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Pourquoi veut-on faire des femmes enceintes des imbéciles heureuses?

Repéré par Nadia Daam, mis à jour le 07.07.2016 à 15 h 53

Repéré sur Jezebel

Et pourquoi les femmes pendant leur grossesse continuent de s’apposer le diagnostic «babybrain»?

Les femmes elles-mêmes n’hésitent pas à dire qu’elles ont été particulièrement bêtes et étourdies pendant leur grossesse | amenclinicsphotos ac via Flickr CC License by

Les femmes elles-mêmes n’hésitent pas à dire qu’elles ont été particulièrement bêtes et étourdies pendant leur grossesse | amenclinicsphotos ac via Flickr CC License by

Tout et n’importe quoi a été dit sur le cerveau des femmes enceintes. Surtout n’importe quoi –y compris par l’auteure de ces lignes: «le cerveau d’une femmes enceinte peut perdre jusqu’à 8% de son volume»«pendant une grossesse, la neurogénèse (ou naissance de nouveaux neurones) diminue». Les femmes elles-mêmes n’hésitent pas à dire qu’elles ont été particulièrement bêtes et étourdies pendant leur grossesse. On ne compte plus les blogs de mamans qui évoquent avec sérieux ou humour le fameux syndrome du neurone unique ou «babybrain». Quand j’étais chroniqueuse pour l’émission «Les Maternelles», j’ai pondu des tas de chroniques, que je croyais hilarantes, et dans lesquelles je racontais tous ces trucs stupides qu’une femme enceinte fait forcément: se tromper de jour, oublier ce qu’elle allait chercher en changeant de pièce, mélanger les noms, être incapable de se souvenir du titre d’un film, d’un bouquin ou du dernier président.

Pourtant, le babybrain a été méticuleusement démonté par plusieurs études scientifiques. En particulier par un article publié par le magazine New Scientist (et dont nous vous parlions) en janvier 2016. De nombreux spécialistes se sont épuisés à expliquer que, si une femme enceinte avait effectivement le sentiment de perdre la mémoire ou plus largement le contrôle sur ses pensées, c’est peut-être tout simplement parce que la grossesse est une épreuve physique qui a alors des effets sur la concentration, comme n’importe quelle activité fatigante. Déjà en 1956, le psychanalyste Donald Winnicott, avait théorisé la «préoccupation maternelle primaire», soit le fait que l’essentiel des pensées maternelles peut aller aux besoins de l’enfant à venir, et donc détourner la mère des préoccupations qui la concernerait, elle.

Bref, décrire les femmes enceintes comme des êtres envahis d’hormones et vaguement trépanés n’a aucun sens. Mais le «babybrain» continue à être invoqué comme une réalité sinon scientifique du moins pragmatique. Et rares sont ceux qui se sont interrogés sur la raison pour laquelle l’idée qu’une femme enceinte est forcément diminuée séduit tant.

C’est pourtant la démarche de Sarah Seltzer, qui, dans un article publié sur Jezebel, ne questionne pas tant la réalité scientifique du syndrome du neurone unique que les raisons pour laquelle, elle-même, pendant sa grossesse, s’est apposé le diagnostic «babybrain». Et ce, alors qu’elle considérait pourtant que ça contredisait ses convictions féministes de décréter qu’une femme agit de telle ou telle manière à cause de «Lady hormone». Car c’est bien ce que font les imbéciles sexistes quand ils disent d’une femme qu’elle est en colère parce qu’elle a ses règles: rapporter les agissement féminins aux vicissitudes de son corps, en faire un être psychiquement dépendant de son état physiologique et ne jamais chercher plus loin.

Bébêtes

Sarah Seltzer a alors fait l’effort de se demander pourquoi elle se sentait plus bête et moins concentrée pendant sa grossesse, en tâchant de se débarrasser des mythes scientfiques et des présupposés. Et en a tiré des conclusions frappées au coin du bon sens et bien moins réductrices et paresseuses que cette idée du «babybrain».

Et si les femmes enceintes étaient plus étourdies que d’habitude simplement parce qu’en neuf mois elles sont obligés d’engranger des informations qui prennent alors toute la place?

Et si les femmes enceintes étaient plus étourdies que d’habitude simplement parce qu’en neuf mois elles sont obligés d’engranger des informations qui prennent alors toute la place? se demande-t-elle:

«Un an après le début de ma grossesse, je suis capable de débiter une quantité folle d’informations dont je n’avait pas idée en juin dernier, et j’ai même des opinions sur certaines d’entre elles. Quand mes amis viennent voir mon bébé, je me surprends à expliquer des phénomènes scientifiques survenus à sa naissance. Mes amis me disent souvent: “Ah je ne savais pas.” Eh bien moi non plus, je ne savais rien de tout ça il y a encore un an.

 

Ces sujets incluent par exemple les risques de contracter la listeria avec certains aliments, si on peut ou non boire pendant la grossesse, la montée et la chute du cycle de reproduction des femmes tout au long du mois, la différence entre un blastocyste, un zygote et le fœtus, la nature des complications comme l’hyperémèse gravidique, le diabète gestationnel, la pré-éclampsie, et la cholestase intrahépatique de la grossesse; la hauteur utérine; l’ocytocyne, la péridurale, les étapes du travail, le rôle des doulas et des doulas du post-partum, les obstétriciens vs les sages-femmes, des tests fœtaux de surveillance, les soins du cordon ombilical, le bon moment optimal pour introduire le biberon après l’allaitement au sein, laisser pleurer vs l’attachement parental, le colostrum, le lait de transition, récupérer après une césarienne, les différentes marques et types de poussettes, les berceaux, les porte-bébés, balançoires, les langes, la tétine et les théories qui en découlent, le développement visuel, physique, social et linguistique infantile, nounou ou crèche, etc.»

En effet, avec cet inventaire à la Prévert, comment continuer à décrire les femmes enceintes comme des créatures évaporées et un peu bébêtes alors qu’elles doivent, de gré ou de force, ingérer quantité d’informations et en faire le tri?

Si le mythe persiste, explique Sarah Seltzer, c’est qu’il en va du cerveau des mamans comme du «mom body», ou allons plus loin, comme du «mom hair» (cette coupe de cheveux décrite comme l’apanage des jeunes accouchées): on colle des termes réducteurs et souvent avilissants pour décrire des phénomènes ô combien complexes.

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