Science & santé

«Je suis obsédée par l’ex de mon petit ami»

Lucile Bellan, mis à jour le 06.07.2016 à 17 h 52

Cette semaine, Lucile conseille Céline, qui a peur de ne pas réussir à détrôner l’ex de son amoureux dans son cœur.

Détail de l’aquarelle sur papier «Roman de la rose» (1864) de Dante Gabriel Rossetti, exposée à la Tate Britain | Tate Gallery via Wikimedia Commons (domaine public)

Détail de l’aquarelle sur papier «Roman de la rose» (1864) de Dante Gabriel Rossetti, exposée à la Tate Britain | Tate Gallery via Wikimedia Commons (domaine public)

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

J’ai 27 ans et je suis en couple depuis bientôt deux ans. Mon histoire d’amour pourrait être idéale si je ne la gâchais pas avec cette névrose, dont je ne parviens définitivement pas à me débarrasser: je suis obsédée par l’ex de mon petit ami. Elle me hante littéralement. Je ne peux passer une journée sans y penser. Et ma relation commence sérieusement à en pâtir.

Un petit historique est nécessaire. Mon compagnon (appelons-le Mathieu) et moi avons débuté notre relation amoureuse alors que nous étions tous les deux en couple par ailleurs, terriblement mal dans nos histoires respectives, longues de six ans chacune environ. Nous n’étions plus vraiment amoureux, tout simplement. D’une certaine manière, ce rapprochement nous a donné le courage de tirer un trait sur nos couples à la dérive depuis trop longtemps.

Enfin, «nous»... Ce fut le cas pour moi, qui ai quitté mon ex dans les dix jours qui ont suivi mon infidélité. Mathieu, lui, n’a cessé de repousser ce moment qu’il redoutait affreusement, tant est si bien que c’est son ex (appelons-la Laura) qui a découvert qu’il la trompait avec moi deux mois après notre première infidélité. 

Ce fut catastrophique, car, malgré son désamour lors de leur dernière année de vie commune, et tout ce qu’on peut penser de l’infidélité, il éprouvait pour elle une affection considérable, un respect absolu, elle était celle qu’il avait jusqu’alors le plus aimée, il connaissait l’étendue de son amour pour lui et s’en veut encore aujourd’hui de l’avoir tant détruite. 

À cela s’ajoute que Laura fréquente le même cercle d’amis que nous, les mêmes endroits, le même (petit) quartier. Même sa famille nous est liée par le travail. Elle est donc extrêmement présente dans notre vie sociale.

Au début, il y a donc bientôt deux ans, nous avons tout fait pour ne jamais la croiser. Résultat: nous avons déserté les lieux à risque, évité toutes les sorties et soirées où nous savions qu’elle pourrait être. Autant dire la plupart d’entre elles. En fait, nous nous sommes ostracisés. Par la force des choses, mais aussi parce que nous avons choisi d’agir ainsi. Pour ne pas en rajouter à la tristesse de cette fille, pour faire profil bas après le mal que nous avions fait. 

Je me compare à elle à la moindre occasion. Je projette mes faits et gestes sur elle en imaginant malgré moi ce qu’elle aurait dit ou fait à ma place

Aujourd’hui, bien qu’elle et nous n’ayons toujours aucun contact (il est encore hors de question que nous renouions des liens amicaux avec elle), nous sommes plus libres de nos faits et gestes. Toutefois, certaines activités restent impossibles à envisager et j’ai compris pour ma part que mon conjoint évite encore sciemment certaines sorties là où je pensais qu’il n’avait simplement pas envie d’y participer...

Cette période d’évitement, qui a duré plus d’un an, et les précautions que nous prenons encore aujourd’hui m’ont beaucoup fait souffrir. On ne pouvait faire autrement, c’était la moindre des choses, et sacrifier ma vie sociale pour vivre ce nouveau et profond amour était un prix que j’acceptais de payer. Mais cet isolement n’est pas dans ma nature.

Voilà, brièvement, où nous en sommes.

De mon côté, et plus ou moins secrètement, je suis littéralement obsédée par Laura, dont je ne saurais dire si je suis jalouse ou si c’est autre chose. Mes émotions me sont très difficiles à définir... 

Je me compare à elle à la moindre occasion. Je projette mes faits et gestes sur elle en imaginant malgré moi ce qu’elle aurait dit ou fait à ma place. Bien sûr, j’ai tendance à être convaincue qu’elle est bien plus intéressante que moi, plus drôle, plus intelligente, plus créative, plus populaire, que les gens l’apprécient bien plus, etc.

