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Facebook face à la difficile gestion de la violence en direct

Temps de lecture : 6 min

En ce début juillet, des lives Facebook ont montré des scènes dramatiques et très violentes, mettant le réseau social dos au mur.

Montage Slate.fr
Montage Slate.fr

Ce mercredi 6 juillet, alors qu’ils conduisaient leur voiture à Falcon Heights, dans le Minnesota, Philando Castile, sa petite amie et sa fille sont stoppés par la police. Les agents ont remarqué un phare cassé et veulent vérifier les papiers du conducteur. Alors qu’il cherche à mettre la main dessus, Castile précise qu’il a une arme et un permis de la porter. L’un des policiers va alors lui tirer quatre balles dessus, à bout portant. Sous le choc, sa petite amie, Diamond Reynolds, décide d’utiliser l’application Live de Facebook et de diffuser en direct ce qu’il se passe sous ses yeux.

«Oh mon Dieu, ne me dites pas qu’il est mort, ne me dites pas que mon petit ami s’en est allé juste comme ça […] Vous lui avez tiré quatre balles dessus, monsieur», s’exclame-t-elle avant de montrer son compagnon avec un T-shirt ensanglanté.

Aujourd’hui, la vidéo (très violente) est toujours disponible en ligne et compte 4,9 millions de vues et plus de 300.000 partages. Pour la visionner, il faut passer outre un message qui prévient l’internaute: «Attention, vidéo graphique. Les vidéos ayant un contenu explicite peuvent choquer, offenser et perturber. Voulez-vous vraiment voir ça?»

Cette vidéo relance le débat tragique autour de la mort de nombreux noirs américains tués sans raison par la police et exacerbe un peu plus les tensions. D’autant plus que, deux jours plus tôt, un autre homme noir a été tué par un policier dans des conditions tout aussi troubles. Mais cette affaire, par la façon dont le monde l’a vécue sur internet en direct, soulève également un autre débat: celui de la gestion des Lives sur le réseau social Facebook.

«Souci technique»

Cette fonctionnalité est essentielle pour l’entreprise, et ce, dès les prémices de son lancement à l’été 2015 pour les célébrités. Les investissements ont été énormes pour valoriser cette nouvelle fonctionnalité. Au début du mois d’avril 2016, lors du lancement pour tous les utilisateurs, le PDG de Facebook Mark Zuckerberg expliquait à Buzzfeed News avoir «construit cette grosse plateforme technologique pour soutenir tout ce que les gens veulent communiquer, et à leur façon, que ce soit émotionnel, brut ou viscéral».

Donner la possibilité aux gens de diffuser en direct, sans censure et sans filtre ce qu’il se passe autour d’eux est un défi incroyable pour le site, habitué à exercer un contrôle très approfondi des contenus sur sa plateforme. Seulement voilà, et c’est une évidence, la diffusion Live donne aussi la possibilité de diffuser des contenus potentiellement choquants. Mark Zuckerberg ne pouvait pas ignorer que ce genre de contenus allait apparaître quand il a donné le feu vert au projet, surtout avec plus d’un milliard d’utilisateurs de l’autre côté des serveurs.

Il y a-t-il des standards sur la captation de la mort sur Facebook Live?

Buzzfeed

Or la façon dont Facebook a réagi à la vidéo live de Diamond Reynolds a été terrible. Et encore plus parce qu’elle témoignait de violences policières à l’égard d’un homme noir. Immédiatement après la diffusion en direct, la vidéo a été bloquée pendant au moins une heure. Facebook évoquait alors des difficultés techniques dans une réponse au Telegraph. «Nous sommes vraiment désolés que la vidéo soit inaccessible… Elle a été retirée à cause d’un souci technique et remise en ligne dès que nous avons pu enquêter.» Face à cette suspension temporaire, et étant donné le contexte, des rumeurs ont commencé à émerger, accusant la police d’avoir voulu effacer la vidéo, parce qu’elle pourrait être utilisée comme preuve de l’exaction du policier, alors que la vidéo en direct d’un homme présent lors de la fusillade de Dallas, qui a provoqué la mort d’au moins cinq policiers et d’un civil, n’a, elle, pas été suspendue; même si elle ne montrait pas de personnes blessées ou mortes, certains internautes ont vu ce deux poids-deux mesures comme une prise de parti pour la police.

