France

Michel Rocard va manquer à la gauche et à la France

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 03.07.2016 à 11 h 38

L'ancien Premier ministre était à la fois un penseur et militant socialiste obstiné, un leader politique moins habile qu’il ne le pensait et un vrai homme d’État.

Michel Rocard lors de la passation des pouvoirs avec Edith Cresson à Matignon, le 16 mai 1991. DERRICK CEYRAC / AFP.

Michel Rocard lors de la passation des pouvoirs avec Edith Cresson à Matignon, le 16 mai 1991. DERRICK CEYRAC / AFP.

Michel Rocard était un indécrottable optimiste: la dernière fois que nous nous sommes vus, il m’avait annoncé avoir «un mauvais truc» dont il pensait triompher, la médecine ayant sa confiance; il était aussi un éternel étudiant, toujours passionné, toujours curieux: il n’était que de l’écouter parler des enjeux stratégiques, économiques, environnementaux de l’Arctique et de l’Antarctique, car il avait été un temps chargé de ce dossier. Intarissable, comme toujours, mêlant hauteurs de vues, digressions planétaires et propos plus ordinaires qui, avec lui, prenaient un tour savant. Il n’aimait rien tant que de rappeler que, jeune éclaireur protestant, son totem était «Hamster érudit».

En fait, Michel Rocard, qui a toute sa vie incarné la possibilité d’une gauche moderne, était trois personnes en une: un penseur et militant socialiste obstiné, un leader politique moins habile qu’il ne le pensait et un homme d’Etat.

Il était en effet l’un des derniers représentants d’une génération socialiste qui voulait s’inscrire dans l’histoire du mouvement ouvrier. L’effort théorique a donc toujours été présent chez lui, que ce soit à l’époque où, tout en étant haut fonctionnaire, il militait au PSU ou, plus tard, à l’intérieur du nouveau parti socialiste né à Epinay en 1971, au sein duquel il incarna la «deuxième gauche». Il en a lui-même donné la définition lors de son discours sur les «deux cultures» de la gauche en 1977. La première étatiste, jacobine, toujours plus ou moins prisonnière d’un surmoi marxiste qui se voulait le partenaire obligé du parti communiste et de la CGT; l’autre, décentralisatrice, girondine, prenant appui sur la société civile contre la centralisation étatique, nourrie par le laboratoire d’idées qu’était alors la CFDT et rêvant déjà de dépasser le clivage gauche-droite… Entretemps, toujours en recherche, il avait cru à l’autogestion et à un «modèle yougoslave»…

A la différence de la première gauche, Michel Rocard connaissait et reconnaissait l’apport de la social-démocratie allemande comme celui d’un «New Labour», lorsque d’autres leur refusaient leur appartenance à la gauche car non conforme au modèle français. C’est ainsi que Lionel Jospin, alors Premier ministre, refusa de signer un texte définissant ce que pouvait être une gauche de gouvernement établie par Gerhardt Schröder et Tony Blair, qu’il taxa d’«ultralibéralisme». Michel Rocard fut, à l’inverse, toujours en demande d’un aggiornamento qui eut sans doute mieux préparé les socialistes français aux temps que nous vivons. «Parler plus vrai, plus près des faits», disait-il. Mais jamais ces désaccords idéologiques ne conduisirent à la rupture: Michel Rocard témoignait de quelque chose qui a presque complétement disparu, en tous cas au sein du PS, l’esprit de parti.

Affrontement violent avec François Mitterrand

Mais le discours sur les «deux cultures» servait aussi à des fins tactiques: évincer François Mitterrand de la candidature à l’élection présidentielle de 1981, après les échecs de 1965 et 1974. Sur ce chapitre, Michel Rocard fit pâle figure, plus souvent qu‘à son tour, en regard de l’art politique de François Mitterrand. C’est ainsi que ce dernier se joua de lui –il le comparait à un «roquet cherchant à lui mordre les mollets»–, l’incitant à se découvrir, c’est-à-dire à poser sa candidature (ce que fit Michel Rocard à Conflans-Sainte-Honorine, dont il était le maire, en octobre 1980) avant de le mettre en minorité. Il est vrai que Michel Rocard, croyant préparer l’avenir, avait proclamé qu’il ne serait «jamais» candidat contre le premier secrétaire de son parti, François Mitterrand.

