France / Culture

Michel Houellebecq, l'homme qui voulait juste être aimé

Temps de lecture : 5 min

Son travail de photographe est exposé sous le titre «Rester vivant» jusqu’au 12 septembre au Palais de Tokyo, à Paris, le repaire des artistes contemporains qu’il conchie dans ses romans. Absurde mais pas forcément paradoxal.

Michel Houellebecq en novembre 2015 | Wikimedia
Michel Houellebecq en novembre 2015 | Wikimedia

Mais Michel, qu'es-tu allé faire dans cette galère? De Houellebecq, on appréciait les livres, les analyses sans concession sur la société contemporaine, la misère du désir sexuel et ses prédictions flippantes sur l'islam dans un dernier roman, Soumission, qui fit l’effet d’une bombe. On connaissait moins le Raymond Depardon du pauvre, photographe du tourisme de masse tel un Martin Parr du dimanche, mais aussi et surtout de son défunt chien Clément, qui s'expose jusqu’au 12 septembre au Palais de Tokyo à Paris sous le titre «Rester vivant» dans une mise en scène déroutante. «À mes yeux, la photo, c'est l'anti-selfie à tous points de vue», dit-il au Figaro, jurant qu’il dispose de 4.000 clichés argentiques et numériques dans sa photothèque.

Que ce musée consacré à l’art moderne, royaume des artistes contemporains et véritable QG de la jeunesse branchée parisienne, accueille Michel Houellebecq le temps d’une exposition sur-médiatisé, c’est déjà surréaliste. La justification se trouve peut-être dans le succès commercial qui entoure désormais l’homme dépressif à tête de Droopy, qui fait se déplacer les foules et surtout, fait vendre du papier à des magazines toujours prêts à aller plus loin pour fourguer leur marchandise. Sans toujours comprendre qu'ils sont en réalité dans son viseur.

«Lorsque Houellebecq sème la terreur chez les bien-pensants, il ne se trompe pas de cible. Il frappe au cœur, ajuste les grandes têtes molles du gauchisme culturel, gens de presse, de mode et de publicité à l’égard desquels sont mépris est infini, écrit très justement Sébastien Lapaque dans un récent hors-série du Figaro consacré à l’artiste. Ce, même si un art de la guerre incomparable lui a souvent permis de se mettre Libération et Les Inrockuptibles dans la poche. Par là, il fait coup double, en fournissant la preuve que ces vigilants ne savent pas lire: aucun libéral-libertaire conséquent ne devrait pouvoir goûter son œuvre

Crédit: Michel Houellebecq, France #017. Tirage pigmentaire (2016) sur papier Baryta contrecollé sur aluminium. 73,4 cm x 50. Courtesy de l'artiste et Air de Paris, Paris.

«L’idée que l’individu n’existe pas beaucoup est assez présente chez moi»

Si la présence de Houellebecq au Palais de Tokyo peut sembler paradoxale, cette sensation n’est rien comparé au sentiment d’absurdité qui nous étreint lorsqu’on pénètre dans les allées du musée. C’est d’abord une succession de pièces noires ou faiblement éclairées, où les murs sont tapissés de photos mélancoliques de paysages lunaires, sur lesquelles sont inscrites des citations de poèmes houellebecquiens.

Conceptuel et incompréhensible mais pas franchement méchant. On se surprend à voir un couple accompagné de son gosse de 5 ans, qui scotche devant une «sculpture» faite de canettes Coca-Cola entourant une tête de mort avec marqué la date de la mort de Michel Houellebecq: 2037. Il y a des souffrances qu’on peut éviter à nos mômes.


Mais le meilleur est devant nous. Comme écrivain, Houellebecq s’est fait connaître en immortalisant parfaitement le mal-être de la société post-moderne et capitaliste. Celle d’une France moche, peuplée d’hyper-marchés, de zones commerciales immenses et immondes, de bureaux gigantesques innondés d’individus vidés de toute substance humaine par l’effet d’un travail qui les transforme en machines sans émotions. Cependant, il est peu question de mécanisation dans l’exposition, puisque Houellebecq ne photographie pas les corps: il immortalise avec précision les paysages d’une France qui échappe à la mondialisation. Cette France, qu’on désigne parfois sous le nom de «périphérique», et où se joue en grande partie la crise de la représentation politique comme la tentation du vote Front national.

