Monde

La doctrine Hillary Clinton

Temps de lecture : 19 min

Voilà quel genre de présidente elle pourrait être.

La secrétaire d’État Hillary Clinton à bord de l’USS Fitzgerald, un destroyer de l’U.S. Navy amarré à Manila Bay, aux Philippines, le 16 novembre 2011 | NOEL CELIS/AFP
La secrétaire d’État Hillary Clinton à bord de l’USS Fitzgerald, un destroyer de l’U.S. Navy amarré à Manila Bay, aux Philippines, le 16 novembre 2011 | NOEL CELIS/AFP

Après le massacre d’Orlando, la menace terroriste et l’anxiété face aux dangers pesant sur la sécurité nationale américaine dans ce monde instable sont réapparues en première ligne d’une campagne présidentielle déjà assez terne comme cela. Ce drame a donné en outre un avant-goût de la manière dont les candidats présumés des deux partis pourraient gérer une crise d’envergure.

Le candidat républicain, Donald Trump, a montré qu’il n’était qu’une coquille vide avec une grande bouche, des idées dangereusement creuses et un ego assez énorme pour les prendre pour de la sagesse. Hillary Clinton a livré un message très différent. Elle était mesurée, réfléchie, tantôt rassembleuse, tantôt agressive, veillant scrupuleusement à délivrer la bonne analyse, à effectuer la bonne action. On pourrait parler de posture «présidentielle».

Mais que cela nous dit-il de la sorte de présidente –commandante en chef des armées– qu’elle pourrait être? De quelle manière cela correspond-il à ses positions sur les sujets de sécurité nationale? En quoi son approche différerait-elle de celle de Barack Obama ou de Trump? De quelle manière ces différences –non seulement dans la rhétorique mais aussi dans les actions spécifiques– façonnent la politique américaine et le monde qu’elles touchent? Est-il possible de déceler dans sa réaction après le massacre d’Orlando les grandes lignes d’une «doctrine Hillary Clinton»?

L’opinion populaire dit que Clinton serait un faucon. En avril, le New York Times Magazine titrait d’ailleurs «Comment Hillary Clinton est devenue un faucon» comme si la question de savoir si elle en était vraiment un était réglée depuis longtemps. Mais il y a plusieurs espèces de faucons. De quel type est-elle? Par rapport à son prédécesseur et à son rival, est-ce que cette «fauconité» rendra les États-Unis plus ou moins sûrs? Est-ce que cela augmentera ou réduira le risque de voir les États-Unis plonger dans la guerre?

Et s’agit-il des bonnes questions ou, du moins, des seules qu’il faille se poser? Durant l’un de ses premiers briefings sur la Chine en tant que secrétaire d’État, Hillary Clinton avait posé, à la grande surprise des personnes présentes dans la salle, des questions très détaillées à propos de plusieurs projets de barrages entamés par Pékin (en les appelant par leur nom) et avait voulu savoir quelles étaient les réactions de l’Inde voisine. «Elle avait compris que les ressources en eau constituaient une question de sécurité nationale dans la région», s’est souvenue l’une des personnes présentes. C’est une anecdote mais elle révèle quelque chose d’important sur la manière dont Hilary Clinton voit le monde, au-delà de la vision primaire colombe-faucon. Cela montre que, de la même manière qu’elle voit la politique intérieure comme une série de problèmes qui s’entremêlent, Clinton a plus une vue d’ensemble que la plupart des faucons (ou des colombes) sur les implications de la «sécurité nationale».

