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Le web, moteur de l'affaire Jean Sarkozy

Comment ce qui était une mobilisation jubilatoire et potache a tourné à l'échec politique.

Jeudi soir, sobre prestation médiatique sur France 2, pour clore le feuilleton. Après sa prestation piteuse sur France 3 Ile-de-France, lunettes irréelles, mobilisant tout l'argumentaire pondu à la va-vite, plein de «j'irai jusqu'au bout» et «je serai élu», voilà que le fils de abandonne au 20h de France 2, sans lunettes, et en disant qu'il y avait du vrai (mais on ne sait pas quoi).

Que nous a appris cet épisode sur le rôle du web dans cette folle semaine où Jean Sarkozy était partout?

Il a joué un rôle variable, selon les séquences.

1. La révélation

Première phase. La future nomination de Jean Sarkozy à la tête de l'EPAD est annoncée. Dès réception, l'annonce fait mouche: les commentaires d'articles sont éloquents. On râle, on s'émeut, on s'étonne. Le volume, sous les articles de presse, était fort, mais enfin, dès que Nicolas Sarkozy sort de l'habituel, c'est le cas. Jusqu'ici, rien de spécial. Côté média, on se contente d'annoncer. Les politiques, eux, oscillent entre une absence de commentaires, d'un côté, et des réactions indignées de l'opposition, peu nombreuses le jour-même. Jusqu'ici, la séquence est classique. En deux jours, ça peut retomber, comme la plupart des affaires.

C'est dans le week-end qu'il va se passer quelque chose.

Tout le week-end, c'est un déferlement sur le web. Déferlement ludique, d'abord. Dans une belle mécanique typique, les internautes reprennent à leur compte la créativité du voisin, se l'approprient, et se gaussent tous en chœur de la nomination, des facultés du fiston. Le volume est inhabituel: ce sont des milliers de productions qui débarquent sur le web, se propagent très vite. La mécanique est logique: l'affaire est tellement énorme que les bras nous en tombent. Après des séquences difficiles, tendues (l'affaire Frédéric Mitterrand était délicate), nous voilà avec quelque chose de tellement ridicule qu'il vaut mieux en rire.

C'est sur Twitter qu'on va rire. Deux rôles, pour Twitter: centrifugeuse d'attention, circulation énorme, d'une part; espace de micro-création, plus inhabituelle, d'autre part. Tout le week-end, un peu plus d'un millier d'utilisateurs vont participer au jeu initié par Florent Latrive (il ne s'y attendait pas), de délire autour des facultés extraordinaires de Jean Sarkozy: #jeansarkozypartout.

Twitter, en France, est un espace de jeu des rédactions de presse en ligne. Tout ce délire attire leur attention. Le dimanche soir, quand elles se remettent au boulot, elles ne peuvent que constater que le week-end a été fructueux, que le terrain d'opinion est là: le web, comme indicateur pour les médias, est sans équivoque.

Le web, joue de plus en plus ce rôle, pour les passeurs d'opinion, et les faiseurs d'agenda : thermomètre de réactivité des Français, indicateur malaisé des tendances de l'opinion. Indicateur partiel, mais très tangible, pour les journalistes, pour lesquels c'est le seul disponible en temps réel et en permanence. Autorisés par «le web», ou ce qu'ils en perçoivent, ils se sentent des ailes pour entretenir un sujet qui plaît.

2. L'argumentation

Dès le lundi, branle-bas de combat! La majorité mobilise tous ses ténors pour diffuser un argumentaire construit en urgence sur les plateaux télé et radio. Celui-ci est connu, répétitif, asséné en masse. L'objectif est simple: arrêter l'hémorragie initiale, qui s'est partiellement faite sur des termes exagérés (on était dans l'émotion, et dans l'annonce partielle).  De fait, sur la plupart des plateaux, quand il est dit avec vigueur que Jean Sarkozy sera élu, qu'il a l'onction du suffrage universel, etc... aucune objection n'est faite en direct aux politiques de la majorité.