Bien souvent, au cours de mes conversations avec mon amoureux ou du temps passé ensemble, elle occupe une partie de mes pensées, constamment présente en arrière-plan: dans les pires moments, je mets chaque élément de nos échanges en perspective avec elle, avec ce que je sais d’elle et ce que je sais d’eux lorsqu’ils étaient ensemble. Vous imaginez comme ça peut me gâcher la vie.

Si quelqu’un autour de moi prononce son prénom, et c’est TRÈS courant, mon cœur s’emballe, mes oreilles n’ont plus d’attention que pour ce qui se dit à son sujet. Je suis envahie d’émotions très désagréables, comme si l’existence de Laura dans mon univers me mettait en péril et mettait en péril ma relation. Si mon homme est présent à cet instant, chose très courante également, c’est encore pire. Je me figure qu’il éprouve des émotions et sentiments particuliers lorsqu’elle est évoquée et, quels que soient ces sentiments, ça me dévaste. J’aimerais que ça le laisse de marbre, ni plus ni moins. Le pire, c’est que c’est peut-être bien le cas... 

Je sais combien elle a compté pour lui, ce qu’elle lui a apporté, ce qu’il a appris auprès d’elle, combien il la trouvait brillante, drôle, intelligente. Je sais que, si c’était possible, ça le rendrait vraiment heureux qu’ils redeviennent amis, ce qu’ils ont toujours été. J’ai évidemment ce projet en horreur... 

Je sais tout ça car il me l’a dit avant leur séparation, avant même que nous ayons une histoire. Ils se savaient incompatibles, lui ne la supportait plus au quotidien, mais il lui prêtait quand même toutes les qualités du monde. 

Je sais tout ça et d’autres choses encore. J’en sais beaucoup trop sur eux, en fait. Cela participe certainement à ma souffrance. Moins on en sait, mieux on se porte, n’est-ce pas? Je sais tout ça grâce à ce qu’il m’a dit, mais aussi à tout ce que j’ai pu découvrir en fouillant dans leurs correspondances passées, les Facebook, les archives... Je suis un vrai espion. 

Je crois qu’au fond je me mets en concurrence permanente avec ce passé qu’ils partagent. Je suis terrorisée à l’idée qu’elle comptera toujours plus que quiconque, que l’amour qu’il a ressenti pour elle sera toujours plus fort que celui qu’il me porte. Et j’ai comme la certitude que je ne lui apporterai jamais autant qu’elle l’a fait.

Pourtant, lorsque je parle de ces inquiétudes à Mathieu (qui n’a pas idée de leur ampleur pour autant), il me rassure en toute honnêteté: pour lui, tout ça est du passé et il ne regrette pour rien au monde de l’avoir perdue, si c’était le prix à payer pour être avec moi. Ses mots sont sincères, convaincants, et devraient largement me suffire. 

Mais je n’y arrive pas. Le spectre de cette fille, que j’ai participé à anéantir, me hante.

Le spectre de cette fille, que j’ai participé à anéantir, me hante

Cette obsession est une souffrance totale: je finis par m’oublier, par oublier ce que je suis, car je vois tout à travers elle. Comme si quelque part, je tendais à vouloir lui ressembler –je fais parfois du mimétisme– pour qu’elle n’existe plus aux yeux de mon conjoint. Ou plutôt pour être sûre de la détrôner dans ses souvenirs. Même auprès de mes amis j’espère faire la différence!

J’essaye parfois de me dire qu’au fond, oui, peut-être qu’elle comptera toujours infiniment pour lui, mais que cela ne l’empêchera pas de m’aimer de tout son cœur. Et que je dois vivre pleinement cet amour. Malheureusement, je ne parviens pas à m’y résigner sereinement.

Je suis si irrationnelle... 

Je vous écris car ces phases obsessionnelles étaient jusqu’à peu passagères. Régulières mais temporaires, plus ou moins courtes, entrecoupées de moments heureux quand sans le vouloir je n’y pensais plus. Or, depuis quelques semaines, voire mois, elles ne me quittent plus et ma souffrance est intenable. Moi qui pensais que ça passerait forcément avec le temps...

Ça pèse sur mon moral, je deviens morose, éteinte, et mon couple en pâtit. La fille sûre d’elle, pleine de vie, joviale, drôle et insouciante qu’il a connue se manifeste bien peu ces derniers temps.

Quel est mon problème, bon sang?