Réputation de faucon

La réputation de faucon d’Hillary Clinton n’est pas injustifiée. Durant le premier mandat d’Obama, lors des débats politiques sur la guerre et la paix, alors qu’elle était secrétaire d’État, Clinton s’alignait presque toujours avec le secrétaire de la Défense, Robert Gates, et ses généraux. Elle a appuyé leur volonté d’envoyer 40.000 hommes de plus en Afghanistan (Obama a accepté avec réticence d’en envoyer 30.000 et seulement avec une date de retour assurée). Elle a voulu maintenir 10.000 soldats en Irak (Obama a décidé de tous les faire rentrer, notamment en raison d’un accord signé par George W. Bush qui prévoyait un retrait total). Elle a soutenu le plan du général David Petraeus, qui consistait à armer les rebelles syriens «modérés» (Obama a rejeté l’idée, en arguant que cela aurait peu ou prou d’effet sur le régime de Bachar el-Assad).

Elle n’a pas peur d’avoir recours à la force militaire. Certains Démocrates parlent de n’utiliser l’armée qu’en dernier recours. Ce n’est pas sa façon naturelle de penser

Kurt Campbell, son ancien secrétaire d’État adjoint pour l’Asie de l’Est, aujourd’hui PDG d’Asia Group

Le seul sujet sur lequel Clinton a été en désaccord avec le Pentagone a été la Libye, et dans ce cas précis, elle était encore plus faucon: elle était en faveur d’une intervention armée pour aider la résistance qui a fini par renverser Mouammar Kadhafi, alors que Gates et les hauts gradés s’opposaient à un engagement des États-Unis.

Pourtant, durant son mandat de secrétaire d’État, Clinton a aussi pris des positions opposées à celles de la plupart des faucons. C’est elle qui a lancé le «reset» avec la Russie (qui a beaucoup permis en matière de réduction des armes nucléaires et de politique antiterroriste jusqu’à ce que Vladimir Poutine ne reprenne le contrôle du Kremlin). Considérant ces causes vitales au développement, à la diplomatie et à la stabilité du monde, elle a ardemment défendu les droits internationaux des femmes et le bien-être des enfants. Elle a aussi compris la gravité du réchauffement climatique avant la plupart des autres hauts dirigeants.

Même dans son soutien à l’envoi d’armes aux rebelles syriens, l’une de ses positions les plus typiquement faucon, elle s’est opposée à des propositions plus agressives consistant à déployer des dizaines de milliers de soldats américains en force d’occupation. Et si elle a appelé à l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne pour protéger les civils syriens, elle a assorti la proposition à des consultations de la Russie afin de minimiser les risques d’escalade du conflit (par opposition, plusieurs candidats républicains en faveur d’une zone d’exclusion aérienne semblaient se réjouir à la perspective d’abattre un avion de chasse russe). De la même manière, pour la Libye, elle a souhaité une intervention armée menée par une coalition et non par les États-Unis seuls (comme Obama, elle accepté les promesses de pays alliés de l’Otan, notamment la France et l’Italie, qui disaient qu’ils prendraient la tête des opérations de reconstruction et de «stabilité» après la fin des combats –promesses qui n’ont pas été tenues).

Leadership américain

Il est difficile de prédire de quelle manière Hillary Clinton agira lorsqu’elle sera seule aux commandes du Bureau ovale. Les calculs d’un sénateur, les arguments d’un chef de cabinet sont bien différents des réflexions d’un président. Pourtant, à en juger par les archives de ses votes et recommandations, on peut avancer sans trop se tromper qu’elle est plus faucon qu’Obama –mais moins que, disons, John McCain, Lindsey Graham, les néo-cons qui entouraient le président Bush, ou presque tous les candidats républicains qui ont voulu se présenter aux présidentielles cette année, Trump compris. Elle se situe quelque part entre les deux, ce qui ne revient pas à dire qu’elle est à mi-chemin.

«Elle n’a pas peur d’avoir recours à la force militaire, affirme Kurt Campbell, son ancien secrétaire d’État adjoint pour l’Asie de l’Est, aujourd’hui PDG d’Asia Group. Certains Démocrates parlent de n’utiliser l’armée qu’en dernier recours. Ce n’est pas sa façon naturelle de penser.» Pour Clinton, l’armée est l’un des outils de la puissance nationale et, selon lui, son mode de pensée est de «tous les allier, des les intégrer les uns aux autres».

