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Les Facebook Live, l’oppression de la nullité en direct

Willa Paskin, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 22.07.2016 à 9 h 12

Les vidéos live de Facebook sont nulles mais sont parfois traversées d’une étincelle de transcendance.

Captures d’écran de la vidéo de Buzzfeed de l’explosion de la pastèque et de Candace Payne avec son masque de Chewbacca

Captures d’écran de la vidéo de Buzzfeed de l’explosion de la pastèque et de Candace Payne avec son masque de Chewbacca

Quand on les pose en nombre suffisant, les élastiques ont sur la pastèque l’effet d’un corset meurtrier: ils enserrent le fruit vert et ferme et exercent une pression jusqu’à faire apparaître la forme d’une taille contre-nature. En avril 2016, des millions de personnes ont pu découvrir cette technique d’amincissement des pastèques lorsque BuzzFeed a posté une vidéo live sur Facebook où deux employés ont fait exploser une pastèque en direct. Les auteurs de l’expérience, de plus en plus nerveux et vêtus de combinaisons de protection blanches un rien exagérées –on parle d’une pastèque là, pas d’une pustule d’extraterrestre–, y comptent les élastiques qu’ils rajoutent jusqu’à ce qu’au bout de 45 minutes et presque 700 élastiques, alors que le nombre de spectateurs approche les 800.000, la pastèque explose. La vidéo (ou un extrait) a été regardée 10 millions de fois depuis.

Dans les mois précédant l’événement de la pastèque, Facebook avait annoncé qu’il allait mettre en avant les vidéos live, option proposée à tous ses utilisateurs depuis décembre. Sur smartphone, lorsque les utilisateurs mettaient leur statut à jour, il serait désormais possible de sélectionner «Diffusez en direct» et de commencer à se filmer en temps réel. En mars, Facebook a modifié son algorithme pour promouvoir les vidéos en direct. En avril, il a mis à jour son appli mobile pour les présenter. L’entreprise a également payé des célébrités et divers médias, notamment BuzzFeed et le New York Times, pour qu’ils créent des contenus en direct. L’expérience de la pastèque semblait une inauguration propice au lancement de Facebook Live. «On a fait exploser une pastèque et tout le monde a pété un câble», a raconté BuzzFeed dans un de ses articles et, si on n’est pas regardant sur le sens de «tout le monde», alors on peut dire qu’ils n’ont pas tort.

Depuis l’épisode de la pastèque, Facebook Live est partout –sauf sur mon fil Facebook, ce qui, soit dit en passant, semble être une omission assez courante. Le New York Times a diffusé une conférence de rédaction. BuzzFeed a tenté (sans succès) de diffuser une interview du président Obama. Le New York Post a fait manger un kilo et demi de fromage à ses journalistes. Chez Gawker, on a vu un rédacteur en chef commenter tous les onglets ouverts sur son navigateur. Le NYPD a écrasé des motos tout terrain au bulldozer. Un type a accidentellement diffusé l'accouchement de sa femme en direct. Fin mai, Facebook Live a connu son plus grand succès lorsque la vidéo d’une femme prise de fou rire alors qu’elle essayait un masque de Chewbacca dans sa voiture est devenue virale (elle affiche aujourd'hui plus de 150 millions de vues.)

Ce que Facebook Live propose à ses utilisateurs n’a rien de nouveau; c’est juste nouveau pour Facebook. Il est déjà possible de partager des vidéos sur YouTube, Snapchat, Vine et Instagram, qui appartient à Facebook, entre autres plateformes. On peut déjà diffuser des vidéos en direct, que ce soit en utilisant des services en tête-à-tête comme Skype ou Facetime, les applis de live-streaming de Twitter comme Meerkat et Periscope, la plateforme de jeux vidéo Twitch, des services plus centrés sur des événements comme Livestream et Ustream, et toute une série de sites de streaming vidéo moins appétissants tels Chatroulette et YouNow, qui intègrent aussi des commentaires et des chats. Ce qui est différent avec Facebook Live, c’est sa portée. En la proposant sur Facebook, le site a fait de la vidéo en direct un phénomène grand public tout en s’octroyant au passage un laissez-passer pour les événements en live. Si la vidéo en direct était autrefois un truc réservé aux autres –ados esseulés, grands-parents lointains, onanistes, pros de l’ennui–, c’est désormais une activité pour les utilisateurs de Facebook, c’est-à-dire virtuellement pour tout le monde.

Si la vidéo en direct était autrefois un truc réservé aux ados esseulés, grands-parents lointains, onanistes, pros de l’ennui, c’est désormais une activité pour les utilisateurs de Facebook, c’est-à-dire virtuellement pour tout le monde

C’est également une chose que les entreprises de médias se sentent apparemment obligées de faire (et ni Slate.com ni Slate.fr ne font exception). Facebook encourage activement les entreprises de médias, même celles qu’il ne paie pas, à jouer avec Facebook Live. En règle générale, les médias ne disent pas non à Facebook, grand fournisseur de trafic, et encore moins quand il essaie une nouveauté susceptible d’avoir un impact positif pour la marque (même si les vidéos Facebook Live restent sur Facebook). Pour l’instant, Facebook Live a des allures d’arène prise de frénésie sur le mur de laquelle des médias balancent des vidéos molles et beaucoup trop longues pour voir s’il n’y en aurait pas une ou deux qui resteraient collées.

