dans une interview au Times, la n°1 mondiale était déjà montée à l'offensive sur cette question de l’égalité des prix, tout en étant encore plus directe à son propre, sujet au regard d’autres remises en cause dont elle est fréquemment l’objet. «Je sais que je suis attaquée sur mon physique et cela a d’ailleurs été dur pour moi d’aimer mon corps, mais mes formes sont là et je suis plus heureuse avec moi-même», avait-elle dit en ajoutant reconnaître «les idéaux impossibles» liés aux sportives.

Les transgressions de Martina Navratilova

Dans le film retraçant le parcours mouvementé de Martina Navratilova, il était beaucoup question de transgression à propos d’une championne qui a été capable de dire non à la dictature communiste de sa Tchécoslovaquie natale en se réfugiant aux Etats-Unis, qui a eu l’audace de révéler son homosexualité dans le monde puritain des années 70 et qui continue, en 2016, de mener ses batailles personnelles, en s’étant notamment récemment mariée pour devenir la mère des enfants de sa compagne dans une Amérique toujours plus crispée sur ces questions de société.

L’aspect physique de Martina Navratilova a été également passé à la loupe dans cette mise en perspective de son existence: crises de boulimie quand elle s’est installée dans la peur aux Etats-Unis; transformations radicales dues à la préparation physique, dont elle fut l’une des premières à comprendre l’utilité dans le sport féminin; critiques cruelles qui s'en sont suivies, avec toujours la comparaison, souvent désobligeante pour elle, avec sa rivale Chris Evert, archétype de l’Américaine jolie, fine, rêvée et idéalisée.


Hier critiquée pour ses formes quand elle était une joueuse en activité –apparence physique qui délégitimait, aux yeux de certains, le niveau de ses performances–, Marion Bartoli s’est, elle, ensuite retrouvée embarquée dans des polémiques liées à sa maigreur de plus en plus visible, comme s’il lui était dénié d’avoir un corps d’une manière ou d’une autre. De ce piège, qui l’amène aujourd’hui à l’hôpital et quels que soient les mots que l’on mette sur la nature de son mal, entre virus et anorexie, a jailli une douleur insaisissable, mais enfin complètement assumée à la télévision britannique, où elle assure des fonctions de consultante pendant le tournoi. «Je suis en train de dépérir et je ne sais pas pourquoi je m'inflige ces souffrances à moi-même», a avoué celle qui, au cours des mois passés, a fréquemment diffusé sur les réseaux sociaux des photos de son nouveau corps, prises avec son téléphone devant des miroirs.

Nommer les choses et les problèmes

Parfois plus que les autres, parce qu’elles gagnaient, et parce qu’elles dérangeaient pour une raison ou pour une autre (couleur de peau, sexualité, apparence), ces trois championnes ont pu se croire illégitimes dans un tennis féminin qui est aussi son propre ennemi, au-delà des obstacles qui sont presque naturellement posés sur son chemin dans un univers puissamment masculin. Le WTA Tour, le circuit féminin, pour se vendre commercialement, n’a cessé au fil du temps de vouloir «glamouriser» son image au profit de certaines, plus «vendables» médiatiquement que d’autres répondant moins à certains canons de beauté et de marketing. Et tout le sport féminin s’est engouffrée dans cette facilité et dans ce qui est aussi une impasse, celle de la marchandisation des corps qui dépasse, c’est vrai, largement les frontières du sport.

Serena Williams, Martina Navratilova et Marion Bartoli, avec leurs expériences différentes et en ayant également joué ce jeu-là à diverses reprises, viennent de le rappeler à leur façon, parfois jusqu’au malaise. Même s’il faut aller à l’encontre des messages des sponsors ou des annonceurs, en quelque sorte à son corps défendant, il est peut-être temps de nommer les choses et les problèmes. Et comme le dit Billie-Jean King au début du film sur Martina Navratilova, «tant pis pour les conséquences»

Yannick Cochennec Journaliste

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