«L’idée que l’individu n’existe pas, ou pas beaucoup, est quand même assez présente chez moi, détaille-t-il dans Technikart, montrant à quel point la destinée individuelle est écrasée par les déterminismes. Rien de ce qui peut m’arriver dans la vie ne peut me faire dévier de cette constatation.»

La partie WTF sur son chien Clément

L’ultime pièce de l’exposition est sans doute la plus symbolique et la plus révélatrice de l’état d’esprit de Michel Houellebecq. Elle est consacrée à son chien, Clément, mort en 2011. Sur les murs, des photos Polaroïd beaucoup moins nettes que les précédentes cotoient des aquarelles et, au milieu, une trentaine de jouets pour chiens sont exposés dans une mise en scène qu’on peut facilement qualifier de minimaliste. Le pedigree de Clément est lui-même accroché au mur: on s’en fout, mais c’est un Welsh Corgi Pembroke né en 2000.

La mort de mon chien a beaucoup nui à mon optimisme qui déjà n’atteignait pas des sommets. Le fait que les petits chiens puissent mourir est inacceptable

«La seule salle complètement autobiographique est celle consacrée à Clément, mon chien. Il y a une dizaine de photos de lui et mon ex-femme, avec qui j’ai eu le chien, a fait des aquarelles pour accompagner le projet, rembobine Houellebecq dans Paris Match, qui raconte que la mort de son compagnon l’a plongé dans une profonde tristesse. Elle a beaucoup nui à mon optimisme qui déjà n’atteignait pas des sommets. Le fait que les petits chiens puissent mourir est inacceptable. On a beau le savoir, on l’oublie, et sa mort m’a définitivement assombri. Il est inhumé dans le cimetière des chiens à Asnières, un très joli cimetière, un endroit apaisant

Réalité fugace

C’est une salle «sur l’amour absolu, plaide Jean de Loisy, commissaire de l’exposition. Michel a voulu faire de ce chien la métaphore de l'amour absolu, cet amour que le chien nous porte.» Pour preuve, un diapo photos est même diffusé avec en fond sonore un poème chanté d’Iggy Pop sur le chien, cette «machine à aimer». «Ce beau diaporama est assez bouleversant, il s'agit d'un des chefs-d'œuvre de l'exposition», jure sans rire Jean de Loisy. «J'ai très peu photographié les vivants mais je pense que j'ai photographié ceux qui ont le plus compté dans ma vie: les femmes et les chiens», ajoute Houellebecq.

Qu’a voulu nous dire l'écrivain? Que pour lui, l’art est total, et que la photographie n’est qu’une partie de son analyse chirurgicale de l’existence? Certainement, même si on imagine qu’il est le premier à savoir que son talent photographique n’égale pas son talent d’écriture. Ou bien alors a-t-il voulu se moquer de nous, en montrant qu’il pouvait prendre possession d’un lieu dont il déteste les occupants? Pas sûr que Michel soit capable d’autant de cynisme. Alors quoi: aurait-il fait cette exposition sérieusement? C’est la dernière hypothèse et sans doute la plus crédible.

«Les photos de Houellebecq, qui occupent la plus grande part de l'expo, témoignent quant à elles d'une démarche poétique, entre ironie et lumière, sarcasme et quiétude, écrit Bernard Géniès dans L’Obs. Ces images ne délivrent pas de message. Mais, comme les phrases d'un roman ou les vers d'un poème, elles laissent entrevoir une réalité fugace, une part du monde où nous vivons. C'est beau? Parfois. Mais ce peut être drôle, aussi, ou déstabilisant

Et si Michel Houellebecq s’était montré simplement flatté qu’on pense à lui pour une exposition? Ce qui prouverait qu’il existe encore, chez lui, une part d’humanité, optimiste et sincère, qui croit que la beauté peut nous sauver. Admirateurs ou critiques de l’œuvre de Houellebecq, on vous laisse méditer sur le côté positif ou négatif de cette affirmation. De notre côté, on a déjà choisi.

Jérémy Collado Journaliste

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