Culture

Tarzan perdu dans la jungle des pixels et des bons sentiments

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 11 h 46

La nouvelle version des aventures de l'homme-singe le prend à tort pour un super-héros et s'égare dans le politiquement correct de surface.

© Warner

© Warner

Souvenez-vous au début de Sueurs froides d’Alfred Hitchcock, cet étrange effet de double mouvement à l’intérieur de l’image (un zoom avant en même temps qu’un travelling arrière). C’est un peu l’impression que fait ce Tarzan sorti de la naphtaline par le studio Warner.


Zoom avant: pas question de reconduire les clichés racistes et colonialistes des films des années 1930-40 (en fait quelques 40 titres entre 1918 et 1970, sans compter les dessins animés). Cette fois, il sera clair que les blancs mettaient alors (en ces temps lointains) en coupe réglée le continent africain pour satisfaire leur avidité. Cette fois, les Africains seront des individus différenciés et doués de raison et de sentiments. Cette fois, la nature sauvage aura droit à une réhabilitation en règle.

Y compris dans le registre du récit d’aventures et la licence romanesque qui l’accompagne, ce nouveau Tarzan revendique une forme accrue de réalisme, loin des stéréotypes fondateurs. Ceux-ci sont d’ailleurs gentiment moqués dans les dialogues: l’histoire se passe après les aventures narrées par Edgar Rice Burroughs et filmées par W.S. Van Dyke, Richard Thorpe et consorts. Les bons vieux «Moi Tarzan, toi Jane» sont moqués par les personnages afin d’établir une complicité avec des spectateurs actuels non dupes.

Bouillie numérique

Mais, travelling arrière, la condition pour filmer cet univers où l’Afrique, ses habitants, ses prédateurs, sa nature seraient plus «réelles» tient d’abord à un usage immodéré de l’imagerie digitale.

La grande majorité des films sont aujourd’hui tournés en numérique, là n’est pas la question. Mais avec ce Tarzan, l’image semble tellement saturée de pixels –bien plus que de héros, de lions ou de singes– que le film y perd des points sur le terrain du «réalisme» ou disons plutôt de présence. En terme d'artificialité, on se retrouve en fait plus loin qu’à l’époque de «jungleries» de la MGM.

 

Les décors d’alors étaient en carton-pâte et les baobabs peints en studio, mais le carton pâte et le stuc étaient finalement plus réels que cette vilaine bouillie numérique où sont noyés uniformément le méchant, les papillons ravissants et les féroces croco. Les acrobaties de Johnny Weissmuller, c’était du chiqué sans doute, mais l’ex-champion de natation était bien là, ces muscles étaient les siens, ce corps était le sien, il avait accompli ces gestes –et il en restait une trace qui aidait à partager (un peu) la croyance dans l’histoire.

Margot Robbie et Alexander Skarsgård (©Warner)

Alors que ni le visage du maléfique Christoph Waltz (que ses emplois machiavéliques semblent lasser autant que nous) ni les abdominaux d’Alexander Skarsgård ni la plastique de mannequin pour vêtements de sport de Margot Robbie ne sont perçus comme appartenant à ce bas monde –ni à aucun autre où on aurait le goût d’habiter. Cette facticité physique, matérielle, aggravée par la médiocrité du traitement de l’image (Hollywood peut faire beaucoup mieux) sabote l’effort de «réalisme» visé plus tôt.

Cette facticité physique, matérielle, aggravée par la médiocrité du traitement de l’image sabote l’effort de «réalisme»

Pas un super-héros

Le phénomène s’explique peut-être par un malentendu. Contrairement à ce qu’affirme le matériel promotionnel, et à ce qu’on sans doute cru les promoteurs du films, Tarzan n’est pas un super-héros.

L’omniprésence des images de synthèse n’est pas un problème pour porter à l’écran les aventures de Batman ou de Hulk. Nés sur le papier des BD ces personnages acquièrent leurs véritables possibilités d’existence au cinéma grâce à la CGI. Tarzan, lui, est un homme, c’est même là toute la beauté du «concept» inventé par Rice Burroughs, aussi niaises et déplaisantes soient les péripéties à travers lesquelles il l’avait mis en œuvre.

Cet écart se vérifie dans l’impuissance du film à faire partager ce qui aurait dû être sa plus belle idée: les mains de Lord Greystoke sont déformées par son enfance parmi les grands singes et son mode de locomotion d’alors. Ses mains sont difformes, traduction physique de sa double nature d’homme-singe et d’aristocrate anglais, mais, comme le philosophe moqué par Péguy, il n’a pas de mains –seulement un amas de pixels.

Warner

Malgré la prétention à un regard plus véridique, l’Afrique, la nature, les héros transformés en ce matériau impondérable et sans singularité n’y auront pas gagné –sans qu’à aucun moment la stylisation graphique revendiquant ses moyens devienne non plus un enjeu reconnu, contrairement à ce qu’avait de manière beaucoup plus intelligente par exemple Zack Snyder dans 300.

Pataquès de bons sentiments

Cet effet d’inversion plus près-plus loin se retrouve dans le «message». À contre-pied de l’idéologie qui sous-tendait les roman, les BD par Foster et Hogarth et les films de la haute époque hollywoodienne, Peter Yates et ses scénaristes plongent aussi hardiment que leur héroS, mais dans le politiquement correct tous azimuths.

Les seuls qui auraient motifs à porter plainte ce sont les Belges

 

Les seuls qui auraient motifs à porter plainte ce sont les Belges, qui deviennent l’incarnation de la cupidité et de la cruauté coloniale –ce qu’ils furent en effet, mais pas plus que les Français, les Allemands ou les Anglais, ces derniers devenus bizarrement (mais Yates est anglais) les relais du grand message de liberté porté, sur le plan politique, par un Américain. Un noir américain pour faire bonne mesure.

Le personnage de Samuel Jackson participe de ce pataquès de bons sentiments où se mêlent invitations au soulèvement des peuples opprimés (si, si), un féminisme revendiqué dans l’octroi à Jane d’une part active dans le déroulement des opérations (ce qui n’empêche pas de la montrer autant que possible ligotée, ou dans d’efficacement translucides vêtements mouillés), l’éloge de la Nature, voire l’invocation de Gaïa.

À la fin, ce n’est plus le remake de Tarzan mais de Princesse Mononoke. La ressemblance apparente ne fait que souligner tout ce qui sépare, et même oppose, l’énergie sensible et l’intelligence des rapports entre les êtres chez Miyazaki et le salmigondis de clichés actuels, guère moins pénibles que les anciens, dans ce film.

Avec en corollaire ce paradoxe: les images du dessin animé japonais étaient bien plus «réelles», c’est-à-dire en prise avec le monde, que les prises de vue de la production américaine. Comme quoi tout cela était moins affaire de technologie que d’esprit. 

Tarzan

De Peter Yates. Avec Alexander Skarsgård, Margot Robbie, Christoph Waltz, Samuelk S. Jackson. Durée: 1h50. Sortie le 6 juillet.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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