Culture

Le meilleur ami de John Steinbeck s’appelait Charley: c’était un caniche

Temps de lecture : 3 min

À 58 ans, l’auteur de «Des souris et des hommes» a le cœur qui flanche. Sa santé et les mauvaises critiques ébranlent ses convictions: est-il toujours un écrivain américain? Pour se prouver qu’il appartient au monde, il décide d’entreprendre un ultime voyage à travers les États-Unis. Après de longs mois de préparation, il fait le choix de ne pas partir seul. De cette expédition il en tirera un livre, «Voyage avec Charley».

À gauche, John Steinbeck  vers 1960; à droite, l’écrivain américain en 1962 au cours d’une promenade avec son chien Charley (ARCHIVES/UPI/AFP) | Montage réalisé par Slate.fr
À gauche, John Steinbeck vers 1960; à droite, l’écrivain américain en 1962 au cours d’une promenade avec son chien Charley (ARCHIVES/UPI/AFP) | Montage réalisé par Slate.fr

Slate.fr vous propose tout l’été des histoires mystérieuses impliquant de grands écrivains. Pour ce deuxième volet: John Steinbeck.

Le voyage est un thème majeur dans l’œuvre de John Steinbeck. En 1937, le San Francisco News lui commande une série d’articles sur les camps de migrants de la San Joaquin Valley. Il s’attachera dès lors à écrire sur les hommes poussés à l’exode et les laissés-pour-compte au bord de la route, que ce soit sous forme de fiction ou de reportage. Les Raisins de la colère remportera le prix Pulitzer en 1940. Seulement voilà: vingt-cinq ans plus tard, à force de salons et de récompenses littéraires, Steinbeck se sent éloigné des préoccupations de ses contemporains. Il souhaite reprendre son poste d’observation.

«Je travaillais de mémoire, et celle-ci n’est autre qu’un réservoir cabossé, déformé. Je n’avais pas entendu le langage de l’Amérique, humé l’odeur de son herbe, de ses arbres, de son fumier, vu ses collines et ses cours d’eau, ses couleurs et ses qualités de lumière. Je n’en connaissais les changements que par les livres et les journaux. [...] Bref, j’écrivais de quelque chose que j’ignorais et, à mes yeux, un écrivain de ce genre est un criminel.»[1]

John Steinbeck est un de ces types atteint de bougeotte. Bien qu’il se soit installé avec sa femme Elaine à Sag Harbor, dans l’État de New York, le voyage lui court dans le sang. L’écrivain veut se payer un retour aux sources. Il pourrait parcourir son pays en train ou en bus, dormir dans des suites. Il décide de retaper une camionnette «conçue comme une petite cabine de bateau» avec un matelas et un réchaud. Son nom: Rossinante, comme le cheval de Don Quichotte.

Elaine Steinbeck comprend qu’il doit faire ce voyage seul. «Il avait été malade, vous comprenez? dira-t-elle dans un entretien en 1995, et cela l’avait beaucoup perturbé: il voulait prouver et se prouver à lui-même qu’il n’était pas encore un vieillard.» Mais son mari n’est plus un baroudeur. Il est âgé, n’a pas une santé de fer, et le travail qui l’attend suppose une certaine errance à la faveur de la solitude. La détresse, surtout, l’angoisse par-dessus tout.

Écrivain à chiens

«C’est pour cela que j’ai pris un compagnon de voyage: un vieux gentilhomme français, un caniche du nom de Charley. En fait, il s’appelle Charles le chien. Il est né à Bercy, dans les faubourgs de Paris, et a été dressé en France. Il connaît des rudiments d’anglais canin, mais ne répond avec promptitude qu’aux ordres donnés en français. [...] C’est un excellent chien de garde. Il a un rugissement de lion destiné à cacher aux promeneurs nocturnes étrangers qu’il serait incapable de s’extirper, à coups de dent, d’un cornet en papier.»

Steinbeck est un écrivain à chiens. En 1936, alors qu’il rédigeait Des souris et des hommes, son chien d’alors, un setter irlandais du nom de Toby, a dévoré une partie de son manuscrit. Il lui en a à peine tenu rigueur. «Je ne vais pas punir un bon chien pour un manuscrit dont je ne sais même pas si, lui, est bon», peut-on lire dans la lettre à son éditrice.

Au cours de son périple, Charley, un caniche dit de couleur «bleue», veille à ce que Steinbeck se lève à l’aube pour partir à la quête de son roman. Il est aussi un formidable déclencheur de conversation. À travers son regard, Steinbeck cherche à comprendre ses semblables. «Il préfère rester un chien de première catégorie que de devenir un homme de seconde classe», écrit l’auteur. Charley n’est pas là pour le protéger du monde, mais pour au contraire l’aider à vivre avec.

Lorsqu’Elaine apprit que son mari comptait partir avec le chien, elle fut super enthousiaste: «C’est formidable. S’il t’arrive des ennuis, Charley ira chercher de l’aide. En cas de danger, Charley pourra te prévenir.»

Ce à quoi John répondit: «Elaine, je pars avec Charley. Pas Lassie.»

1 — Tous les extraits sont tirés du livre Voyage avec Charley, de John Steinbeck, éd. Phébus, traduction de Monique Thiès. Retourner à l'article

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Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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