L’une des grandes caractéristiques de la pensée du président Obama, depuis ne serait-ce que son discours de réception du prix Nobel en 2009, a été la conscience des limites de la puissance américaine, notamment dans le contexte de fragmentation mondiale de l’après-Guerre froide. Par opposition, Campbell dit de Clinton, que, «l’idée des “limites de la puissance américaine”ce n’est pas pour elle. Elle n’avait pas peur d’affirmer la puissance américaine. Elle pensait tout le temps leadership. À ses yeux, c’était à la fois un don et une lumière qui la guidait».

Un autre ancien membre du département d’État qui a travaillé avec Clinton affirme qu’elle «a tendance à vouloir passer à l’action –pas nécessairement de façon militaire–, mais elle pense que l’inaction des États-Unis peut conduire à un vide de pouvoir, qui pourrait rendre le pays moins sûr au long cours».

La sénatrice Hillary Clinton visite les baraquements du 2e Bataillon, 2e division aéroportée à Bagdad, le 28 novembre 2003 | DUSAN VRANIC/AP/AFP

C’est l’une des principales différences entre Obama et Clinton. La reconnaissance par Obama des limites du pouvoir et sa réticence à agir pour le simple plaisir d’agir ont permis au pays d’éviter de faire (comme il l’a dit) «des conneries». Mais cela lui a aussi parfois donné une image un peu ambivalente, ce qui peut être approprié pour un universitaire, mais ressemble facilement à une indécision dangereuse pour un président. La confiance qu’a Clinton dans la puissance américaine peut lui donner une allure présidentielle plus résolue… mais cela peut aussi risquer de conduire le pays de manière plus déterminée vers la guerre.

«Enfoncer leur ligne de défense»

Née en 1947, à l’aube de ce que le Time surnomma «le siècle américain», Clinton a longtemps adhéré à l’idée que l’Amérique jouait un rôle central dans les affaires internationales. La majorité de ses contemporains, alors qu’ils atteignaient la majorité, furent marqués par la guerre du Vietnam et en sortirent plus sceptiques que jamais envers la puissance militaire américaine (et les conseillers militaires américains). Mais, si le Vietnam a planté le moindre doute dans l’esprit d’Hillary Clinton, elle n’en a rien laissé paraître. Ses idées semblent avoir été façonnées plus par les expériences qu’elle a vécues durant la présidence de son mari –en particulier ses regrets de n’avoir pas agi pour arrêter le génocide au Rwanda et sa décision d’agir (comme un acte de rédemption), en combinant frappes aériennes et fermeté diplomatique, afin de protéger le Kosovo de la sauvagerie du président serbe, Slobodan Milosevic.

Dans son nouveau livre, Alter Egos: Hillary Clinton, Barack Obama, and the Twilight Struggle Over American Power, Mark Landler, journaliste au New York Times, revient sur un incident survenu en 2010, durant lequel la Corée du Nord torpilla un vaisseau militaire sud-coréen, tuant quarante-six marins qui se trouvaient à bord. Les responsables du ministère de la Défense et du département d'État décidèrent de faire une démonstration de force en envoyant un porte-avions dans les eaux côtières à l’est de la Corée du Nord. Mais l’amiral en chef américain pour le Pacifique proposa de changer sa destination et d’agir de manière plus agressive, pour l’envoyer dans la mer Jaune, entre la Corée du Nord et la Chine. Durant le débat qui s’ensuivit, Clinton soutint l’amiral, en disant: «Nous devons enfoncer leur ligne de défense!» (Obama rejeta l’idée, en partie parce que la mission était déjà en cours et, comme il le dit lui-même, poursuivant la métaphore footballistique: «Je ne change pas de stratégie en plein match quand il s’agit de porte-avions.»)

