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«Dans les tournois, il y avait toujours une équipe de vieux appelée “France 98”»

Camille Belsoeur et Grégor Brandy, mis à jour le 12.07.2016 à 11 h 46

Que retient la «génération 1998» des champions du monde d'il y a dix-huit ans? Nous avons posé la question à des jeunes néo-professionnels.

Youri Djorkaeff, Zinedine Zidane, Marcel Desailly et Lilian Thuram, le 12 juillet 1998. GABRIEL BOUYS / AFP.

Youri Djorkaeff, Zinedine Zidane, Marcel Desailly et Lilian Thuram, le 12 juillet 1998. GABRIEL BOUYS / AFP.

Le 12 juillet 1998, Kingsley Coman était âgé de 2 ans et un mois. Le jeune attaquant de l’équipe de France, l'une des révélations de la saison, n'a sans doute pas le moindre souvenir de la victoire des Bleus en Coupe du monde, qui était aussi la dernière compétition internationale organisée sur le sol français avant cet Euro 2016. 

Comme lui, de jeunes joueurs français récemment passés professionnels sont nés trop peu de temps avant la Coupe du monde pour en conserver des souvenirs, voire sont plus jeunes que la première étoile des Bleus. Pour cette génération, l'unique victoire de l'équipe de France dans cette compétition est aussi vintage que le sacre de l'Euro 1984 pour celle qui vient de se hisser en finale en battant l'Allemagne. Si elle constitue un souvenir marquant, c'est pour les gens de l'âge de leurs parents, comme le résume avec amusement Paul-André Guérin, gardien de but au Gazélec Ajaccio, né en 1997 et titularisé deux fois cette saison en Ligue 1: «Quand je faisais des tournois de sixte gamin, il y avait toujours une équipe de vieux qui s’appelait “France 98”.»

«J'ai seulement vu des extraits»

«Je crois qu'après avoir vu ça, on peut mourir tranquille.» Le 12 juillet 1998, Thierry Roland avait eu ce commentaire mythique au coup de sifflet final, que nos témoins n'ont pas vécu en direct. Quand on est né en 1996, 1997 ou 1998, années où la VHS était encore le format dominant, quel est le premier contact que l'on a avec les images de la finale France-Brésil? Pour pas mal de ces jeunes footballeurs, la réponse est très simple: en surfant sur YouTube, qui a vu le jour en 2005. «J'ai juste vu les buts de la finale, je suis allé sur YouTube pour les voir. Je n'ai jamais regardé le match en entier. Je devais avoir 9 ans quand j'ai vu ça. En voyant les images, je me suis dit que j'aurais dû naître un peu avant», rigole Jérémy Livolant, né le 9 janvier 1998 et plus jeune joueur de l'histoire de Guingamp à avoir disputé un match de Ligue 1 depuis son entrée en jeu face à Bordeaux en décembre 2015, à 17 ans.  

Nathan Vitré, jeune gardien du SCO Angers, qui s'entraîne régulièrement avec les professionnels mais n'a pas encore joué la moindre minute en Ligue 1, a lui découvert les images à la télévision un peu plus tard, à l'âge de 12 ans. Lors d'une rediffusion, toute la famille l'a encouragé à se poser sur le canapé:

«Juste avant le premier but de Zidane, mon père me disait: “Regarde comment ça va se passer!”. C'est comme ça que j'ai découvert France 98. Je n'ai vu que la finale en intégralité. Sinon, j'ai vu des extraits des autres rencontres sur YouTube.» 

Il y a autre chose qui va peut-être fâcher les puristes: ces joueurs professionnels, qui pourraient tous être les enfants de Zinedine Zidane, n'ont pour beaucoup pas vu en entier le documentaire culte de la culture foot de l'époque, Les Yeux dans les Bleus. Réalisé par Stéphane Meunier, il plonge le téléspectateur dans l'intimité de l'équipe de France durant toute l'épopée victorieuse de 1998, avec quelques saillies restées célèbres, comme le «Muscle ton jeu Robert», adressé par le sélectionneur Aimé Jacquet au milieu de terrain Robert Pirès, ou le surnom de Bernard «petit bonhomme» Diomède.


