Culture

«Voyage au bout de l'enfer», ce n'était pas qu'une histoire de roulette russe

Temps de lecture : 3 min

La fameuse scène de roulette russe au Vietnam a donné l'affiche du film, des tatouages, des posters... Pourtant, la scène qui symbolise le mieux le deuxième film de Michael Cimino est celle d'une banale beuverie autour d'un billard, sur «Can't Take My Eyes Off You» de Frankie Valli.

«Voyage au bout de l'enfer» de Michael Cimino.
«Voyage au bout de l'enfer» de Michael Cimino.

Incompris du grand écran, Michael Cimino est décédé le 2 juillet 2016, à 77 ans. Avec au minimum deux films cultes au compteur, The Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer) et Heaven's Gate (La Porte du paradis), qui contribua à la quasi-faillite de United Artists, il a pourtant marqué le cinéma américain. Et récolté au passage cinq Oscars (meilleur film, réalisateur, second rôle, montage et son) en 1979 pour le premier cité.

Voyage au bout de l'enfer, c'est le non-film de guerre. Celui qui traite des ravages sur les hommes de la guerre du Vietnam, ravages pas seulement physiques, pas seulement sur le champ de bataille. C'est la guerre, menée au bout du monde, qui impacte une petite ville de Pennsylvanie, Clairton, et ses habitants, sans qu'une bombe n'y éclate. Une histoire de potes, cinq sidérurgistes et un barman, qui aiment la chasse et leurs compagnes, et dont trois s'engagent dans l'armée presque par réflexe, par amitié. Et évidemment, les choses tournent mal durant les combats.

Dernière beuverie

La scène qui est restée comme l'image principale du film, utilisée pour sa promotion et pour entretenir son mythe, c'est justement celle de la roulette russe. Au Vietnam, les trois potes Mike (Robert De Niro), Steve (John Savage) et Nick (Christopher Walken, Oscar du meilleur second rôle pour ce film), sont capturés par des Nord-Vietnamiens qui jouent à la roulette russe avec leurs prisonniers. Il parient sur celui qui se fera sauter la tête en premier. Une tension évidente, de la violence, de l'impuissance et de la fraternité: une scène de guerre comme on en retrouve d'autres dans le cinéma américain, en somme.


Alors oui, cette scène de la roulette russe est forte, brillamment réalisée, et on ne manquera pas de s'extasier sur le magnifique casting du film, complété par Meryl Streep. Mais justement, The Deer Hunter n'est pas un film de guerre. C'est un film sur la guerre. Toute la première partie se déroule à Clairton, et passe près d'une heure à camper les personnages. Steve va se marier à Angela, juste avant de partir au Vietnam avec Mike et Nick. La veille, les six potes se réunissent dans leur rade habituel pour prendre la dernière beuverie de célibataire du futur marié. Les habitudes, les rites simples, les petites embrouilles, qui seront bientôt broyés par l'expérience traumatisante du combat. Alors que Mike, John (George Dzundza) et Nick jouent au billard, «Can't Take My Eyes Off You» de Frankie Valli retentit.


Durant le couplet, les six hommes commencent à chanter, doucement, semblent sortir de leur léthargie. Puis, le pont les fait danser jusqu'à ce qu'ils s'égosillent sur le refrain. Une montée en puissance parallèle au morceau. En choisissant cette bande-son, Michael Cimino tape juste. Un titre extrêmement populaire aux États-Unis, un air connu de tous... C'est ce que les gens écoutent, des sidérurgistes aux soldats, qui sont, on le comprend maintenant, les mêmes personnes.

C'est aussi une chanson d'amour, pas forcément le réflexe des réalisateurs traitant d'une bande de mecs. Ces types ne sont pas des brutes, des durs à cuire (sauf Mike, peut-être), ce sont juste des bonshommes qui vont bientôt se faire charcuter pour un pays qui les fait déjà s'échiner à l'usine, qui ne leur offre que des bières, du billard, des montagnes pleines de cerfs et du Frankie Valli comme plaisirs.

Ce qui doit être détruit par la guerre

Dans cette scène, les personnages sont dessinés en à peine plus de deux minutes. Mike, tête froide, que l'alcool ne semble en rien perturber, est le leader du groupe, celui qui agira au Vietnam et après son retour (on ne vous dévoile pas tout). Steve, désabusé, bientôt marié et soldat, qui risque de tout perdre de l'autre côté du globe et qui le sait en buvant sa bière. Stan (John Cazale, atteint d'un cancer en phase terminale durant le tournage et dont ce fut le dernier film), qui le voit déprimer et qui lui enlève le verre, comme il restera au pays contrairement à lui, pour garder les arrières, un peu peureux en fait, cherchant comme il peut à combler son non-engagement. Nick, grand beau, confiant, qui danse et chante plus fort que les autres, comme il a la plus belle fille, comme il part lui aussi au Vietnam puisque son caractère le lui impose. Axel (Chuck Aspergen), force tranquille, un peu ours, posé dans sa chaise, toujours légèrement en retrait, qui restera lui aussi à Clairton. Et le barman, John, qui veille au bonheur de ses plus fidèles clients et amis, sourire toujours scotché et bienveillance souvent alcoolisée.

Il y a tout le film dans cette scène, tous les personnages, tout ce qui doit être détruit: l'amitié, les habitudes, les projets, les plaisirs et les caractères. Et c'est pour cela que cette scène doit rester comme le principal fait d'armes de Voyage au bout de l'enfer.

Brice Miclet Journaliste

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