La Russie lança l’annexion de la Crimée et d’une grande partie de l’Ukraine de l’Est durant le second mandat d’Obama, après le départ de Clinton de Foggy Bottom. Mais, interrogée sur les agissements de la Russie durant la partie questions-réponses d’un discours à la Brookings Institution, en septembre, Clinton déclara: «Je fais partie des personnes qui voulaient en faire plus pour répondre.» Même si elle reconnaît que les sanctions économiques, qu’Obama avait coordonnées avec les pays d’Europe occidentale, aient pu «avoir un certain effet» sur le comportement russe, Hillary Clinton affirme que l’Occident aurait dû «faire en sorte que le coût soit plus lourd» pour la Russie et «mettre plus de pression sur Poutine», soulignant que l’objectif du président russe était de «barrer la route, confronter et affaiblir la puissance américaine» –non seulement en Europe de l’Est, mais «où et quand [il] le pouvait».

La confiance qu’a Clinton dans la puissance américaine peut lui donner une allure présidentielle plus résolue… mais cela peut aussi risquer de conduire le pays de manière plus déterminée vers la guerre

En refusant d’envoyer des armes offensives à l’Ukraine, la logique d’Obama était que Poutine finirait par dépasser les États-Unis dans ce domaine. La Russie a un intérêt stratégique bien plus important en Ukraine et elle pouvait très rapidement égaler, voire dépasser, les efforts américains, puisque les deux pays partageaient non seulement une longue histoire, mais aussi une longue frontière. Au lieu de cela, Obama décida de fournir à l’Ukraine du matériel militaire de défense, de partager des renseignements et de se concentrer plus intensément sur les sanctions économiques, domaine dans lequel l’Occident avait un avantage sur la Russie (et Obama s’était montré plus efficace que prévu en faisant en sorte que les nations de l’Europe de l’Ouest ne quittent pas le navire).

Ordre de l’après-Seconde Guerre mondiale

Plus récemment, dans son discours de Cleveland, le 13 juin, le lendemain du massacre d’Orlando, Clinton a tout d’abord indiqué qu’on ne savait pas encore tout sur le tireur, Omar Mateen (s’était-il inspiré de l’État islamique ou était-il un homophobe dérangé et violent qui se servait des réseaux sociaux djihadistes comme d’une excuse pour extérioriser sa haine de lui-même?), et elle a invoqué l’unité fondamentale et la tolérance de la société américaine. Ensuite, elle a présenté sa stratégie de combat contre l’État islamique. Celle-ci impliquait d’«intensifier la campagne aérienne» en Syrie et en Irak, d’«accélérer le soutien» aux soldats arabes et kurdes sur le terrain, de poursuivre les efforts diplomatiques afin d’introduire des divisions politiques sectaires et de «pousser nos partenaires dans la région à en faire encore plus», notamment inciter les Saoudiens, les Qataris et les Koweitiens à arrêter de financer les organisations extrémistes. Aux États-Unis, elle a appelé à une «hausse des renseignements», soit à l’augmentation des budgets des agences de renseignement, l’amélioration de leur collaboration réciproque aux niveaux local et fédéral, ainsi qu’une coopération avec la Silicon Valley pour traquer et analyser les recruteurs djihadistes sur les réseaux sociaux et un travail avec les responsables des quartiers musulmans (au lieu de se les aliéner en suggérant, comme Trump le fit le même jour, avec son discours laissant entendre que tous les musulmans américains sont d’une manière ou d’une autre complices des agissements des extrémistes).

Certaines de ces propositions étaient nouvelles, notamment la «hausse des renseignements», et semblaient conçues pour répondre à des menaces intérieures en pleine évolution. Il est vrai, comme l’a indiqué Politico mi-juin, que le FBI ne dispose d’assez d’agents que pour surveiller quarante-huit terroristes présumés sur le territoire américain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Mais on ne peut sans doute pas non plus nier qu’afin de trouver et poursuivre sans relâche de possibles «loups solitaires» (ceux qui n’ont aucun lien direct avec les organisations djihadistes), le FBI devrait changer de mission en passant d’organisme chargé de l’application de la loi à agence de renseignements intérieure, avec d’immenses pouvoirs dépassant les restrictions des enquêtes judiciaires. Est-ce là un chemin que nous souhaitons vraiment emprunter? Clinton souhaite-t-elle ouvrir cette voie? Cela reste à déterminer.

