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Comment nous sommes devenus des obsédés de la météo

Temps de lecture : 7 min

L'obsession pour le temps n'est pas nouvelle, mais elle se retrouve aujourd'hui accentuée par le succès des applications pour mobile destinées à combler notre intolérance à l'imprévu.

Quel temps fera-t-il la semaine prochaine, demain ou dans une petite demi-heure? Quelle température, taux d'humidité ou d'ensoleillement dois-je prévoir? Un pantalon ou une jupe? Une veste ou une simple chemise? Quelques années en arrière, il n'y avait qu'un moyen pour en avoir le cœur net: attendre patiemment, presque religieusement, les bulletins météo diffusés à la télévision ou consulter les cartes imprimées dans les dernières pages des journaux. Désormais, pour le plus grand bonheur des obsédés des prévisions météorologiques, nul besoin de se montrer aussi patient. Des dizaines d'applications météo pour smartphones sont aujourd'hui disponibles pour se tenir informé en temps réel du temps qu'il fait. Et leur succès démontre que la météo demeure un sujet de conversation universel et inépuisable.

Avant de voir plusieurs de mes amis consulter régulièrement et machinalement ces applis, j'ignorais à quel point ce genre d'outils pouvaient influencer et régir leur quotidien. «Je regarde l'application tous les jours, mais avec encore plus d'attention lorsque je vois que ça se couvre, afin de prévoir comment m'habiller, par exemple», m'a confié un proche. Mais, plus que la pluie, l'application Météo-France lui permet d'anticiper son pire ennemi: le vent. «L'application me permet de me préparer mentalement à d'éventuelles rafales. Dans le cas contraire, ça me permet d'aborder ma journée plus sereinement.» Mais ce n'est pas tout, prévient-il au moment d'évoquer, non sans enthousiasme, l'une de ses options préférées: «Va-t-il pleuvoir dans l'heure?», qui, comme son nom l'indique, lui permet de savoir si des précipitations sont à prévoir dans l'heure qui arrive.

Le succès des applis

Un collègue, lui, a franchi un pas supplémentaire. Plutôt que de se fier aux informations livrées par Météo-France ou d'autres applications spécialisées, il consulte régulièrement Pleinchamp.com, un site d'information et de prévisions météo à destination des professionnels du monde agricole. Pourquoi? «Je sais pas trop. Un ami m'en a parlé un jour. Et j'ai remarqué qu'ils se plantaient moins que la moyenne.» Et il n'est pas le seul. Connaître précisément le point de rosée du matin, c'est possible. Le taux d'humidité ou de refroidissement éolien, c'est possible aussi. La direction du vent? Aucun problème. Le tout, à portée de doigt. En plus de Météo-France, la référence en France, existent une quantité astronomique d'applis concurrentes, plus ou moins sophistiquées –AccuWeather, La Chaîne Météo ou WeatherPro...

Preuve d'un tel succès: leur popularité. Au mois de mai 2016, à l'approche des vacances et de l'été, La Chaîne Météo était la troisième application préférée des Français dans la catégorie presse/médias, selon les chiffres de l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Uniquement sur mobile, La Chaîne Météo revendique 12 millions de téléchargement en moyenne sur l'année 2015 et 175 millions de visiteurs uniques en moyenne chaque mois. Depuis son lancement à l'été 2010, l'application Météo-France, quant à elle, a été téléchargée 6,3 millions de fois et enregistre une moyenne de 5,3 millions de visiteurs uniques par mois. Contactée par Slate.fr, Météo-France revendique, par ailleurs, 210.000 téléchargements de l'application pour le simple mois de juin 2016.

L'obsession du contrôle

D'où vient donc cette obsession de la météo? En 2014, nous nous étions demandé pourquoi les Français parlent aussi souvent –et avec autant de passion– du temps qu'il fait dehors. Pour comprendre, il faut d'abord regarder du côté (aléatoire) de notre climat –tempéré, variable et jonglant sur quatre saisons– mais également de notre besoin de contrôler, de maîtriser et de limiter l'influence des éléments sur notre quotidien. Faut-il prévoir un parapluie pour éviter de se tremper? Faut-il réserver à l'intérieur ou en terrasse d'un restaurant? Se couvrir davantage en vue d'une baisse des températures? Y aura-t-il de la neige pour le week-end au ski?

Louis Bodin, ingénieur-prévisionniste-météorologue et présentateur de la météo sur TF1, nous expliquait alors que «la société devient plus exigeante, dans tous les domaines. On a horreur de la méconnaissance. On veut des réponses car on supporte de moins en moins de perdre du temps». Les prévisions météo nous donneraient ainsi le sentiment de maîtriser les choses, d'avoir la main sur un avenir incertain, expliquait Samuel Lepastier, psychiatre et psychanalyste, à Femme Actuelle en 2013:

«En consultant la météo, on ne cherche pas à influer sur le temps qu'il va faire, mais à ne pas le subir. L'important est de ne pas être pris au dépourvu, de ne pas se sentir passif face à l'inéluctable. Il y a là une volonté de dépasser nos limites.»

