Monde

Cette étrange idée selon laquelle le Brexit serait bon pour Londres

Henry Grabar, traduit par Yann Champion, mis à jour le 08.07.2016 à 11 h 01

Le Brexit en tant que vote a pu être l’expression d’un sentiment antilondonien, mais le Brexit en tant que politique n’a pas toujours été conçu de cette manière.

Une manifestante anti-Brexit sous un parapluie avec le drapeau du Royaume-Uni à Traflagar Square, à Londres, le 28 juin 2016 | JUSTIN TALLIS/AFP

Une manifestante anti-Brexit sous un parapluie avec le drapeau du Royaume-Uni à Traflagar Square, à Londres, le 28 juin 2016 | JUSTIN TALLIS/AFP

Les résultats du vote qui a eu lieu le 23 juin au Royaume-Uni ont laissé penser qu’il s’agissait d’un référendum sur l’élite mondiale, un rejet du cosmopolitisme, de la mondialisation et de l’ordre d’après-guerre. Londres, bastion du «Remain», s’est retrouvée isolée dans un océan de «Leave». Les échos en provenance de l’arrière-pays britannique ont confirmé cette impression d’une capitale s’opposant au reste du pays. «En bref, a écrit Peter Mandler dans Dissent, le problème qu’a la Grande-Bretagne avec l’UE est plutôt un problème avec Londres.»

Immédiatement après le vote, il a certes semblé que la prospère Londres (ville d’étudiants, d’immigrés, de touristes, de sociétés internationales et d’industries innovantes faisant des affaires avec l’étranger, tous satisfaits du statu quo) avait été punie par les Britanniques. On parla de banques quittant la City pour Dublin, Francfort et Paris, de graffiti anti-immigrés et d’attaques racistes… Certains Londoniens renoncèrent même à leur pays. Les Britanniques ayant voté leur sortie du système international établi, la situation de Londres sur la scène internationale se trouvait réduite. La question n’était pas de savoir si Londres allait oui ou non souffrir des conséquences du Brexit, mais à quel point elle allait souffrir.

On l’oublierait presque au milieu de tout cela, mais le défenseur le plus célèbre du Brexit a été Boris Johnson, l’ancien maire de Londres, adepte du vélo et du métro, qui a déclaré qu’un Brexit bien géré serait la meilleure solution possible pour la ville elle-même. «Si vous voulez que notre grande capitale soit véritablement ouverte au monde –et non enfermée et diminuée par un système européen en faillite–, a-t-il écrit dans le Evening Standard avant le vote, alors devenez mondial et votez Leave. Reprenez les rênes la semaine prochaine.» Le Brexit en tant que vote a pu être l’expression d’un sentiment antilondonien, mais le Brexit en tant que politique n’a pas toujours été conçu de cette manière.

Ville-État

Johnson et compagnie affirmaient depuis longtemps que Londres, la métropole internationale, avait plus à perdre d’un maintien au sein de la tyrannie bureaucratique de l’Union européenne que d’un départ bien géré. En 2014, dans un rapport de l’Autorité du Grand Londres intitulé «Une situation gagnant-gagnant», Gerard Lyons, conseiller économique en chef de Johnson et grand partisan du Brexit, avait conclu qu’un Brexit tourné vers l’extérieur était une solution bien meilleure pour Londres que le «train-train habituel» au sein de l’UE et que cela se ferait au bénéfice de la compétitivité de la ville.

Le lobby londonien du Brexit a imaginé que cela allait accroître l’influence de la ville

«Londres est considérablement plus tournée vers l’innovation et l’économie mondiale que le reste du Royaume-Uni», expliquait le rapport. Selon cette théorie, une sortie accompagnée de politiques de croissance ferait bondir le taux de croissance londonien au-delà même de celui du Royaume-Uni dans son ensemble.

Selon ce scénario, le Brexit ne réfuterait pas, comme l’a écrit Aaron Renn, du Manhattan Institute, «la vision urbaine triomphaliste» dans laquelle «les villes, et non les provinces ou les États-nations, sont les véritables acteurs de l’économie mondiale.» Au contraire, le lobby londonien du Brexit a imaginé que cela allait accroître l’influence de la ville. La liberté de réglementation, l’immigration hautement qualifiée, une union de villes britanniques plaidant pour des pouvoirs locaux renforcés: tels étaient les ingrédients du Londres post-Brexit, une ville-État internationale et autonome. Même le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, partisan du Remain, a réagi au Brexit avec cet espoir: «Au nom de tous les Londoniens, a-t-il déclaré mardi 28 juin devant des chefs d’entreprise, je vais demander dès aujourd’hui une plus grande autonomie pour la capitale.»