Quant aux aspects militaires et diplomatiques de son projet, ce sont des points qu’Obama a déjà mis en place depuis un certain temps. (J’ai demandé à certains conseillers de Clinton d’expliquer ce qu’elle entendait par «intensifier la campagne aérienne» et «accélérer le soutien» aux hommes sur le terrain –à quel endroit? dans quelles proportions? dans quel but?– mais les réponses sont restées vagues.) Le fait est que personne ne sait vraiment comment faire face à une organisation comme l’État islamique dans une région comme le Moyen-Orient moderne, où les ennemis les plus naturels et les plus puissants des djihadistes s’avèrent incapables de combattre ensemble, car ils se craignent et se détestent plus les uns les autres qu’ils ne craignent et détestent Daech.

Ce qui nous amène à un point plus important: dans leur politique de base et leur vision du monde, les différences entre Obama et Clinton sont relativement mineures. Même Mark Landler, dont le livre s’intéresse à leurs points de vue divergents sur la puissance militaire, explique dans le premier chapitre que, durant son mandat de Secrétaire d’État, Obama et elle «s’accordaient sur plus de sujets qu’ils n’étaient en désaccord. Tous deux préféraient la diplomatie à la force brute. Tous deux ont fui l’unilatéralisme des années Bush. Tous deux sont des avocats chargés de préserver l’ordre basé sur les règles que les États-Unis ont mis en place après 1945». Leur désaccord, écrit-il, se limitait essentiellement à leur «façon, instinctivement très différente, de sauvegarder» cet ordre de l’après-Seconde Guerre mondiale, mis à mal suite à la Guerre froide.

Prudence traditionnaliste

Leur dénominateur commun est souligné par leur contraste saisissant avec Donald Trump. Cet «ordre reposant sur des règles», que Clinton et Obama aiment tant, ne présente aucun intérêt pour Trump. Et il ne semble pas non plus en connaître l’histoire, les institutions ou l’importance pour la sécurité américaine.

La secrétaire d’État Hillary Clinton et le secrétaire de la Défense Robert Gates à la frontière de la zone démilitarisée, le 21 juillet 2010, à Panmunjon, en Corée du Sud | MARK WILSON/POOL/AFP

Trump a dit que, lui président, il torturerait les terroristes supposés et tuerait leur famille, illustrant son indifférence, voire son hostilité, pour le droit international. Son plan pour combattre Daech est de «leur bombarder la gueule» (sans réaliser ou peut-être sans se soucier du fait que les djihadistes vivent au milieu de civils innocents, dont la mort par l’aviation américaine inciterait amis et famille à s’allier à Daech), d’interdire à tous les musulmans de franchir les frontières des États-Unis (ignorant que cela alimenterait encore plus la propagande djihadiste), et –dans son discours qui a suivi le massacre d’Orlando–de jeter les citoyens américains musulmans en prison s’ils ne dénonçaient pas leurs voisins semblant suspects. Trump qualifie l’Otan d’«obsolète» et affirme, avec un haussement d’épaules, qu’il abandonnera ses alliés européens et asiatiques s’ils n’octroient pas plus d’argent pour leur défense, même si le retrait américain les incitait à développer leur propre arsenal nucléaire. Pourtant, il croit également qu’il pourra, à lui seul, négocier de «fantastiques accords» –sans jamais en spécifier leur nature– avec Poutine et Kim Jong-un, en Corée du Nord. (Il s’est découvert une sympathie particulière et étonnante pour les dirigeants autoritaires.)

Trump n’est ni un faucon, ni une colombe, mais une sorte d’hybride mutant, à la fois isolationniste et truand international, à la fois sous-produit et agent aggravant du ressentiment, de la colère et de l’anarchie mondiale naissante de notre époque.

