Monde / Culture

Elie Wiesel: «Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus»

Temps de lecture : 3 min

Survivant d'Auschwitz et Buchenwald, le prix Nobel de la paix 1986 est mort à l'âge de 87 ans.

Des déportés de Buchenwald, le 16 avril 1945. National Archives and Records Administration
Des déportés de Buchenwald, le 16 avril 1945. National Archives and Records Administration

Prix Nobel de la Paix en 1986 et inlassable défenseur du devoir de mémoire, l'écrivain Elie Wiesel est mort, samedi 2 juillet, à l'âge de 87 ans. Son décès, d'abord annoncé par le quotidien israélien Haaretz, a été officiellement confirmé par le mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem.

Parmi les photos exposées au Mémorial se trouve un cliché pris à la libération du camp de Buchenwald, et devenu une des images les plus connues de la déportation des Juifs d'Europe, où on voit le jeune Elie Wiesel, alors âgé de seize ans. En 1944, Wiesel, né en Roumanie, avait été déporté à Auschwitz avec sa famille. Sa mère et sa plus jeune sœur y sont assassinées. Face à l'avancée des troupes russes, Auschwitz est évacué et Wiesel et son père arrivent au camp de Buchenwald, où ce dernier meurt. Le camp est libéré par les troupes américaines le 11 avril 1945.

Elie Wiesel à Yad Vashem, le 18 décembre 1986. SVEN NACKSTRAND / AFP.

Dans La Nuit, publié en 1958, Elie Wiesel a raconté en quelques lignes les jours qui ont suivi:

«Trois jours après la libération de Buchenwald, je tombais très malade: un empoisonnement. Je fus transféré à l'hôpital et passai deux semaines entre la vie et la mort.

Un jour, je pus me lever, après avoir rassemblé toutes mes forces. Je voulais me voir dans le miroir qui était suspendu au mur d'en face. Je ne m'étais plus vu depuis le ghetto.

Du fond du miroir, un cadavre me contemplait.

Son regard dans mes yeux ne me quitte plus.»

Cette photo, sur laquelle Wiesel s'est reconnu des années plus tard (il est tout à droite, au deuxième rang en partant du bas), a été prise par le soldat H. Miller le 16 avril 1945, cinq jours après la libération du camp. Le site du musée de l'Holocauste et celui du mémorial de Yad Vashem nous donnent les noms de plusieurs des personnes présentes sur le cliché. En haut vers le fond, à peine visible, se trouve Mel Melmerstein, un jeune homme de dix-huit ans qui, dans les années 1980, fera condamner l'Institute for Historical Review, une organisation négationniste américaine, en faisant reconnaître par un tribunal que la déportation et l'extermination des Juifs d'Europe étaient des faits historiques dont l'existence n'était pas sujette à débat.

En 1985, Elie Wiesel était revenu à Auschwitz pour la télévision américaine pour les quarante ans de la libération du camp: «Ce que je vois, je ne peux pas mettre des mots dessus. Je vois ce que j'ai vu à l'époque. Je vois tous ces gens, mais vivants.»

En 2013, il avait témoigné de la photo de Buchenwald pour CNN:

«Là, c'est vous.
–Oui. [...]
–Je ne vous reconnais pas et vous ne vous êtes pas reconnu vous même...
–Comment auriez-vous pu?
–Si vous pouviez dire quelque chose à ce garçon de 16 ans, qu'est-ce que cela serait?
–[...] Je me souviens que, quand j'ai reçu le prix Nobel et que j'ai dû faire un discours, en fait, je voulais parler à ce garçon et lui dire: "Regarde, je suis avec toi. Qu'ai-je fait de ta vie et de la mienne?". Mes questions restent des questions, tout le temps.»

Quatre ans plus tôt, en juin 2009, Elie Wiesel avait visité Buchenwald avec Barack Obama et Angela Merkel. Une visite que le président américain avait racontée dans un discours prononcé en avril 2012 au musée de l'Holocauste à Washington:

«Je me rappelle comment il m'a montré les clôtures barbelées et les tours de guet. Nous avons parcouru les allées où se dressaient autrefois les baraques, où tant de gens ont quitté cette Terre –y compris le père d'Elie, Shlomo. Nous nous sommes arrêtés devant une vieille photo –des hommes et des jeunes garçons allongés sur leurs couchettes de bois, squelettiques. Et si vous regardez attentivement, vous pouvez voir un adolescent de seize ans regardant droit dans l'objectif, droit dans vos yeux. Vous pouvez voir Elie.

À la fin de notre visite, ce jour-là, Elie m'a parlé de son père. "Je pensais qu'un jour je reviendrais et je lui parlerais d'une époque où la mémoire est devenue le devoir sacré de tous les gens de bonne volonté". Elie, vous avez consacré votre vie à remplir cette mission sacrée. Vous nous avez tous poussés –en tant qu'individus, en tant que nations– à faire de même, par le pouvoir de votre exemple, l'éloquence de vos mots, comme vous venez encore de le faire.»

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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