Greg Clark, du Metropolitan Policy Program de Brookings, partage cette vision radieuse du Brexit. Si Londres s’adapte rapidement, prédit-il, «les entreprises vont se réorganiser et non partir», notamment grâce à une politique d’immigration nationale plus adaptée aux besoins de Londres qu’aux consignes européennes sur la liberté des travailleurs. «Londres offrira une opportunité de diversification aux investisseurs», continue-t-il, et elle pourrait gagner plus d’indépendance par rapport à l’État. (The Economist a ironiquement qualifié ce tableau idyllique de «Singapour sous stéroïdes». Au lieu d’imiter le micro-État devenu centre financier international en seulement cinquante ans, le magazine laisse entendre qu’une Grande-Bretagne solitaire finirait «plus pauvre, moins ouverte et moins innovante… moins influente et plus repliée sur elle-même».)

Tournée vers le monde

Ce qui arrive aux universités après le Brexit offre un bon exemple de ce à quoi pourrait ressembler une Londres qui profiterait de son retrait de l’UE. D’une manière générale, comme je l’ai écrit le 24 juin, les études supérieures sont considérées comme l’un des grands succès de l’UE. Le programme Erasmus a permis à des millions de jeunes Européens d’aller étudier à l’étranger, donnant naissance à une génération entière d’Européens (hautement diplômés) avec des amis et des souvenirs à l’étranger. Londres, de son côté, est l’une des capitales mondiales de l’enseignement international. Dans les universités londoniennes, un étudiant sur quatre vient d’en dehors du Royaume-Uni.

Grâce à l’UE, les étudiants venant de pays européens ont droit à des bourses universitaires et à des prêts étudiants associés qui rendent l’enseignement britannique beaucoup plus abordable pour eux que pour les autres étudiants étrangers, qui paient parfois plus du double. À l’University College London (UCL), les 4.500 étudiants européens constituent le groupe du corps étudiant qui s’accroît le plus rapidement (un membre sur cinq du personnel de l’UCL vient également de pays de l’Union européenne). Le Brexit pourrait remettre cela en question.

Toutefois, si l’on prend en compte toutes les universités londoniennes en général, ce sont les étudiants chinois qui constituent le groupe qui s’accroît le plus rapidement. C’est donc vers la Chine (ainsi que l’Inde, l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Afrique) que la Grande-Bretagne devrait tourner son regard. Les étudiants et les professeurs, a écrit Jamie Martin, un ancien membre du ministère britannique de l’Éducation, «devraient voter pour un avenir plus ouvert, innovant et internationaliste –et cela implique de voter Leave». Un nombre accru d’étudiants en provenance d’Inde, de Chine, des États-Unis, de Hong Kong et du Nigéria (qui paient donc plus cher que les étudiants européens) constituerait en quelque sorte une bonne affaire pour les établissements.

Si le Brexit est le résultat d’une frustration économique par rapport à la capitale, le rêve d’un Brexit bon pour Londre semble naïf

Cette vision représente, appliquée à un microcosme, l’utopie londonienne post-Brexit: une ville moins tournée vers l’Europe et plus vers le monde en général.

Mirage

Mais c’est aussi, comme l’ont remarqué de nombreux observateurs, un mirage. Le rêve d’un Brexit bon pour Londres dépend avant tout de l’obtention d’accords avec l’UE sur des sujets tels que celui des passeports européens, qui pouvaient auparavant être donnés aux institutions financières basées à Londres. La plupart des observateurs ne pensent pas que le Royaume-Uni ait aujourd’hui assez de poids pour obtenir un accord privilégié (comme l’a dit un diplomate européen lundi 27 juin, «on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre»).

Il y a enfin la question de la politique interne. Comme l’a écrit Anne Applebaum dans le Washington Post, «cette version élitiste du Brexit –où l’Angleterre deviendrait un paradis offshore, une zone dérégulée, un havre arcadien, un centre d’affaires cosmopolite, la Dubaï de l’Atlantique Nord– n’est pas ce que le Daily Mail et le Daily Telegraph ont présenté durant la campagne. Et ce n’est pas non plus ce qu’annonçait la campagne du Leave.»

La campagne pro-Brexit s’est, au fil du temps, de plus en plus teintée de xénophobie, alors que l’immigration reste l’élément essentiel du succès de Londres. La population de la ville est aujourd’hui à 38% d’origine étrangère (15% en 1971).  En 2015, la population londonienne a atteint un chiffre record (le précédent datait de 1939), mais la population «de souche» est en fait moins importante qu’elle ne l’était en 1971 (d’un million de personnes).

Personne ne sait qui négociera le Brexit (il semble que les partisans du «Brexit-for-London» aient oublié de prévoir ce qu’ils feraient en cas de victoire). Mais si le Brexit est le résultat d’une frustration économique par rapport à la capitale, il semble naïf de penser que les accords qui s’ensuivront seront rédigés en faveur de Londres.

Henry Grabar
Henry Grabar (4 articles)
Journaliste à Slate.com
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