En comparaison, Clinton est moins un faucon ou une colombe qu’une traditionaliste, agissant qui plus est avec prudence. Durant les débordements du Printemps arabe et des manifestations du Caire, elle avait déconseillé de rompre les liens avec le président égyptien Hosni Moubarak, de peur que ses successeurs ne soient pires. Si elle était restée secrétaire d’État durant le second mandat d’Obama, elle n’aurait probablement pas prolongé les négociations israélo-palestiniennes aussi longtemps que John Kerry, mais elle n’aurait peut-être pas non plus persisté autant durant les pourparlers nucléaires avec l’Iran, qui se sont pourtant conclus par un remarquable accord, qu’elle soutient désormais totalement. S’il est arrivé qu’elle fasse appel à la force, elle l’a généralement fait uniquement dans le contexte d’une alliance ou d’une coalition, et dans le but de faire maintenir l’ordre dans une région et non d’y semer le trouble.

Esprit stratégique

Son vote, lorsqu’elle était sénatrice, en 2002, autorisant le président Bush à envahir l’Irak est, bien entendu, l’action qui lui a le plus valu sa réputation de faucon. C’est peut-être aussi ce qui lui a coûté la course à l’investiture démocrate en 2008 (face à Obama, qui s’était prononcé contre la guerre) et ce qui est à l’origine de la majeure partie du soutien au sénateur Bernie Sanders durant les primaires de 2016. (Ce vote est le seul exemple qu’a donné Sanders –et il s’en est servi à maintes reprises– du «manque de jugement» d’Hillary Clinton.)

Plus tôt, durant la campagne de cette année pour l’investiture démocrate, lors d’un débat public dans le New Hampshire, Clinton a expliqué que Bush avait lancé un «appel très explicite», s’engageant à n’utiliser l’autorisation du Sénat que comme «levier» pour pousser Saddam Hussein à accepter que les inspecteurs américains reviennent pour terminer leur mission et vérifier si l’Irak construisait réellement des armes de destruction massive. En d’autres mots, elle affirma qu’elle avait voté dans l’intérêt de la diplomatie. Le problème, dit-elle, est que Bush n’a pas honoré sa parole.

La transcription du débat au Sénat de 2002 révèle que Clinton a dit la vérité lors du débat public de 2016: c’est la justification qu’elle a donnée, lors d’un long discours apparemment angoissé, pour avoir soutenu cette résolution. (C’est aussi la raison pour laquelle de nombreux autres sénateurs démocrates –notamment John Kerry et Joe Biden, dont les carrières n’ont pas souffert de la crise en Irak– ont également donné leur autorisation à l’invasion.) Toutefois, la logique de Clinton n’explique pas pourquoi elle ne s’est pas opposée à la guerre quand elle a débuté (même si elle a voté plus tard contre l’envoi de troupes supplémentaires), ou pourquoi elle n’a jamais lu l’intégralité du rapport des services de renseignement écrit avant l’invasion (qui faisait état de certains doutes des agences concernant l’exactitude des dires sur la présence d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires), ou encore pourquoi elle a mis si longtemps –jusqu’à la toute fin de la campagne 2008– pour admettre qu’elle avait fait une erreur en accordant son vote à Bush.

S’il est arrivé que Clinton fasse appel à la force, elle l’a généralement fait uniquement dans le contexte d’une alliance ou d’une coalition, et dans le but de faire maintenir l’ordre dans une région et non d’y semer le trouble