Céline

Chère Céline,

Et si cette Laura qui vous fait si peur n’était qu’une métaphore, une image. Si, en fait, elle représentait ce qui vous fait vraiment peur, à savoir que votre compagnon vous quitte pour une autre, comme il l’a fait avec elle. Car, après tout, s’il a trompé une fille aussi intéressante, drôle, créative et populaire, pourquoi ne le ferait-il pas alors qu’il est avec vous, qui valez moins que ça? Il se peut aussi qu’elle représente cette tromperie, cette faiblesse de votre part à tous les deux et qui vous a poussée à vous éloigner de ceux et de ce que vous aimez.

Je crois que Laura est peut-être juste une excuse pour vos peurs, vos regrets et vos angoisses.

Bien sûr qu’à la regarder de loin, comme toutes les ex, elle s’entoure d’une aura de mystère, d’un filtre qui l’embellit et la met en valeur. A posteriori, leur histoire paraît plus belle que celle que vous vivez et qui est terni par le quotidien.

Mais vous savez déjà que cette Laura, qui n’est qu’une image, à qui vous ne parlez plus depuis de longs mois déjà, elle doit bien avoir des défauts. Et que leur histoire si parfaite devait bien aussi traîner quelques faiblesses pour que vous entriez dans l’équation.

Laura, et son existence, c’est la culpabilité et le défaut de confiance en soi. Ce n’est même pas une personne (vous parlez vous-même de spectre).

J’ai vécu votre situation, le couple construit sur deux cadavres d’histoires, les ruptures compliquées, les amis qu’on ne voit plus, les endroits que l’on évite

Et je suis convaincue qu’effectivement rien de ce que pourra faire votre conjoint ne saura vous rassurer. Après lui, il y a un peu plus d’un an, c’est à vous de rendre sa liberté à Laura. Pour cela, il vous faut accepter que les problèmes viennent de vous et non pas d’elle. Et il est possible, vu la violence et la récurrence de ces «crises», que vous ayez besoin, un temps, de l’aide d’un professionnel, quelqu’un d’extérieur à la situation qui pourrait vous accompagner sur le chemin, à tourner le dos au passé pour mieux appréhender votre futur à deux.

Cette histoire que vous vivez avec Mathieu s’est construite sur le conflit et le doute malgré vos sentiments partagés. Il y a de la violence dans tout ça, de la colère, du ressentiment. Envers vous-même d’abord mais aussi envers les autres. Quand on imagine le commencement d’une histoire d’amour, on ne pense jamais que cela puisse se faire sur la base de tant de drames, et ce traumatisme, même s’il s’éteint peu à peu, reste.

J’ai vécu votre situation, le couple construit sur deux cadavres d’histoires, les ruptures compliquées, les amis qu’on ne voit plus, les endroits que l’on évite. J’ai vécu une grosse année de dépression, enfermée chez moi, à me répéter que j’avais fait la plus grosse erreur de ma vie, que l’humanité entière me détestait maintenant, que plus personne ne pourrait me faire confiance, que je faisais toujours les mêmes erreurs et que mon nouvel amour allait vite s’en rendre compte et me laisser. Ça a été dur et j’ai été bien seule avec ce choix que je n’avais pas l’impression d’avoir vraiment fait, comme si l’histoire s’était écrite contre mon gré, trop vite et trop fort. J’en ai voulu à ceux qui ont souffert, alors qu’ils étaient encore moins acteurs que moi. Mais je m’en suis surtout voulu à moi. Il y a eu une sorte d’équivalent des différentes phases du deuil, de la tristesse, de la colère et puis de l’acceptation.

J’ai accepté notre histoire, le chaos et le fait d’avoir construit notre amour sur de la peine et des mensonges. Je le vois maintenant comme une belle fleur qui aurait poussé sur du fumier. Et cette fleur aux racines souillées est aussi déterminée et forte, elle a survécu au pire et confirme d’année en année l’importance de son existence.

Même si, à un moment, aveuglée par la tristesse et la solitude, j’ai eu besoin d’aide. J’ai vu une psychologue. Et j’ai appris à ne plus avoir honte, à mettre le passé derrière moi, à garder la tête haute et à ne plus avoir de pincement au cœur quand je croisais des fantômes de cette vie d’avant.

Je vous souhaite de trouver la force de vous faire aider. Je ne doute pas que cela soit provisoire, qu’il ne faudra qu’un déclic pour que vous savouriez votre chance. Celle d’avoir un homme qui vous aime, qui a été prêt à tourner le dos aux certitudes de son quotidien pour tenter sa chance et son avenir avec vous. Laissez Laura vivre sa vie et vivez, enfin, la vôtre comme vous le méritez.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
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