Symbole de notre intolérance face à l'imprévu, l'attention portée aux prévisions météorologiques pourrait aussi constituer un moyen de nous projeter dans l’avenir, d’organiser et de cadrer le temps, selon Isabelle Taubes, journaliste chez Psychologies Magazine et psychanalyste de formation. Ainsi, si des averses sont prévues en fin de journée, alors peut-être que vous avancerez votre balade en extérieur de quelques heures. Un constat que partageait dès 2009 le climatologue Luca Mercalli, président de la Société italienne de météorologie, dans L'Espresso:

«Avant, on regardait les bulletins météo comme on lisait l’horoscope. Depuis cinq à dix ans, les prévisions à deux-trois jours sont devenues infaillibles. Par conséquent, elles permettent de planifier la vie, et les gens s’en servent.»

Le rôle social de la météo

Au-delà des considérations pratiques évoquées plus haut, il convient aussi de garder en tête le rôle social majeur que joue la météo dans nos vies. Elle est un moyen de se relier aux autres de manière consensuelle car, devant la pluie, la grêle ou la neige, nous sommes tous égaux. «Vous savez que vous établirez avec n'importe quel inconnu, à coup sûr, un lien immédiat et de sympathie. Vous êtes en territoire neutre», nous expliquait, toujours en 2014, Anouchka Vasak, co-animatrice du réseau «perception et climat» de l'EHESS. Comme les bulletins météo autrefois, les applications perpétuent cet équilibre dans la fonction du langage et dans nos interactions avec autrui.

Dans mon téléphone, la météo des villes que j'ai visitées récemment toujours à portée de main.

La météo permet de se relier aux autres donc, mais également de se raccrocher à nos souvenirs. Sur ma propre application de prévisions météo, par exemple, il n'est pas rare que je consulte, par curiosité –et surtout par nostalgie– le temps qu'il fait à Sarajevo, Barcelone ou Toulouse, des villes où je me suis rendu dans les mois ou les années passées. «Cela nous donne le sentiment de faire partie d'une même communauté: au même moment, on est relié à son cousin qui vit à New Delhi, à son collègue parti pour Amsterdam, à son fils en rando VTT à cinq kilomètres...», appuyait Femme Actuelle.

Au Royaume-Uni, les conclusions d'une étude publiée en décembre 2015 soulignaient la large place occupée par la météo dans les discussions. 94% des personnes interrogées admettaient avoir discuté de météo dans les six heures qui précédent la question et 38% dans l'heure passée. Un phénomène nouveau? Pas vraiment. «On prévoit tout grâce à la météo, même le pourcentage d'augmentation des ventes de glaces, de boissons, d'"aliments de barbecue" et la baisse de consommation de chocolat, de légumes surgelés et de plats cuisinés», écrivait Le Monde en 2010.

En 2012, The Wire s'intéressait déjà à l'engouement du grand public pour les applications météo et tirait la conclusion suivante: il n'y a pas «d'explication raisonnable» à cette obsession. Il s'agit simplement d'un outil confortable, pratique, rassurant. «Rares sont les occasions qui nous permettent de savoir un minimum de quoi l'avenir sera fait. La météo est l'un des seuls trucs sur lesquels on peut prédire ce qui est à venir sans se tromper. Bénéficier d'une telle stabilité dans un effrayant inconnu est une chance, écrit le magazine. Rien que cela pourrait justifier le coût élevé d'un smartphone.»

«Faudrait qu'on m'explique»

Le succès des applis météo demeure toutefois, pour ceux qui ne les utilisent pas, un grand mystère. Titiou Lecoq, auteure et collaboratrice de Slate.fr, partageait justement son incompréhension sur le sujet dans son deuxième livre Sans télé, on ressent moins le froid. Voici un extrait dans lequel elle s'interroge sur l'obsession de son compagnon et de sa meilleure amie pour les applications météo, et notamment celle de Météo-France.

«À la limite, vouloir connaître les prévisions pour le lendemain, je peux comprendre. Surtout quand t'es en vacances en Normandie et que tu te pèles le cul et les grandes lèvres sur la plage. Mais les vrais malades, c'est pas ça qui les intéresse. Ce qu'ils veulent (et que d'autres malades leur fournissent), c'est le temps qu'il fera dans une heure. Parce que ces deux cinglés ont chacun des applis qui te donnent l'évolution du temps heure par heure. (Je dis bien deS appliS, faut en avoir plusieurs pour pouvoir comparer les prédictions de chacune.) Notons d'ailleurs que toutes les prévisions se sont révélées fausses. À quoi le Chef m'a répondu: "C'est normal, on est au bord de la mer, le temps change toutes les dix minutes".

À cette occasion, Meilleure Amie a d'ailleurs avoué qu'en se réveillant le matin, avant même d'ouvrir les volets pour regarder le temps, elle consultait d'abord la météo en temps réel sur son putain de téléphone. Faudrait qu'on m'explique l'intérêt de la météo en temps réel. Parce que, si on y réfléchit une minute, la météo en temps réel, c'est pas autre chose que le temps qu'il fait pour de vrai.»

Robin Panfili Journaliste à Slate.fr

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