Perdre son temps

Là où Vine fétichise la brièveté et Snapchat le côté éphémère des choses, Facebook Live encourage les créateurs de vidéos à faire long, plus de cinq minutes et jusqu’à quatre-vingt-dix, et met ses vidéos en cache. La logique de Facebook est la suivante: plus la vidéo dure longtemps, plus les gens ont le temps de la trouver pendant qu’elle se déroule (et par conséquent plus le fil d’actualité de Facebook, qui n’est pas mis à jour avec la vitesse ou la transparence de Twitter, a de temps pour alerter les utilisateurs). Si c’est une excellente méthode pour gonfler le nombre d’internautes qui regardent et s’impliquent dans la vidéo en direct –Facebook se targue d’une fréquentation huit fois supérieure en live que pour les vidéos classiques–, c’est insupportable pour le visionnage en différé. La vidéo de la police new-yorkaise qui écrase les motos tout terrain, par exemple, commence par vingt-neuf minutes où il ne se passe rien. L’innovation formelle de Facebook Live est la durée et la durabilité, en plus de l’aspect «direct». Et pourtant, jusqu’à présent, très peu de vidéos Facebook Live ont trouvé comment capitaliser sur l’un de ces aspects.

La vidéo de la pastèque de BuzzFeed incarne le summum de cette forme (même celle-là est difficile à visionner en différé; j’imagine que la plupart des internautes vont directement à la fin, pour regarder I’explosion). Cette vidéo était spontanée et improvisée, mais elle comportait une forme de récit et un événement final –comme le sport, événement live par excellence. Certes le postulat de départ était inepte mais il était également addictif: qu’allait-il se passer ensuite? Les placeurs d’élastiques, investis à fond dans le corporatisme BuzzFeed, excitaient la foule et faisaient monter la pression. À la fin, ils tressaillaient presque à chaque élastique qu’ils ajoutaient, comme s’il allait se passer quelque chose de plus dramatique qu’un déluge d’entrailles de pastèque. La vidéo collait aussi parfaitement avec l’esprit de la marque BuzzFeed: elle offrait aux internautes un nouveau moyen ingénieux de perdre leur temps tout en perpétuant l’idée que BuzzFeed est à la fois un terrain de jeu et un laboratoire (ces combinaisons blanches!) pour millenials fous, inventifs et insolents à l’inaltérable esprit d’équipe.

 

D’autres tentatives de vidéos Facebook Live ont été moins fructueuses. Le New York Times a posté une vidéo de l’une de ses rédactrices montrant en direct des diapos trouvées dans des poubelles dans la rue. On voit bien où est le filon pour un article du Times ici: un vrai mystère artistique new-yorkais. Mais Facebook Live n’est pas propice au genre de choses auxquelles le Times est attaché: rigueur, reportages, conclusions. Il faut admettre que l’un des plaisirs de la forme est la tension comique affichée entre le flux de commentaires en direct, souvent incrédules, et la vidéo elle-même. Tandis que la rédactrice du Times exhibe les diapositives devant son téléphone tremblotant en s’extasiant sur leur beauté, un commentaire remarque: «Le vrai mystère, c’est pourquoi est-ce que tu fouilles dans les poubelles de New York?»

 

Longueur oppressante

Dans une tentative encore plus axée sur la promotion de l’image, le Times a utilisé Facebook Live pour partager une conférence de rédaction –dont Gawker a dit de façon assez convaincante qu'elle était à moitié scénarisée. Se la jouer cool va bien mieux à BuzzFeed qu’au Times, différence dont nous pouvons tous nous féliciter –sauf lorsque le Times tente de faire des vidéos marrantes (dans le même style, la vidéo Facebook Live de Gawker sur les onglets de l’un de ses rédacteurs en chef était très Gawker: inconfortable et apparemment pas franchement convaincue à l’idée de jouer avec une autorité comme Facebook, ce que l’on peut comprendre et qui jette un froid sur les bonnes vibrations de leurs vidéos Facebook Live.)

Là où Vine fétichise la brièveté et Snapchat le côté éphémère des choses, Facebook Live encourage les créateurs de vidéos à faire long

 

Une des meilleures vidéos de Facebook Live à ce jour est «Whoa! Man Does 40 Celebrity Impressions in an Hour and a Half» («Dingue! Un homme imite quarante célébrités en une heure et demie»), de ClickHole, qui critique à la perfection la longueur oppressante du format. On y voit un homme blond dans une cabine de son qui imite l’humoriste Cheech Marin pendant quelques secondes, avant de s’interrompre. Puis son visage devient neutre. Il regarde la caméra. La pause dure presque une minute. Enfin il fait une autre imitation, cette fois de Tommy Chong. Elle aussi suivie par plusieurs minutes de silence complet et plein d’ennui. Il avale une gorgée d’eau. Puis, enfin, une nouvelle imitation. Une pause. Et ça continue pendant les quatre-vingt-dix minutes promises. Comme tout le contenu de ClickHole, la vidéo incarne et ridiculise à la fois l’absurdité des contenus internet. Et même si c’est une très bonne blague, impossible de la regarder de A à Z.