Elle a vraiment un esprit stratégique. De la même manière qu’elle voit les liens entre développement et stabilité, ressources en eau et sécurité nationale, elle comprend que les ambitions diplomatiques nécessitent certains leviers et que cela implique souvent une certaine démonstration de force (avec une menace implicite). Mais l’Irak fait partie de ces exemples où les pensées stratégiques de ce type ne font que compliquer les choses. Même en dehors de ses erreurs d’appréciation (elle pensait que l’Irak avait un programme d’armes de destruction massive et que Bush avait vraiment l’intention d’utiliser le vote du Sénat comme un levier diplomatique), elle a minimisé –voire éludé– le revers de ses calculs: que se serait-il passé si Bush avait tenté de persuader Saddam de réadmettre les inspecteurs et que Saddam avait encore refusé? cela aurait-il pu constituer une raison suffisante pour envahir le pays? compte tenu du risque et des priorités concurrentes des États-Unis dans la région, la guerre était-elle la meilleure solution? Son vote (et le temps qu’elle a mis pour exprimer ses regrets par rapport à ce vote) semble montrer que c’est ce qu’elle pensait. En tant que présidente, elle aurait besoin de leviers pour agir contre d’autres pays, pousser leurs leaders à accepter ses demandes ou à changer de comportement –et s’engager sur la pente glissante de la guerre s’ils refusent d’obtempérer?

Pas une va-t-en-guerre

Mais, à nouveau, on aurait tort d’affirmer que Clinton ait toujours tendance à prendre des chemins risqués. Elle n’a peut-être pas peur d’employer la force, comme le dit Kurt Campbell, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit va-t-en-guerre.

Par exemple, lorsqu’il s’est agi de frappes de drones, l’instrument militaire favori du gouvernement Obama, elle était parfois plus prudente que le président lui-même, moins encline à favoriser une attaque. Le protocole veut que lorsque la CIA propose une frappe secrète de drone dans un pays étranger, le département d’État ait son mot à dire.

À plusieurs reprises, lorsque l’ambassadeur américain d’un pays (en général le Pakistan) avait prévenu qu’une frappe de drone risquerait d’avoir des conséquences négatives sur le plan politique, Clinton s’était opposée à l’attaque. Lorsque David Petraeus était directeur de la CIA, il avait cédé à l’avis de Clinton en annulant ces attaques. Mais son prédécesseur, Leon Panetta, avait toujours ignoré les objections de Clinton. Un jour, lors d’une réunion du National Security Council, il lui avait même envoyé un «Je ne travaille pas pour vous!» mécontent (Obama, du moins durant son premier mandat, s’était presque toujours rangé du côté de la CIA).

Enfin, il y a l’histoire de la décision la plus spectaculaire d’Obama: le débat au sommet pour savoir s’il fallait, oui ou non, donner l’assaut contre le quartier général de Ben Laden au Pakistan. C’était une question pleine de dilemmes et d’incertitudes. Les agences de renseignements n’arrivaient même pas à se mettre d’accord quant à la présence de Ben Laden dans les locaux. Clinton pesa soigneusement les pour et les contre d’une attaque et d’une non-attaque. Elle finit par être en faveur d’une attaque, mais de peu. Sa position n’était en rien celle d’un faucon impétueux et irréfléchi. Et ce fut précisément la même position qu’Obama.

Le président des États-Unis et son ancienne secrétaire d’État sont aussi en harmonie, si ce n’est à l’unisson, au sujet de la tuerie d’Orlando. Sans tenir compte de sa tendance à toujours faire plus, plus vite, plus fort, son approche est très semblable à celle d’Obama. C’est une approche fondée sur l’analyse des faits, la prise en compte du rôle vital des alliés (au niveau national et à l’étranger) et la compréhension des motivations des groupes terroristes, de ce qui rend leur mode de recrutement attrayant et des réponses que l’Occident peut y apporter pour en diminuer l’attrait. La différence qu’il y a entre Clinton et Trump est la même qu’il y a entre Obama et Trump: c’est la différence entre quelqu’un qui possède une connaissance aiguë des relations internationales (même si cela ne garantit pas toujours des politiques réussies) et quelqu’un qui n’y connaît absolument rien.

Comme l’a expliqué l’un de ses assistants du département d’État, «il y a de vraies différences entre Obama et Clinton, mais elles ne sont pas si importantes que cela. Elle est juste un peu plus dure». Appelons ça une doctrine Obama-plus.

Fred Kaplan Journaliste

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