Mais ils en ont tous au moins vu quelques extraits. «C'est marquant», explique le Toulousain Alexis Blin, vingt ans. «Je me souviens juste de quelques extraits, comme quand Marcel Desailly explique à l'entraînement, avant la finale, comment il faut marquer Ronaldo pour ce match», raconte Paul-André Guérin. 


Même chose pour Jérémy Livolant, qui a lui plutôt l'image d'Aimé Jacquet en tête. «Les Yeux dans les Bleus, je ne l’ai jamais vu. J’ai juste vu l’extrait avec Aimé Jacquet qui parle à Robert Pirès dans le vestiaire.»

Certains ont néanmoins grandi avec ce documentaire. Le Rennais Sébastien Salles-Lamonge, né en 1996, raconte l'avoir vu à plusieurs reprises grâce à ses frères. En plus du discours d'Aimé Jacquet dans le vestiaire, qu'il cite spontanément, il retient notamment «les causeries cultes d'avant-match», alors qu'Alexis Blin (qui a déjà vu une caméra étrangère s'immiscer dans son vestiaire) évoque le discours mobilisateur de Didier Deschamps à la mi-temps de la finale contre le Brésil, symbole d'une «bonne mentalité».


«Lionel Charbonnier, c'est qui?»

«Stéphane Guivarc'h? Son nom me dit vaguement quelque chose, mais je ne le connais pas vraiment. Je sais juste qu’il était là en 1998. Je n’ai pas une culture foot énorme. Mon grand-père ne m’a jamais raconté des trucs sur le foot d’avant. Je n’ai pas baigné la dedans», raconte Paul-André Guérin. Les 22 Bleus sacrés à Saint-Denis ne sont pas tous gravés dans la mémoire de ces jeunes néo-pros. «Lionel Charbonnier? Je ne connais pas ce nom. C’est qui?», enchaîne le jeune gardien corse. «Bernard Diomède? Non, je ne connais pas», répond Jérémy Livolant quand on lui pose la question. Les noms des trois joueurs auxerrois ne suscitent pas forcément de souvenirs, contrairement à ceux de Deschamps, Barthez, Desailly, Djorkaeff ou bien sûr Zidane. Alexis Blin, ainsi, reconnaît volontiers ne pas avoir en tête l'ensemble des champions du monde français: pour lui, le nom d'Alain Boghossian, qui a disputé cinq matchs de cette Coupe du monde, dont la dernière demi-heure de la finale, évoque plus le nom de l'adjoint de Raymond Domenech quand celui-ci était sélectionneur que celui du milieu de terrain parmesan du milieu des années quatre-vingt-dix.

 

Mettre un but à Lionel Charbonnier (champion du monde 98) ...bah c'est cool!

Une photo publiée par Sebastien Loew Caporal (@sebastienloew) le


Difficile de les blâmer pour ces oublis. Sont-ils nombreux, par exemple, ceux qui pourraient, de mémoire, citer le nom du troisième gardien de l'équipe de France lors du championnat d'Europe 1984? (C'était le Sochalien Albert Rust, médaillé d'or olympique cet été-là).

Très sincère, Paul-André Guérin ajoute:

«Parfois, en voyant un consultant télé ou un entraîneur, je me dis: “Ah oui, lui, c’est un mec de 98, quand même.” Mais c’est vrai que je vois souvent le consultant sans voir le champion du monde. Je me dis parfois que c’est un peu dommage, mais j’essaye de faire gaffe.»

