France

Après Michel Rocard, que sont devenus les chrétiens de gauche?

Temps de lecture : 6 min

Une cérémonie a lieu ce jeudi 7 juillet au temple protestant de l’Étoile à Paris à la mémoire de Michel Rocard. L'occasion de redécouvrir ses racines spirituelles et politiques et l’attachement dont il a bénéficié de la part de nombreux chrétiens de gauche, un concept en voie de disparition…

Michel Rocard en 2012 I ALAIN JOCARD / AFP
Michel Rocard en 2012 I ALAIN JOCARD / AFP

Michel Rocard, qui est décédé le 2 juillet dernier, se disait agnostique. Dès l’âge de 25 ans, il avait perdu contact avec la foi chrétienne, mais ensuite il n’a jamais renié son origine ni sa formation protestantes. Il confiera même un jour à un journal de l’Église réformée de France: «C’est l’Évangile et ma longue éducation protestante qui ont fait de moi un homme de gauche.» D'ailleurs, une cérémonie à sa mémoire est organisée ce jeudi 7 juillet au temple protestant de l’Étoile à Paris.

Il est encore jeune militant politique quand le jeune inspecteur des finances choisit pour pseudonyme le nom de Georges Servet, qu’il conservera jusqu’à son arrivée à la direction du PSU en 1967: Georges Servet, par référence au théologien et médecin espagnol Michel Servet (1511-1553) condamné à être brûlé vif par le réformateur Jean Calvin (1509-1564), qui imposa à Genève une théocratie impitoyable pour les hérétiques. Le nom de Servet est resté un symbole de la lutte pour la liberté de conscience, contre l’oppression religieuse et politique.

Pour comprendre le parcours d’un Michel Rocard, il faut donc se référer à son christianisme d’origine, puisé dans un Évangile conçu comme un instrument de lutte pour la justice sociale. Il milite contre la guerre d’Algérie et pour toutes les causes du tiers-monde, rallie en mai 1968 le combat des jeunes et de Pierre Mendès-France (au stade Charléty). De la grève des Lip à Besançon à la défense du Larzac, de son projet «autogestionnaire» encore flou à ses liens privilégiés avec la CFDT d’Edmond Maire, il tente de construire une alternative au Parti socialiste de François Mitterrand, fondé sur les débris de la vieille SFIO, qu’il finit par rejoindre en 1974.

Vivier de militants

Faut-il s’étonner que beaucoup de croyants engagés rejoignent alors, dans ces années 1970, cette «deuxième gauche» dont Michel Rocard deviendra la figure emblématique? C’est une époque où émerge, en effet, un christianisme de gauche qui puise d’abord ses références dans les luttes de la Résistance auxquelles ont participé nombre de prêtres et de «laïcs» chrétiens au nom de leur foi, à côté de militants communistes ou humanistes. Ce christianisme de gauche s’enracine aussi dans l’Action catholique, née dans l’entre-deux-guerres à l’initiative d’un pape comme Pie XI (1922-1939), en réaction à la haine vouée, depuis la Révolution, par les milieux les plus réactionnaires, contre tous les catholiques libéraux (comme Lamennais) ou les théologiens modernistes.

La France devient alors ce pays où «cuit le pain d’une chrétienté nouvelle», comme dira Paul VI, où nait l’expérience des «prêtres ouvriers», liés au PC ou à la CGT, condamnés pour marxisme par le Vatican en 1954; où rayonnent les grands noms de la littérature catholique (Mauriac, Claudel, Bernanos) et où font autorité les théologiens révolutionnaires, jésuites ou dominicains, comme Congar, Chenu, de Lubac, Teilhard de Chardin, d’abord réduits au silence par Pie XII dans les années 1950, avant d’être réhabilités par le concile Vatican II (1962-1965).

Au sein du PSU de Michel Rocard, on trouve des radicaux mendésistes, des transfuges de la SFIO, des déçus du PCF, mais aussi bien des chrétiens, des catholiques et surtout des protestants

À l’époque, les mouvements d’Action catholique (JOC, jeunesse ouvrière chrétienne; JAC, jeunesse agricole chrétienne; JEC, jeunesse étudiante chrétienne) pourvoient encore les partis et syndicats de gauche. Ils forment des générations de militants politiques, syndicaux, associatifs et font éclore de vrais leaders d’origine chrétienne comme Michel Debatisse dans le syndicalisme agricole, Jacques Delors, Eugène Descamps ou Edmond Maire dans le syndicalisme ouvrier.

