LGBTQ

Les propos du nouveau référent homophobie inquiètent des militants LGBT

Aude Lorriaux, mis à jour le 07.07.2016 à 13 h 57

C'est désormais la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra) qui s'occupera de la lutte contre les LGBTphobies. Une décision qui inquiète certains militants, après des propos tenus par son responsable, Gilles Clavreul, sur le communautarisme.

Le 23 juin 2007 à Lyon I JEFF PACHOUD / AFP

Le 23 juin 2007 à Lyon I JEFF PACHOUD / AFP

La réunion était très attendue: jeudi 30 juin, des associations représentant les personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) ont été reçues par le président de la République, à la veille de la marche des fiertés. À l’issue de la réunion, un certain nombre d’annonces ont été faites, comme le renforcement de la formation professionnelle des membres de la fonction publique, ou l’accélération de la démédicalisation du parcours de transition des personnes trans, qui doivent aujourd’hui bien souvent montrer des attestations de médecins ou démontrer qu’elles ont été stérilisées pour obtenir un changement d’état-civil.

Une autre annonce a été un peu moins relayée par la presse, qui a pourtant provoqué quelques vagues sur les réseaux sociaux: le rattachement de la lutte contre les LGBTphobies à la Dilcra, la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. 

Les associations présentes à la réunion n'ont pas exprimé d'inquiétude. Toutefois, cette annonce a sucité des réactions parfois négatives chez des militants qui n'étaient pas présents à la réunion. Certains s’alarment de voir confié à Gilles Clavreul un tel combat.

Une relation de méfiance

Par le passé, le chef de la Dilcra depuis 2015 a tenu des propos sur le «communautarisme» qui ont fait frémir une partie des militants anti-discriminations. Il refuse le mot d'’islamophobie, expliquait Libération en avril 2015 dans un portrait qui lui était consacré:

«Il regarde, avec méfiance, l’éclatement de la sphère antiraciste en collectifs sectoriels qu’il juge clairement “communautaristes”: collectifs contre l’islamophobie, contre la négrophobie. “Ils sont dans une revendication victimaire destinée à faire reconnaître un groupe en tant que groupe. Ils instruisent le procès de la France comme étant coupable de tous les crimes: l’esclavage, la colonisation…” Il trouve qu’en tant que “républicains, on devrait plutôt se féliciter que la France ait aboli l’esclavage”. (...) Clavreul cultive un agacement particulier vis-à-vis de “tous ces gauchistes qui jouent, sans vergogne, le jeu du communautarisme”.»

Il vilipende le «communautarisme» dans la presse ou sur son compte Facebook, alors que justement ce mot est régulièrement utilisé par l’extrême droite pour dénoncer l’action militante LGBT:

Sur Twitter Mathieu Nocent, ancien porte-parole de l'Inter-LGBT interroge ainsi:

«Bonjour Gilles Clavreul, les LGBT constituent-ils selon vous une communauté?» Puis «Je vous posais la question parce que vous avez souvent critiqué le communautarisme».

«Ça va être sympa la lutte contre l’homophobie sous l'autorité de Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) qui “récuse absolument l'idée qu'il existerait un racisme d'État”, qui voit des communautaristes partout, refuse d'employer le terme d'islamophobie et a été l'un des premiers à soutenir Laurence Rossignol, quant à son emploi du mot “nègres”», a aussi critiqué Gwen Fauchois, militante de longue date et ancienne vice-présidente d'Act-Up.

Luttes historiquement communautaires

Aux yeux de nombreux militants LGBT, il est indu de reprocher aux minorités discriminées leur «communautarisme» puisqu'elles sont précisément exclues par le groupe majoritaire. Et les communautés sont aussi les lieux où se construisent les luttes, où se nouent les stratégies, des lieux donc éminemment politiques, à l’opposé du repli sur soi, explique la sociologue Marie Hélène Bourcier:

Ou bien il a un discours différent pour les LGBT et il y a alors un “deux poids deux mesures” incompréhensible. Ou bien il applique ce discours aux LGBT et là c'est assez catastrophique

Mathieu Nocent

«Les vraies politiques de lutte contre les discriminations ethniques, raciales, sexuelles et de genre passent par l'affirmation culturelle et pas uniquement par le droit (passablement inefficace comme on le sait bien).»

Mathieu Nocent estime aussi que la lutte «anti-communatariste» portée par Gilles Clavreul va à l'encontre de toute l'histoire des luttes LGBT:

«Évidemment que les luttes LGBT ont de tout temps été des luttes communautaires. Les minorités doivent porter la lutte pour la défense de leurs droits, sinon qui les porterait pour elles? Qui sait mieux qu'elles ce qu'elles vivent? Oui, les communautés s'organisent pour défendre leurs droits à l'égalité et à la non-discrimination. Ce n'est pas parce qu'une communauté défend ses droits que sa lutte n'est pas universelle. Ce que je ne sais pas c'est comment il va appliquer ce discours à la question LGBT. De deux choses l'une: ou bien il a un discours différent pour les LGBT et il y a alors un “deux poids deux mesures” incompréhensible. Ou bien il applique ce discours aux LGBT et là c'est assez catastrophique parce que c'est aller à l'encontre de toute l'histoire des luttes LGBT», nous précise Mathieu Nocent.

