Boire & manger

Le vin bleu est-il le nouveau rosé?

Temps de lecture : 2 min

Des marketeux ont décidé de faire la nique à la culture viticole.

Verres de vin bleu (Martin via Flickr CC License by). Ça vous tente? (paul quinn via Flickr CC License by) | Montage réalisé par Slate.fr
Verres de vin bleu (Martin via Flickr CC License by). Ça vous tente? (paul quinn via Flickr CC License by) | Montage réalisé par Slate.fr

Voilà, c’est officiellement l’été, et les pensées des buveurs de vin s’orientent d’ordinaire vers le rosé. Sauf qu’une start-up espagnole, Gïk, a décidé que les rosés, les blancs et les rouges, c’était complètement has-been. Ces designers, programmeurs, artistes et musiciens vingtenaires, sans aucune expertise dans la viniculture, se sont associés pour concevoir un extravagant vin bleu édulcoré, une «boisson blasphématoire» comme le glorifie déjà leur communiqué de presse.

«Essayez d’oublier tout ce que vous savez sur le vin, y écrivent les créateurs. Débarrassez votre esprit des centaines d’appellations d’origine contrôlée, des normes de consommation complexes et fastidieuses, oubliez tout ce que ce sommelier vous a raconté lors de cette séance de dégustation à laquelle vous aviez été invité. Oubliez les traditions, oubliez que nous parlons du liquide représentant le sang du Christ à l’église.»

La grande majorité des humains sont légitimement dégoûtés par les aliments bleus (à l’exception des myrtilles tirant vers le violet), alors pourquoi quelqu’un irait-il se griser d’un truc ressemblant à du lave-vitres ou du bain de bouche? J’ai posé la question à Charles Spence, professeur de biologie expérimentale à Oxford qui travaille sur l’influence de la couleur sur la perception olfactive et gustative et qui a collaboré avec des chefs/savants fous comme Heston Blumenthal, du Fat Duck, ou Ferran Adrià.

«Les futuristes italiens ont été les premiers à donner au vin une teinte bleu-noir dans les années 1930 à Turin, m’a-t-il répondu par e-mail. L’usage du colorant servait à chambouler leurs invités».

Spence ajoute que, dans les années 1980 et 1990, une «génération de marketeux nous disait que la couleur bleu n’allait jamais marcher pour des boissons», car elle est perçue comme «non naturelle». Et puis il y a eu le Gatorade, fait-il remarquer, ou encore le gin Magellan (teinté avec des fleurs d’iris). Selon Charles Spence, le bleu dégoûte les humains surtout quand on parle de viande ou de poisson.

«Boire de l’innovation»

Contrairement au curaçao, teinté aux colorants alimentaires artificiels pour évoquer une ambiance tropicale, le vin bleu de Gïk tirerait sa couleur d’indigo biologique et de pigments naturels, les anthocyanes, ajoutés à un mélange de raisins blancs et rouges. L’entreprise explique vaguement que le vin est composé de «différentes variétés de raisins blancs et rouges» issus de «différentes vignes espagnoles», qu’il n’est pas millésimé et qu’il est sucré «par des édulcorants non caloriques». On vous conseille de le servir glacé, mais vous pouvez le boire comme il vous sied et, selon les photos distribuées par leur service marketing, dans n’importe quel type de contenant.

Pourquoi quelqu’un irait-il se griser d’un truc ressemblant à du lave-vitres ou du bain de bouche?

Les gugusses de Gïk ne sont pas les premiers à vouloir faire du vin un produit plus attrayant pour les jeunes générations, ou pour les gens de tout âge que le cérémonial œnophile intimide. Mais contrairement à d’autres, qui cherchent à innover en rapprochant les consommateurs des producteurs, le marketing de Gïk semble vouloir faire la nique à la culture viticole dans son ensemble.

«Boire du Gïk, ce n’est pas simplement boire du vin bleu, c’est boire de l’innovation», écrivent les créateurs dans leur communiqué de presse qui semble avoir été généré par le pipotron ou pensé par les dialoguistes de Silicon Valley. «Vous buvez de la création. Vous brisez les règles et vous en créez de nouvelles, les vôtres. Vous réinventez une tradition.»

L’entreprise prévoit de vendre son produit par correspondance. Mais Charles Spence est sceptique. «Ajouter de la couleur au vin en changera indubitablement le goût, précise-t-il. Je mise sur un échec.»

Kristin Hohenadel Journaliste

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