Histoire

Que sont devenues les synagogues françaises pendant l'Occupation?

Antoine Aubry et Laura Kotelnikoff, mis à jour le 08.08.2016 à 19 h 30

Le quotidien des juifs dans l’Hexagone pendant l'Occupation allemande a été relaté dans de nombreux témoignages, articles, livres ou documentaires. Point méconnu: le sort réservé aux synagogues par les troupes nazies et le régime de Vichy et le rôle qu'elles ont joué pendant cette période…

Synagogue, Paris XVe | Frédérique Panassac via Flickr CC License by

Synagogue, Paris XVe | Frédérique Panassac via Flickr CC License by

Le 10 mai 1940, après presque un an de «drôle de guerre», où les troupes françaises et allemandes s’observent plus qu’elles ne combattent, le Troisième Reich décide de lancer une offensive en direction de la France. Mal-organisée et prise par surprise, l’armée française est rapidement mise en déroute tandis que les Anglais rembarquent en catastrophe à Dunkerque… Le 22 juin 1940, le Maréchal Philippe Pétain signe finalement l’armistice avec Adolf Hitler. Moins de trois mois après, des jeunesses hitlériennes mettent le feu à la grande synagogue de Strasbourg. Le début d’une longue série? Oui et non.

Car si de nombreux lieux de culte judaïque d'Alsace-Lorraine (désormais annexée par l'Allemagne nazie et dont tous les juifs ont été expulsés) seront démolis ou transformés (Erstein, Lauterbourg, Kutzenhausen, Morhange etc.), une très grande majorité des synagogues du reste de la France sont, elles, restées ouvertes durant la quasi-totalité de l'occupation. Pourquoi? «Tout simplement parce que le culte israélite était reconnu par le régime de Vichy», répond Philippe Landau, le conservateur des archives des Consistoires israélites de France. Auteure de Les juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale (éd. Hachette) et de Drancy, un camp en France (éd. Fayard), Renée Poznanski confirme:

«Au niveau général, les synagogues en France occupée n'ont effectivement pas été inquiétées par les autorités françaises pendant cette période. Cette liberté de culte a été exploitée par la propagande vichyste... En montrant que les synagogues pouvaient fonctionner “normalement”, le gouvernement de l'époque tentait ainsi de nier la persécution religieuse dont les juifs étaient victimes.»

Comble de cette (cruelle) ironie, le régime de Vichy ira jusqu'à protéger les synagogues après des attaques de groupes collaborationnistes (parfois indirectement aidés par des Nazis) comme en octobre 1941 à Paris («Temple de la Victoire, de Nazareth ou de Copernic», énumère Philippe Landau) ou à Nice pour ne pas trop choquer l'opinion publique qui, selon la propagande allemande, «sans aimer les juifs, ne souhaite pas qu'on les massacre et qu'on détruise leurs lieux de culte» (Les Juifs pendant l'Occupation d’André Kaspi aux éditions Le Seuil).

Des synagogues pas désertées

Malgré les persécutions multiples (statut du 3 octobre 1940, loi du 2 juin 1941, port de l'étoile jaune, interdictions de se rendre certains endroits ou de travailler dans certaines branches etc.), les spoliations et les menaces de rafle et de déportation, les juifs vivant en France occupée n'ont paradoxalement pas cessé de se rendre dans leurs lieux de culte les premiers mois suivants l'invasion allemande. Renée Poznanski explique pourquoi:

«Aujourd'hui, nous savons tous comment les persécutions qui ont touché les juifs se sont déroulées. Mais eux ne savaient pas ce qui allait leur tomber sur la tête le lendemain et venaient souvent aux nouvelles dans les lieux de culte. Il fallait toujours anticiper ce qui pouvait se produire, essayer de rencontrer d'autres personnes peut-être mieux informées...»

Si l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le Troisième Reich a provoqué le départ (obligatoire) de sa population juive vers le reste de la France, l'occupation d'une partie de cette dernière a également conduit de nombreux juifs à émigrer vers la «zone libre» (conséquence de l'armistice de juin 1940 et qui ne restera «libre» que jusqu'au 11 novembre 1942) pour fuir les troupes nazies.

Pour eux, assurer leur devoir religieux était prioritaire. Que faire si des juifs souhaitaient poursuivre leur pratique? On ne pouvait pas leur fermer la porte...

Dans cette France non-occupée où ils ne connaissaient personne, ces juifs se sont rapidement précipités vers les synagogues locales. «Les autorités rabbiniques ont même pensé qu'il s'agissait d'un renouveau religieux alors que ce n'était absolument pas le cas, précise à nouveau Renée Poznanski. C'était une façon d'avoir des informations et de l'aide, de regagner des lieux de sociabilité et de retrouver des gens qu'ils pouvaient connaître...»

Dans ces synagogues se sont aussi développées des activités sociales ou culturelles. En Algérie française, par exemple, une grosse partie des élèves et enseignants juifs sont exclus des écoles et trouvent parfois refuge dans les lieux de culte comme le montre ce témoignage d'un habitant de Chlef (ex-Orléansville) relaté dans l'ouvrage d'André Kaspi:

«Il a fallu prendre des dispositions pour instruire les jeunes enfants juifs qui étaient expulsés de l'enseignement. On a regroupé par la force des choses les enseignants juifs licenciés et on a cherché des locaux tels que la synagogue...»

De la création de nouveaux lieux de culte à la Libération...

Du fait des déplacements, de nombreuses familles juives se sont retrouvées dans des villes ou villages ne comptant aucune communauté et sans le moindre lieu de culte. Parfois abritées de manière provisoire par des églises ou des temples protestants, plusieurs synagogues ont donc vu le jour en pleine France occupée comme à Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes) où étaient regroupé plusieurs centaines de juifs entre mars et septembre 1943. «Aménagée tant bien que mal», note André Kaspi, l’éphémère synagogue de cette commune verra deux mariages et 12 bar mitsvah y être célébrés.

Mais au fil des années, l'affluence va aller en baissant dans les lieux de culte israélite… Dans l’Hexagone, la situation se tend et l'Allemagne d'Hitler commence à perdre du terrain partout en Europe. Après leur victoire à Stalingrad, les Russes progressent rapidement à l'Est et tout le monde s'attend à voir les Alliés, qui viennent d'envahir l'Italie de Mussolini, arriver en France... En janvier 1944, à quelques mois du débarquement en Normandie, les rabbins font face à un dilemme et la fermeture des synagogues fait débat.

«Il faut comprendre la logique dans laquelle ils fonctionnaient, indique Renée Poznanski. Pour eux, assurer leur devoir religieux était prioritaire. Que faire si des juifs souhaitaient poursuivre leur pratique? On ne pouvait pas leur fermer la porte... À côté de cela, beaucoup craignaient des exactions de troupes allemandes ou de miliciens à l'approche des Alliés. Voire même des rafles à l'intérieur des synagogues! Décision a finalement été prise de les fermer.»

Mais cette décision n'a pas été appliquée de manière systématique… Ainsi à Lyon, la synagogue est restée ouverte et a recueilli des réfugiés jusqu'en juillet 1944, quelques semaines avant la libération de la ville des Lumières. Dans le reste du pays, la réouverture des lieux de culte judaïque se fait dans l'improvisation la plus totale lors du départ des Allemands. Qu'importe, car après cinq ans de persécutions et de malheurs, l'heure est aux retrouvailles pour les familles les plus chanceuses et à la reconstruction de la communauté.

Antoine Aubry
Antoine Aubry (6 articles)
Laura Kotelnikoff
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