France

Loi Travail: un vrai jeu de massacre

Temps de lecture : 4 min

L'adoption de la loi El Khomri ce mercredi 6 juillet s'est tellement faite dans la douleur qu'au final personne n'aura rien gagné à cette longue crise politique. Probablement pas même l'économie française.

Marseille, le 17 mai 2016 I BORIS HORVAT / AFP
Marseille, le 17 mai 2016 I BORIS HORVAT / AFP

Il existe des jeux gagnants-gagnants (assez peu nombreux: s'adresser à Ségolène Royal pour la recette). Il y a aussi des batailles perdants-perdants. Et c'est plutôt de la sorte que semble s'achever la guérilla autour de la «loi Travail». Tous les protagonistes de ce long conflit, qui a une fois de plus mis en lumière la piètre qualité du dialogue social en France, en sortiront terriblement affaiblis.

Morcelé en de multiples centrales, peu implanté dans les entreprises, le syndicalisme français n'avait pas besoin de cela. C'est bien un nouvel échec qu'il subit là. Il paie d'abord le prix de sa division. Soutenue par la CFDT, cette réforme a été violemment combattue par le CGT et Force ouvrière.

Cette division est certainement pour beaucoup dans le caractère limité de la mobilisation contre ce projet législatif. Si elles ont été parfois massives, les manifestations n'ont pas égalé –et de loin– le niveau de la protestation contre la réforme des retraites de 2010. À l'époque, un front syndical uni avait mis beaucoup plus de monde dans la rue. Trois manifestations avaient rassemblé, dans toute la France, plus d'un million de personnes selon la police avec un maximum de 1,23 million (3,5 millions selon les organisateurs) le 12 octobre 2010.

Cette fois-ci, le nombre de manifestants a été autrement plus modeste. Il n'a dépassé le seuil des 200.000 dans tout le pays qu'à deux reprises selon la police avec un point culminant à 390.000 manifestants le 31 mars 2016. Même en prenant les chiffres brandis par les organisateurs, la comparaison est cruelle: ils ont annoncé plus d'un million de participants à seulement deux reprises (avec un maximum de 1,3 million le 14 juin). En 2010, les syndicats avaient proclamé avoir franchi le seuil du million de manifestants à dix reprises!

En dépit de sa puissante mobilisation unitaire d'il y a six ans, on le sait, le mouvement syndical avait enregistré un échec cuisant. Il n'est guère surprenant qu'il soit à nouveau battu avec des cortèges moins fournis et de vifs désaccords en son sein. Les violences qui ont émaillé les manifestations n'ont assurément pas aidé à faire grossir leurs rangs.

Malgré le soutien de l'opinion

Cet échec est d'autant plus attristant, pour les syndicats en lutte, qu'ils pouvaient se targuer d'être en phase avec l'opinion publique. L'hostilité à la loi El Khomri a été massive. En mars, pas moins de 71% de sondés se déclaraient «opposés» à ce projet. Même lorsque le mouvement a pris la forme de grèves dans les transports et de blocage des raffineries de pétrole, le soutien au mouvement de la loi travail s'est maintenu: fin mai, 62% des personnes interrogées estimaient qu'il était «justifié».

L'insuccès syndical doit être mis en rapport avec la faible mobilisation de la jeunesse contre un projet dont elle subira pourtant la première les conséquences

C'est seulement lorsque ces grèves se sont essoufflées qu'une courte majorité de Français s'est mise à souhaiter qu'elles cessent. Mais, jusqu'au bout, l'opinion majoritaire (46%) a voulu un retrait de cette «loi Travail». Le moins qu'on puisse dire est que cette proportion ne s'est pas retrouvée dans la rue. La dernière journée de manifestation, le 5 juillet, n'a rassemblé que 7.000 personnes à Paris et 30.000 dans toute la France, selon la police.

