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Elie Wiesel et Jean-Marie Lustiger, amitié et déchirement

Henri Tincq, mis à jour le 03.07.2016 à 13 h 21

Les chemins des deux hommes, tous deux aujourd'hui décédés, n’ont cessé de se croiser. En 1987, le grand écrivain rend public le malaise qu’il éprouve devant la conversion pendant la guerre de son ami catholique et sa prétention à vouloir cumuler identité juive et chrétienne.

Elie Wiesel s'adressant en janvier 2005 à l'Assemblée Générale des Nations Unies. AFP

Elie Wiesel s'adressant en janvier 2005 à l'Assemblée Générale des Nations Unies. AFP

Elie Wiesel est mort à New York, samedi 2 juillet, à l'âge de 87 ans. Cet écrivain juif qui avait survécu aux camps de la mort avait reçu le prix Nobel de la paix en 1986 pour son engagement dans la défense des droits de l'homme. Il avait perdu la quasi-totalité de sa famille dans les camps de la mort nazis et avait notamment raconté cette tragédie dans La Nuit. Elie Wiesel a vécu en France plusieurs années avant de choisir de vivre de l'autre côté de l'Atlantique. Il laisse une oeuvre comprenant plus de 50 livres écrits en français et en anglais.

Elie Wiesel et Jean-Marie Lustiger, ou l’histoire d’une touchante et exigeante amitié. Celle de deux intellectuels, de deux puissantes figures du judaïsme et du christianisme, nés le premier en 1928, le deuxième en 1926, également originaires de l’Est européen, de deux familles roumaine et polonaise, de cette terre du judaïsme ashkenaze fidèle à sa plus antique tradition, parlant volontiers le yiddish et évoquant le souvenir des pogroms.

Tous deux également victimes de la shoah: Elie Wiesel, déporté à 15 ans à Auschwitz-Birkenau, a perdu dans ce camp sa mère et sa jeune sœur, avant d’être transféré à Buchenwald où son père est mort sous ses yeux. Jean-Marie Lustiger, lui, a échappé à la déportation, mais il a perdu sa mère Gisèle, commerçante parisienne dénoncée, transférée à Drancy, assassinée à Auschwitz en février 1943.

A Paris et à New-York, les chemins de ces deux orphelins de la shoah, devenus, pour l’un, un grand écrivain israélien et Prix Nobel de la paix (1986), et, pour l’autre, archevêque de Paris, cardinal de l’Eglise catholique, ami personnel du pape polonais Jean-Paul II, n’ont plus cessé de se croiser, les deux hommes de se fréquenter et de s’estimer, quand bien même leurs voies dans le judaïsme ont profondément divergé.

«Conversion-trahison»

Elie Wiesel est resté fidèle, et de manière intraitable, à sa foi et à sa culture juive. Jean-Marie Lustiger s’est converti au christianisme à l’âge de 14 ans, en pleine guerre, à Orléans où ses parents l’avaient abrité. Baptisé sous l’occupation, il est ensuite entré dans les ordres après la guerre et a accompli une grande carrière ecclésiastique en France, au Vatican et dans tous les continents.

Mais, n’en déplaise à la communauté juive qui l’a détesté, avant de l’adopter, le cardinal n’a jamais renié ses origines juives et ce parcours hors du commun entre les deux religions fut l’objet de ses infinies conversations avec Elie Wiesel. Jusqu’à sa mort en août 2007, le cardinal Lustiger n’a cessé de se revendiquer du double héritage juif et chrétien. Fils de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, de l’Ancien et du Nouveau Testament, il ne voyait aucune discontinuité entre son judaïsme et son christianisme. Il disait que les chrétiens sont aussi les destinataires de la «Promesse» faite par Dieu au peuple élu d’Israël, pour peu qu’ils reconnaissent la particularité de l’élection divine, l’antériorité et la plénitude du «fait» juif.

La relation entre les deux hommes connaît une profonde inflexion après la publication, en 1987, du livre majeur de Jean-Marie Lustiger appelé Le choix de Dieu, dans lequel il retrace le parcours intellectuel et spirituel de sa vie. Un soir de novembre 1987, Elie Wiesel, alors tout nouveau Prix Nobel, téléphone au journal Le Monde. Il demande au journaliste auteur de ces lignes si le quotidien du soir accepterait de publier le long article qu’il a préparé en réaction à ce livre, c’est-à-dire de rendre public à la fois leur amitié et leur très grave malentendu sur la compréhension du judaïsme et la «conversion-trahison» du cardinal français au christianisme.

Ce qu’il a à dire à son ami est si aigu et si délicat qu’il prend soin d’envoyer, par un fax à l’archevêché de Paris, son article avant qu’il ne soit sous presse dans Le Monde, qui le publiera le 4 décembre 1987. Il rend hommage à la dimension hors du commun de Jean-Marie Lustiger, juge son livre «admirable de sincérité, provocant, fascinant». Mais il livre aussi, pour la première fois, son véritable chagrin.

Ce qui rapproche plutôt que ce qui sépare

Il ne conteste pas l’amour de son ami converti pour le peuple juif, la fidélité de sa mémoire juive, son combat de tous les instants contre l’antisémitisme, mais il exprime sa totale incompréhension et même son scandale devant sa prétention à vouloir cumuler une identité juive et une identité chrétienne. Cela lui est insupportable. Il écrit:

«Sans vouloir lui faire de la peine, comment ne pas lui rappeler qu’il s’agit de deux religions liées entre elles et même proches l’une de l’autre, mais non identiques? D’innombrables juifs l’ont prouvé, à travers des siècles de persécution et d’oppression, en optant pour la mort par l’épée et par le glaive plutôt que d’embrasser la croix».

Elie Wiesel exprime sa douleur devant l’éloignement de Jean-Marie Lustiger de son authentique tradition juive. Il regrette qu’au lieu d’aller «chercher ailleurs», le futur cardinal n’ait pas approfondi sa quête spirituelle «à l’intérieur de sa propre condition».

Enfin il ajoute cette question dans laquelle percent à la fois l’humour et la tristesse:

«Le peuple juif n’a t-il pas perdu en Jean-Marie Lustiger un homme qui, en d’autres circonstances, aurait sûrement contribué à sa grandeur et à l’épanouissement de sa gloire?».

Autrement dit, plutôt qu’un cardinal de l’Eglise, Jean-Marie Lustiger aurait fait un très bon et un très grand rabbin!

Mais pour Elie Wiesel, Dieu est dans ce qui rapproche plutôt que dans ce qui sépare les hommes. Et quels que soient son amitié pour l’archevêque de Paris, le respect des choix qu’il a faits et l’admiration sans bornes qu’il lui porte, l’écrivain qui vient de mourir conclut son célèbre article au Monde par cet inoubliable acte de foi: «je maintiens croire que, pour un juif, le salut n’est possible qu’à l’intérieur de sa judaïté».

Jean-Marie Lustiger accueillera toujours cet admirable point de vue dans la paix et dans l’émotion.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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