L'ouverture du Vatican

C’est une époque aussi où le Vatican admet, pour la première fois, que le socialisme est compatible avec la foi chrétienne (Lettre de Paul VI au cardinal Roy en 1971). Où les évêques français, en 1972, reconnaissent la légitimité du pluralisme politique et électoral de leurs fidèles. Où des régions de forte tradition chrétienne (Bretagne, Massif central, sud de l’Alsace) basculent à gauche. Où la «main tendue» aux chrétiens par le parti communiste ou la CGT trouve du répondant. Où prospèrent des «communautés chrétiennes de base», insoumises à la hiérarchie, ou des journaux (Témoignage chrétien, La Vie) défendant des options progressistes, tiers-mondistes, anticapitalistes ou des «théologiens de la libération» en Amérique latine.

Pour eux, le combat pour une gauche sociale et politique non marxiste ne se différencie pas de la lutte menée à l’intérieur de l’Église pour son adaptation à la société moderne et son engagement auprès des plus défavorisés. Dans son livre-référence, La Crise catholique (Payot, 2002), l’historien Denis Pelletier décrit et souligne la contribution spécifique des chrétiens à «cette nébuleuse qui va alors de la gauche au gauchisme», pour qui «Marx voisine avec l’Evangile» et «la Révolution se joue tout à la fois dans l’Église et dans la société».

Ainsi au sein du PSU de Michel Rocard, on trouve des radicaux mendésistes, des transfuges de la SFIO, des déçus du PCF, mais aussi bien des chrétiens, des catholiques et surtout des protestants depuis plus longtemps identifiés à la gauche. Dans une enquête menée alors auprès du PSU de l’époque, 71% des cadres se disent «sans religion», 29% «chrétiens».

Hémorragie des mouvements chrétiens militants

Que reste-t-il de ces chrétiens de gauche qui avaient le vent en poupe après mai 1968 et le concile réformateur Vatican II? Depuis quarante ans, leur recrutement n’a cessé de se tarir et leurs effectifs de fléchir. Les mouvements militants demeurent sur le papier mais, en nombre et en combativité, ils ne sont plus que la pâle copie de leurs aînés. Des renouvellements se sont opérés toutefois, des engagements plus concrets, moins idéologiques ont pris la suite dans des organisations humanitaires comme la Cimade protestante (service d’entraide aux étrangers et refugiés), le Secours catholique, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre Solidaire), l’Action des chrétiens contre la torture, etc.

L’hémorragie des militants coïncide dans le temps avec le désengagement des intellectuels chrétiens dans l’espace public et médiatique, puis avec l’effondrement des pratiques religieuses et des vocations sacerdotales. La chute brutale du nombre de prêtres paralyse l’Église catholique. Elle oblige ses «laïcs» (non-prêtres) à réorienter leur action dans des tâches internes de gestion, de préparations aux sacrements, d’enseignement catéchétique, d’animation des communautés.

Tout s’est passé, depuis quarante ans, comme s’ils avaient cherché à s’émanciper de combats, dans la société et dans l’Église, qui ne sont plus les leurs

On dira qu’avec la crise de tous les appareils militants, les conflits de générations, le rejet général des autorités, les Églises connaissent des déceptions qui frappent tous les secteurs de la société. Mais cette désillusion, par rapport aux années post-soixante-huitardes, est aussi aggravée par des évolutions internes, par la montée d’un protestantisme évangélique beaucoup plus conservateur ou par les replis frileux de la doctrine romaine sous Jean Paul II ou Benoît XVI.

Pape François, un nouvel espoir?

Il n’est pas exagéré de dire que les chrétiens de gauche ont disparu, déçus par les expériences socialistes de pouvoir (Mitterrand, Jospin, Hollande), mais aussi par la montée d’un catholicisme identitaire. Un catholicisme qui encourage le retour à des formes anciennes de dévotion, milite contre les évolutions de mœurs et les législations libérales (avortement, divorce, mariage homosexuel), marginalise les femmes, maintient des positions, qui les coupent de l’opinion de gauche, sur la contraception (désastreuse encyclique Humanae vitae de 1968 interdisant la pilule et le préservatif), la sexualité, la famille traditionnelle, l’interdit de sacrement pour les personnes divorcées-remariées.

Les audaces nouvelles d’un pape François n’ont pas encore permis à cette génération de catholiques post-conciliaires et de sensibilité de gauche de redresser la tête. Elle a quitté l’Église sur la pointe des pieds, pour ne plus revenir ou pour rejoindre d’autres formes d’action humanitaire, associative, caritative, écologique. Mais, le plus souvent, elle est restée dans le mutisme, comme incapable de transmettre, même à ses enfants, les éléments d’une culture et d’une mémoire chrétiennes qui avaient pourtant fondé leurs engagements d’hier. Tout s’est passé, depuis quarante ans, comme s’ils avaient cherché à s’émanciper de combats, dans la société et dans l’Église, qui ne sont plus les leurs aujourd’hui. Comme s’ils se trouvaient dans l’incapacité de communiquer leur enthousiasme d’hier, leurs raisons de croire encore, de vivre et d’espérer.

Henri Tincq Journaliste

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