Culture

Anne Perry, l'auteure de polars qui cachait un terrible secret

Temps de lecture : 3 min

Comme de nombreux écrivains, Anne Perry est en réalité un pseudonyme. Sauf qu’à l’origine il s’agit non d’une coquetterie, mais d’une décision de justice. Son nom lui a été attribué par un tribunal néo-zélandais en 1959.

Juliet Hulme (c Christchurch Star) / Anne Perry au salon du livre de Paris en 2012 (via Wikimedia)
Juliet Hulme (c Christchurch Star) / Anne Perry au salon du livre de Paris en 2012 (via Wikimedia)

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Anne Perry a écrit 70 romans de polars victoriens, vendus à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Ses livres sont d’ailleurs traduits en français. Les personnages récurrents de ses histoires sont Thomas Pitt et William Monk, détectives anglais exerçant dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Ils sont confrontés au péché et à la rédemption, à la folie et au pardon. William Monk, en particulier, a un sens de la justice particulièrement aiguisé et rien ne lui offre plus de joie que de voir un criminel purger sa peine.

En 1994, Anne Perry a 56 ans et déjà 19 romans au compteur. Peter Jackson, lui, est un jeune réalisateur néo-zélandais qui vient de tourner Créatures Célestes (Heavenly Creatures). C’est le premier long métrage de l’actrice Kate Winslet.


Le scénario revient sur un fait divers qui a secoué la Nouvelle-Zélande dans les années 1950. À l’été 1954, deux adolescentes de Christchurch ont décidé de tuer la mère de l’une d’entre elles. Craignant d’être séparées (la mère refusait que son enfant déménage en Afrique du sud avec sa meilleure amie), elles lui ont tendu un piège pour l’assassiner à coup de brique. Les filles furent rapidement découvertes par la police, et leur nom par la presse: Pauline Parker (la fille de la victime) et sa meilleure amie Juliet Hulme.

«J’espère que tu es bien assis, parce qu’il y a quelque chose que nous ne savions pas, à propos de Anne», annonce Meg Davis, l’agent littéraire de l’auteure, à son supérieur.

«Le jour de l'événement heureux»

Juliet Hulme est une petite fille issue de bonne famille. À 8 ans, après avoir contracté la tuberculose, elle est envoyée chez sa tante en Afrique du sud –un pays chaud– pour reprendre du poil de la bête. À 13 ans, elle rejoint enfin ses parents en Nouvelle-Zélande, où son père travaille, et rencontre sur les bancs de l’école Pauline Parker.

Pauline Parker et Juliet Hulme

Les deux adolescentes se lient d’une amitié dévorante. Ensemble, elles se créent de nouvelles identités, écrivent des histoires, de la poésie, du théâtre, un opéra. Un jour, Juliet surprend sa mère au lit avec son amant. Ses parents lui annoncent qu’ils vont divorcer. Elle ne fera pas sa rentrée au lycée de Christchurch: il est question qu’elle retourne en Afrique du sud. Pauline et Juliet font alors le projet fou de déménager ensemble à l’autre bout de l’océan mais Honorah Parker s’y oppose. Pauline ne voit qu’une solution: éliminer sa mère.

Dans son journal intime, elle écrira le jour du meurtre: «Le jour de l’événement heureux». Passés les aveux et un procès ultra-médiatisé, Juliet Hulme est condamnée à cinq ans derrière les barreaux. Elle sera logée dans une prison pour femmes à Auckland. «Soi-disant l’une des plus difficiles de l’hémisphère sud». À sa sortie, à 21 ans, elle change de nom et part vivre quelques temps aux États-Unis, puis au Canada, avant de s’installer avec sa mère en Écosse. La jeune fille reprend l’écriture. Son premier livre est publié vingt ans plus tard, sous un nom jusqu’alors inconnu.

Lorsque le film sort en 1994, un journaliste mène l’enquête et découvre que la tueuse adolescente Juliet Hulme est devenue la romancière Anne Perry. Aucun de ses amis, et encore moins son éditeur, n’était au courant. Traquée par les journalistes qui vont jusqu’à fouler le jardin de sa vieille maman, Anne Perry laisse passer le cyclone.

J’ai vécu si longtemps dans la peau du Diable que je m’attends à être perçue ainsi

«Je suis coupable, je suis là où je devrais être»

Ce n’est que dix ans plus tard qu’elle acceptera de revenir sur l’affaire. Au Guardian, d’abord, en 2003, à qui elle avouera que la prison était la meilleure chose qui pouvait lui arriver:

«Là-bas, je ne pouvais que me mettre à genoux et me repentir. C’est comme ça que j’ai survécu à ma peine de prison, pendant que les autres perdaient les pédales. On aurait dit que j’étais la seule à me dire: je suis coupable, et je suis là où je devrais être.»

Puis à Joanne Drayton, qui a écrit sa biographie en 2011, elle racontera le poids du pêché:

«Mes parents me manquent tellement, en tant qu’amis. […] J’ai vécu si longtemps dans la peau du Diable que je m’attends à être perçue ainsi. Avec la plupart des gens j’ai le sentiment de devoir me justifier et d’être finalement incomprise. La plupart d’entre nous connaissons cette solitude, mais je ne ressentais pas ça avec mes parents. J’imagine que… que je suis toujours à la recherche de quelqu’un à qui je n’ai pas besoin d’expliquer qui je suis, parce qu’il a déjà compris.»

Depuis quarante-cinq ans, Anne Perry fait partie de l’église mormone: «J’aime leur doctrine qui consiste à apprendre, toujours, et où personne n’est exclu. Personne n’est puni.» Son dernier livre, L’Attentat de Lancaster Gate, est sorti cette année aux éditions 10/18. Elle n’a jamais revu Pauline Parker.

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