Ces deux vidéos sont différentes mais, comme le souligne Buzzfeed sur son site, elles posent un nombre infini de questions. «Comment fait Facebook lors d’événements comme la fusillade de la nuit dernière? A-t-il développé un protocole pour ces situations? […] Il y a-t-il des standards sur la captation de la mort sur Facebook Live? Quelle est la différence entre un meurtre avec une arme et un accident (disons un accident de voiture où quelqu’un meurt)?» En effet, on peut légitimement se demander si Facebook sait où se placer sur des sujets aussi sensibles. Il est en tout cas impossible que l’entreprise ignore l’importance que ses Lives ont pris dans le quotidien de son milliard d’utilisateurs.

Alerter la communauté

Sur ces points, Facebook n’a pas donné de réponse au site, préférant signaler que n’importe qui peut signaler des contenus qui ne respectent pas les règles de communauté du site. «Nous retirons des images violentes quand elles sont partagées par plaisir sadique ou pour célébrer ou glorifier la violence», écrit le site, qui compte sur la bienveillance de ses utilisateurs et semble miser sur la transparence. Diamond Reynolds ne violait pas ces règles: elle voulait alerter la communauté sur ce qui se passait sous ses yeux. Comme Facebook est devenu maître de ce que son public peut voir ou non, la question de la «censure» temporaire de la vidéo va donc alimenter les débats encore longtemps.

Nous retirons des images violentes quand elles sont partagées par plaisir sadique ou pour célébrer ou glorifier la violence

Facebook

Reste que la question de la diffusion de contenus violents (mais qui sont importants d’un point de vue judiciaire ou informatif) sur les réseaux sociaux n’est pas nouvelle. Des polémiques ont éclaté autour de Twitter et YouTube après la diffusion d’images du meurtre du journaliste James Foley. La différence avec le Facebook Live, c’est qu’on ne peut rien contre le direct. Et le flou de Facebook à ce sujet n’arrange rien. Periscope, autre application permettant de faire des lives et appartenant à Twitter, a déjà dû gérer la diffusion du suicide en direct d’une jeune fille en gare d’Egly dans l’Essonne. Et là encore, comme l’a noté Slate.com, les conditions d’utilisation sont assez floues: «Periscope se réserve le droit d’autoriser du contenu sensible dans les domaines de l’art, de l’éducation, de la science ou de l’actualité.»

Si l’on pousse le raisonnement un peu plus loin encore, les réseaux sociaux, en tant que médias, font face aux mêmes débats que la télévision. Après les attentats du 13 novembre, les médias se sont demandé si l’on pouvait tout montrer à l’écran. Le CSA recommande ainsi depuis 2013 de «présenter de manière manifestement complaisante la violence ou la souffrance humaine lorsque sont diffusées des images de personnes tuées ou blessées et des réactions de leurs proches.» Mais là encore, des images de victimes ont inondé les médias français. Quelques mois plus tôt, lors des attentats de janvier, la presse et les télévisions avaient également été fortement critiquées pour ce qu’elles montraient à l’écran ou sur le papier, en direct ou non. Peu importe le médium, la question de la violence à l’écran existe depuis longtemps, et c’est maintenant aux nouvelles plateformes du numériques de s’en saisir.

En attendant des explications plus claires de la part de Facebook, Mark Zuckerberg a fini par réagir sur son compte Facebook dans la nuit:

«Les images que nous avons vues cette semaine sont choquantes et dévastatrices, et elles mettent en avant la peur avec laquelle des millions de membres de notre communauté vivent chaque jour. Même si j’espère que nous n’aurons jamais à revoir une autre vidéo comme celle de Diamond, elle nous rappelle pourquoi il est si important de nous réunir ensemble pour bâtir un monde plus ouvert et connecté –et tout le chemin qu’il reste à faire.»


Facebook va donc devoir trouver le moyen de réagir en direct pour signaler à ses utilisateurs les contenus potentiellement choquants sans faire office de censeur quand il s’agit de contenus importants pour l’information du public. Mark Zuckerberg marche sur un fil avec le vent dans le dos: il est donc peu probable qu’il réussisse à trouver l’équilibre tout suite.

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