À l'inverse, le héros des enfants de 1998, c'est évidemment Zidane. Si Sébastien Salles-Lamonge reconnaît que «Djorkaeff, Petit, Deschamps, Lizarazu, Thuram, Desailly, Blanc étaient tous des grosses stars», pour lui, «Zidane était encore au-dessus». Comme le résume l'Angevin Nathan Vitré:

«Mon souvenir de 1998, c'est Zidane. Pour moi, c'est une sorte de Dieu. À travers ce que j'ai lu ou vu, les deux qui m'ont marqué en fait, ce sont lui et Thuram. Même si quand je vois Zidane aujourd'hui, c'est plus le Real que l'équipe de France pour moi».

Un Zidane qui a, il faut dire, marqué aussi la découverte du foot par cette génération huit ans plus tard, à l'image d'Alexis Blin, qui évoque son maillot blanc du meneur de jeu français, époque Coupe du monde 2006.

«Ils portaient leur maillot dans le short»

«Quand tu compares le foot d'aujourd'hui avec celui de 1998, je me dis que le jeu a vraiment évolué depuis. Les joueurs se déplacent plus vite, comme le ballon sur le terrain», ajoute Paul-André Guérin. Pour Sébastien Salles-Lamonge, le jeu était alors «plus haché, un peu moins technique qu'aujourd'hui»:

«Je trouve que ça a beaucoup changé depuis. Maintenant, les défenseurs centraux sont aussi techniques que les attaquants –au niveau des passes, en tout cas. De ce que j'ai pu voir, il y avait beaucoup plus de contacts et de jeu aérien.»

Il est vrai qu'en 18 ans, le football a beaucoup changé. En 1998, le championnat à la mode n'était pas l'Espagne ou l'Allemagne mais l'Italie, qui fournissait l'ossature des champions du monde. Sept Français (Candela, Desailly, Thuram, Djorkaeff, Deschamps, Zidane et Boghossian) y évoluaient, contre seulement quatre en Premier League anglaise (Lama, Lebœuf, Vieira et Petit). Un ratio plus qu'inversé en 2016. Plus généralement, les footballeurs modernes sont des super-athlètes pour qui la préparation physique est poussée encore plus loin qu'à la fin du XXe siècle. Mais le style aussi a évolué, remarque Nathan Vitré:

«Quand je vois les images de l’époque, je me dis que par rapport à notre foot moderne, ce n’est pas du tout pareil. Ils portaient leur maillot dans le short. Ils avaient aussi tous le même style vestimentaire, les mêmes chaussures noires. Et on a l’impression qu’il n’y avait pas de coupes de cheveux extravagantes comme aujourd’hui. C’est là qu’on voit que ce n’est pas très loin dans le temps, mais qu’il y a eu des évolutions depuis.»

Ceux qui se souviennent avec émotion du tee-shirt partiellement rentré dans le pantalon de Vincent Candela, lors d'une interview accordée à France 3, ne le démentiront pas.


Le Guingampais Jéremy Livolant ose lui une comparaison entre le niveau de jeu de l'équipe de France 1998 et celle de 2016. Et, question talent, il se range plus dans le camp de Paul Pogba ou Dimitri Payet que dans celui de Christophe Dugarry ou Youri Djorkaeff: «Quand je vois l’équipe de 1998, je me dis qu'elle reposait sur un seul joueur: Zidane. Tu as plus l’impression qu'il y a une équipe plus homogène aujourd’hui, avec plus de joueurs de talent.»

Les «anciens» ne seront pas forcément d'accord avec ce constat, de même que les fans de la génération 1982-1986 ont pu tiquer sur le niveau de jeu de l'équipe de 1998, mais c'est normal: c'est le jeu du renouvellement des générations, de l'éternel «c'était mieux avant». Si la France va jusqu'au bout cette année, peut-être que dans dix-huit ans, on demandera aux jeunes footballeurs nés en 2016 ce qu'ils pensent de Pogba et Griezmann, et d'une nouvelle édition des Yeux dans les Bleus qui s'annonce peut-être un peu plus fade.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
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Grégor Brandy
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