«Des gens qui ne souhaitent pas partager»

Contacté par Slate.fr, le responsable de la Dilcra se veut rassurant. Par communautarisme, il explique qu’il cible des collectifs et associations qui selon lui prônent une «ségrégation» du monde, mêlant les initiatives de non-mixité d'universités comme Paris-VIII (s'inscrivant dans une tradition des luttes des minorités) et les propos de la porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR) Houria Bouteldja (qui a notamment déclaré en 2015 que «l'idéologie selon laquelle les couples mixtes, la rencontre entre deux cultures c'est beau, est vraiment pourrie» et écrit dans son livre qu'«on ne reconnaît pas un juif parce qu’il se déclare juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité»).

Gilles Clavreul:

«Je comprends qu’il puisse y avoir des craintes. Ce que j’ai pu pointer n’a rien à voir avec l’existence de communautés, qui n’est pas un gros mot. J’ai pointé une dérive vers un discours ethniciste et raciste, comme le camps d’été décolonial, ou des réunions interdites aux blancs, des discours qui font l’apologie du terrorisme. Le communautarisme, c’est avoir une opposition systématique et obstinée au principe républicain et employer des moyens déraisonnables pour faire avancer ces causes-là. Je n’ai rien observé de tel dans la communauté homosexuelle. Il n’y a pas de justification ou d’appel au terrorisme, je ne connais pas de groupes LGBT qui aient réclamé une dissociation physique entre homosexuels et hétérosexuels. Avoir des affinités, c’est légitime.»

La cible de Gilles Clavreul, explique-t-il, ce sont «des gens qui ne souhaitent pas partager, qui ne sont pas dans la tolérance. Et je n’en ai pas vu dans la communauté LGBT, même si je peux me tromper», ajoute-t-il.

«Parler de communautarisme, c’est une illusion»

Mais d’une manière générale, et si les militants LGBT risquent donc peu selon le chef de la Dilcra lui-même d’être taxés de communautaristes, le seul emploi du mot par Gilles Clavreul a du mal à passer:

«Parler de communautarisme, c’est une illusion et un danger. C’est une grille de lecture qui est imposée du dehors, une manière de ghettoiser les gens. S’il y avait des déclarations sur le communautarisme LGBT, ce serait grave», explique Dominique Boren, coprésident de l'APGL.

«Les accusations de communautarisme sont fréquentes de la part des opposants à l'égalité des droits. Moi je n’emploie pas le terme communautarisme. Pour moi, le communautarisme n’existe pas. Je dénonce le fondamentalisme», explique Yohann Roszéwitch, ex-président de SOS homophobie.

Convergence des luttes

Hormis ces frictions, deux des trois associations présentes à la réunion, et qui font partie des plus importantes associations LGBT, ont bien accueilli la nouvelle. SOS homophobie trouve la nouvelle «positive», selon sa vice-présidente Virginie Combe. L’Inter-LGBT se félicite sous la voix de sa porte-parole Amandine Miguel d’avoir «enfin un interlocuteur identifié», après la mission de Najat Vallaud Belkacem sur les LGBTphobies lancée en 2012, et qui fut enterrée lors de son départ du ministère des droits Des femmes en mars 2014. Elle estime aussi qu’il est plutôt heureux que cette mission soit interministérielle, les violences LGBTphobes étant transversales (elles touchent plusieurs domaines –la santé, l’éducation, le sport etc.– et donc plusieurs ministères).

Il y a une convergence de la haine

Gilles Clavreul

Plusieurs militants soulignent aussi l’intérêt de regrouper les discriminations racistes, antisémites et LGBTphobes dans une même mission, pour avoir une approche «intersectionnelle», soit la prise en compte des multiples discriminations qui visent une même personne, en considérant ses identités multiples (on peut ainsi être discriminé parce que l’on noir et en même temps parce que l’on est une femme. Ou parce que l’on est handicapé et homosexuel). Les discriminations «relèvent souvent toutes d'un même mécanisme, qu'il s'agit de traiter de manière globale», estime Yohann Roszéwitch. «La lutte contre l’homophobie doit comprendre la lutte contre les discriminations religieuses», ajoute Dominique Boren.

Une approche avec laquelle Gilles Clavreul est plutôt en accord, même s’il se refuse à utiliser le mot «intersectionnalité», qui relève selon lui plutôt d’un vocabulaire de chercheurs. «Je ne suis pas moi-même un sociologue. Mais quand on tombe sur des contenus racistes et homophobes on ne peut pas détourner les yeux des seconds, d’autant que souvent les acteurs de la haine sont les mêmes. Il y a une convergence de la haine, donc il doit y avoir convergence des luttes. Cela me parait évident.»

Aude Lorriaux
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Journaliste
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