L'insuccès syndical doit être mis en rapport avec la faible mobilisation de la jeunesse contre un projet dont elle subira pourtant la première les conséquences. Le mouvement Nuit Debout, né début mars du rejet de la loi El Khomri, n'a finalement pas permis aux générations montantes de s'investir massivement dans cette contestation sociale. Il s'est abîmé dans des palabres où l'on cherchait à refaire le monde sans trop se soucier des enjeux de la bataille présente.

Une démonstration d'autoritarisme

Le bilan n'est guère plus brillant du côté du pouvoir. Bien sûr, en première analyse, l'exécutif a gagné son bras de fer avec les syndicats. Au prix de quelques concessions, il a réussi à imposer sa réforme sans se laisser impressionner par les grèves et manifestations. Et son projet de loi a poursuivi son cheminement parlementaire à coups de 49.3.

Mais cette méthode musclée laissera des traces. «Plus on est faible sur le fond, plus on a tendance à être dur sur la forme, c'est le cas de Manuel Valls», analyse très justement Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT. Le Premier ministre a voulu avant tout faire preuve d'autorité. Il retirera plutôt de cette bataille une réputation renforcée d'autoritarisme.

Le chef du gouvernement sort le premier meurtri de ces tensions. Le voici devenu l'un des Premiers ministres les plus impopulaires de la Ve République. Seulement 21% des sondés se disent aujourd'hui «satisfaits» de lui à l'hôtel Matignon contre 78% de «mécontents». Le rejet est massif de l'extrême droite à la gauche du PS. Et seulement la moitié des sympathisants socialistes sont désormais favorables à Valls.

Au-delà du cas personnel du Premier ministre, qui augure mal de la suite de sa carrière politique, c'est toute la gauche socialiste –François Hollande en tête– qui sort affaiblie de ce conflit. Sur un sujet éminemment sensible pour les Français, celle-ci s'est gravement coupée d'une majorité de salariés. Les syndicats hostiles à la loi El Khomri (CGT, FO, Solidaires, CFE-CGC) ont tout de même recueilli 55,6% des voix lors des élections de représentativité de 2013.

Cette attitude ne restera pas sans lourdes conséquences électorales. Un nombre croissant d'électeurs de gauche jure désormais ne plus vouloir voter pour le PS quelle que soit la configuration du scrutin. Les «frondeurs» de ce parti auront même, à cette occasion, démontré leur impuissance. C'est bien l'ensemble du Parti socialiste qui risque de faire les frais d'une réforme très impopulaire, fort mal engagée, et finalement imposée par l'exécutif.

«Quand la fusée est mal lancée, elle ne se remet jamais droite.»

Laurent Berger

Tout ça pour ça

La réforme du droit du travail vaut-elle, par ses effets attendus, tous ces désagréments pour divers acteurs politiques et sociaux? Rien n'est moins sûr. La CFDT espère que le rôle nouveau donné aux accords d'entreprise permettra de développer l'implantation syndicale, mais c'est un pari pour le moins audacieux. Au demeurant, son secrétaire général, Laurent Berger, regrette amèrement la manière dont le gouvernement a géré ce dossier: «Quand la fusée est mal lancée, elle ne se remet jamais droite.»

Du côté du patronat, on n'en finit pas de faire la fine bouche. Le Medef digère mal les concessions que l'exécutif a dû faire aux syndicats. Toujours aussi maximaliste, Pierre Gattaz préconise de profiter du 49.3 pour «réintroduire deux ou trois mesures» parmi les plus controversées comme le plafonnement des indemnités de licenciement aux prud'hommes. Pour lui, le texte voulu par le gouvernement, est «une énorme déception». Tout ça pour ça.

Eric Dupin Journaliste

Newsletters

Mort de Charles Aznavour: «Il avait des carrières différentes dans chaque langue»

Mort de Charles Aznavour: «Il avait des carrières différentes dans chaque langue»

Charles Aznavour est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à l'âge de 94 ans. Après Edith Piaf, il était sûrement le chanteur français le plus connu à l’étranger. Pour Slate.fr, Bertrand Dicale, auteur de Tout Aznavour (First Editions) ...

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

*Et les supportrices.

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Newsletters