 

La meilleure réponse à la durée de ces clips est la récente vidéo Chewbacca, le plus gros succès de Facebook Live jusqu’à présent. Elle ne dure que quatre minutes et vient d’une utilisatrice Facebook lambda, pas d’une entreprise de médias. Et elle a beau être une vidéo Facebook Live, elle est devenue virale à l’ancienne, à la YouTube: après les faits.

 

Télé d’un grand non-professionnalisme

Pour se faire une idée de ce que font les gens normaux sur Facebook Live, on peut aller sur Facebook Live Map, une carte du monde parsemée de petits points bleus dont chacun représente une personne en train d’utiliser le service (Periscope utilise le même genre de carte de géolocalisation). On se croirait dans un film sur la propagation d’une épidémie de peste galopante, et Facebook espère bien que cette maladie est contagieuse (la carte est essentiellement une page d’accueil pour Facebook Live, ce qui illustre d’autant plus l’indigence de l’intégration des vidéos en direct dans les fils d’actualité; Facebook est censé avoir tué les pages d’accueil avec ses fils d’actu personnalisés, mais il doit encore créer une page d’accueil pour son propre produit.) Cette carte est hypnotisante. Il est absolument fascinant de cliquer ici et là et de voir tant de gens vivre leur vie dans tant de langues différentes. À quoi ressemble un quartier de banlieue au Yémen? Facebook Live peut vous le dire.

N’importe quelle activité susceptible d’être améliorée en brassant de l’air sur Facebook est désormais une activité qui peut y être partagée

Mais malgré tous les détails anthropologiques que l’on peut glaner sur la carte, ces vidéos, souvent regardées par une ou deux personnes maximum, sont le plus souvent barbantes. N’importe quelle activité susceptible d’être améliorée en brassant de l’air sur Facebook est désormais une activité qui peut y être partagée. On y voit des gens conduire, être en cours, regarder leurs enfants jouer, se faire tatouer, faire du yoga, encore conduire. Peut-être parce que c’est Facebook, un espace ni entièrement public, ni totalement privé, les vidéos Facebook Live n’ont pas le degré d’intimité de Snapchat ou de sites de live-streaming comme YouNow où les gens se filment souvent dans leur chambre et partagent des choses qu’ils aimeraient autant que leur tata ne voie jamais.

Sur le côté gauche de la carte se trouve une liste des vidéos les plus vues en ce moment sur Facebook Live. Un lundi matin, cela peut signifier 9.000 personnes en train de regarder une actrice sud-asiatique lire ses commentaires, 2.000 personnes regardant une conversation récapitulative sur Game of Thrones hébergée par Time, un groupe de prières et une diffusion de la cérémonie de remise des diplômes de Yale. Un mardi après-midi, un millier de personnes peuvent être en train de regarder des «personnages publics» –le terme employé par Facebook– comme Sean Stephenson, thérapeute et spécialiste du développement personnel atteint de la maladie des os de verre, ou Tom Cassell, gamer également connu sous le nom de The Syndicate Project, dont la chaîne YouTube compte 9,9 millions d’abonnés et qui est suivi par 2,4 millions de personnes sur Twitch.

Mais le type de vidéo le plus regardé est soit la télévision, soit ce qui ressemble à des bonus de DVD d’émissions de télévision. Un millier de personnes regardent la diffusion par Channel 4 au Royaume-Uni de la «Question au Premier Ministre», cette session hebdomadaire notoirement pleine de bons mots où le chef du gouvernement britannique répond aux questions du Parlement. Des centaines de personnes visionnent une conférence de presse des Miami Dolphins, ou une vidéo en live de la journaliste Greta Van Susteren dans son bureau, ou bien encore les images d’une maison en feu partagée par une branche de la Fox à Detroit. Les vidéos les plus regardées sur la carte Facebook Live ont un point commun avec la télévision communautaire non commerciale: c’est une télévision professionnelle d’un grand non-professionnalisme.

Tel qu’il existe aujourd’hui, Facebook Live compte deux catégories de contenus: les vidéos peu regardées, créées par des gens ordinaires pour des amis qui ne peuvent pas les voir par le biais de l’algorithme, avec de temps en temps une vidéo qui devient virale, et celles des entreprises de médias et de personnalités qui fournissent des contenus gratuits à Facebook Live parce que Facebook monopolise tout le trafic, avec de temps en temps un épisode viral. Facebook est assez grand et puissant pour que Facebook Live continue aussi longtemps qu’il plaira à la maison mère. Ce qui ne veut pas dire qu’on saura s’en servir un jour.

Willa Paskin
Willa Paskin (10 articles)
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