On l’a oublié, mais les affrontements entre socialistes étaient alors d’une rare violence. Michel Rocard de François Mitterrand: «Quelle incompétence!». François Mitterrand de Michel Rocard: «Quelle inculture!». Et dans son dernier texte (une interview au Point), il réitère l’accusation la plus tristement banale contre François Mitterrand, qui aurait été un «homme de droite»… Il est vrai que Michel Rocard avait subi les foudres de la garde mitterrandiste, dénonçant sa «dérive droitière», voire comparant son programme économique à celui de Pierre Laval!

En tous cas, vint le moment où François Mitterrand eut besoin de Michel Rocard: il y avait, dans la promesse implicite du candidat Mitterrand de 1988, celui de la «France unie», l’idée d’un Michel Rocard à Matignon. Le message fut passé avant le vote par une invraisemblable photo des deux hommes: au cours d’une promenade, on voit un François Mitterrand «normal» toisant un Michel Rocard que ses pantalons de golf faisaient ressembler à Tintin…

Aussitôt après l’avoir nommé Premier ministre, François Mitterrand expliqua à ses visiteurs qu’il s’agissait en fait de «lever l’hypothèque» Rocard, de le griller à Matignon afin qu’il ne puisse pas lui succéder à l’Elysée. En 1991, une fois passée la guerre du Golfe, Michel Rocard toujours populaire –faute impardonnable…– fut remercié sans autre forme de procès. Parce que, aux yeux du président, «ça n’allait pas»… et remplacé par Edith Cresson. La guerre reprit de plus belle lorsque Mitterrand, pour faire obstacle à ce que Michel Rocard, sur son nom, fasse le meilleur score possible aux élections européennes de 1994, lui opposa une liste Tapie (lequel fut secondé par Bernard Kouchner et… Christiane Taubira).

Réflexion sur la démocratie moderne

Il n’empêche. En le nommant Premier ministre, c’est bien François Mitterrand qui permit à Michel Rocard de devenir, au cours de ses trois ans de bail, un homme d’Etat. C’est ainsi que, grâce notamment sur le terrain au regretté Edgard Pisani et à Christian Blanc, il sut éviter la guerre civile en Nouvelle-Calédonie et jeter les bases d’un compromis qui dure encore. Il amorça la réforme de l’Etat, celle de l’organisation territoriale, sut mener une politique économique dont les résultats furent moins de chômage et plus de croissance. Et surtout, Michel Rocard, par l’intermédiaire d’un constitutionnaliste également disparu, Guy Carcassonne, gouverna  à coups de 49-3 tout en s’efforçant de rechercher des majorités d’idées.

Il fut aussi l’un des rares à réfléchir sur ce que doit être une démocratie moderne, à savoir, selon son fameux discours de Joué-les-Tours, non pas l’affirmation de la volonté d’une majorité contre une minorité mais, dès l’élection passée, la construction projet par projet, de majorités allant au-delà de son propre camp.

Mais Michel Rocard restera aussi, et peut être surtout, un grand serviteur de l’Etat: à ses débuts dans la fonction publique, il fit partie de l’équipe qui inventa la TVA. Premier ministre, il fut celui qui inventa la CSG, laquelle dans son esprit avait vocation à se substituer à l’impôt sur le revenu. Mais François Mitterrand lui concéda la CSG mais pas une grande réforme fiscale: point trop n’en faut…

Ainsi était-il: toujours militant, mais toujours apte à rechercher l’intérêt général. Il manquera à la France. Il manquera à la gauche.

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
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