Le web va jouer ici un rôle essentiel. Toute la journée de lundi, ces prises de position ministérielles sont disséquées, les internautes cherchent, et partagent en masse les textes de lois encadrant la gouvernance de l'Epad, fouillent le web et déminent un à un les arguments du gouvernement. Le fond d'humour, et de créativité débordante crée de l'attention, et force à construire le discours, la riposte, à creuser le sujet. En quelques heures, plusieurs centaines (des milliers?) d'internautes deviennent des experts en management d'établissement public.

La presse en ligne, et particulièrement les pure players (comme Rue89, Slate, ou Le Post), participent, et reprennent. Ce faisant, ils créent une pression sur les médias traditionnels, qui n'en resteront pas là. De même, l'opposition entre en résonance avec ce travail des internautes. Le déminage entre en route: les articles reprenant et corrigeant l'argumentaire de la majorité vont être inhabituellement nombreux, dans la presse. Le web a contribué à nourrir et faire pression pour qu'on n'en reste pas à ce niveau, a entretenu le feuilleton.

3. La mobilisation

Les parties prenantes entrent en route, autorisées par le formidable volume d'expressions. La pétition lancée par Christophe Grébert, directement impliqué à Puteaux, et fin connaisseur du web, va connaitre un succès notable (93.000 signataires). Seule, elle n'aurait rien donné (combien de pétitions à 100.000 signataires n'ont jamais été évoquées dans les media, ou auprès des pouvoirs publics?). C'est l'effet de résonance, avec les autres formes de mobilisation, qui vont activer la pression sur le pouvoir, et nourrir les médias. Ainsi, par exemple, la micro-manif des militants MJS demandant à être adoptés par Nicolas Sarkozy a-t-elle connu un succès fort.

La mobilisation est créative. Elle n'est pas que le fait d'opposants structurés, aux intérêts évidents, mais souvent issue de geeks, d'internautes qui partent d'une logique d'humour pour entrer dans un combat politique. Ainsi en est-il, par exemple, la flash-mob lancée par Olivier Auber et Jérôme Bourreau-Guggenheim.

Ces mobilisations ont eu un rôle: nourrir les médias d'histoires, de contenus adaptés à leur fonctionnement, pour qu'ils tiennent le sujet, ne le laissent pas retomber. Cela a marché, essentiellement parce que ces mobilisations créatives ont surfé sur la vague d'humour et de créativité sans précédent qui s'est initiée en ligne. Tous les ressorts créatifs du web ont été transposés sous une forme de manifestation, drôle, sympathique, et outrée, aussi.

4. L'effet

Au final, le web a agi comme un moteur. Moteur public et visible de l'opinion, révélateur à chacun que son voisin, lui aussi, trouvait cette nomination intolérable, inadmissible, et moteur pour l'action, légère, facile, et valorisante socialement : prendre part à l'action contre la nomination de Jean Sarkozy à l'EPAD était cool, heureux, amusant, et répondait à une envie profonde. L'envie de révolte contre une goutte d'eau a trouvé des moyens simples de s'exprimer.

Le web n'a pas gagné cette bataille. Les internautes qui y ont participé n'ont pas tous eu l'impression de mener une bataille, d'ailleurs: ils se sont amusés, dans une forme de défaitisme pleine de dérision. Et le web, seul, n'y aurait rien pu. Mais le web s'y est révélé comme une force motrice incroyable du petit monde politique. Quand 100.000 internautes participent à la plus grande potacherie qui soit sur le dos d’un politique qui va trop loin, ça ne passe pas inaperçu. Les effets, eux, dépendent du reste du contexte politico-médiatique.

Cette séquence ne sera pas forcément renouvelable. Peu de sujets prêtent autant à rire, se gausser, que l'ubuesque du népotisme assumé. Ceci dit, bien des acteurs politiques feraient bien d'en prendre de la graine: dans un monde où l'économie de l'attention est clé, il faut apprendre à mettre les rieurs de son côté, c'est un levier fantastique pour amener à soi les masses picoreuses de l'Internet.

Nicolas Vanbremeersch

A lire sur l'affaire Jean Sarkozy: La victoire du Prince Jean, la défaite de la cour, le difficile art du recul

Image de une: Jean Sarkozy, vendredi 23 octobre, sort du Conseil général des Hauts-de-Seine. REUTERS/Philippe Wojazer

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