Monde / Culture

La meilleure série policière actuelle est une BD française

Temps de lecture : 13 min

Avec la série «Sur Écoute», David Simon a cassé les codes hollywoodiens de la fiction policière. Auparavant, il avait écrit un livre-enquête sur la brigade des homicides de Baltimore que le dessinateur français Philippe Squarzoni adapte en BD.

Extrait de la BD «Homicide».
Extrait de la BD «Homicide».

18 janvier 1988, une heure du matin, au cœur du ghetto noir de Baltimore, au nord-est des États-Unis. Le sergent Jay Landsman et l’inspecteur Tom Pellegrini sont penchés au-dessus du cadavre d’un homme dont la tête baigne dans le sang et la matière cervicale. Landsman sort vanne sur vanne, son humour noir lui servant de carapace. Pas très loin d’eux, David Simon observe la scène. Le futur créateur et showrunner de la série Sur Écoute est encore journaliste pour le Baltimore Sun, le quotidien de la ville. Il a décidé de suivre de près la brigade des homicides durant toute une année, de janvier à décembre, une idée qu’un inspecteur local lui a soufflée quelques Noël plus tôt. «Mec, si un jour, quelqu’un venait passer un an ici avec nous, il aurait de quoi écrire un bouquin.» Et même une BD, comme le démontre brillamment Homicide de Philippe Squarzoni.

Venu avec une bouteille de bourbon à quatre heures du matin pour remercier la police de sa collaboration, Simon est donc reparti sans doute un peu éméché mais avec cette idée d’une immersion au long cours. Parce qu’il a fait partie des meneurs de la grève qui a secoué son journal l’année précédente, il cherche aussi un moyen de fréquenter le moins possible la salle de rédaction. Comme prévu par l’inspecteur visionnaire, il tirera de l’expérience le livre Homicide: a year on the killing streets qui paraît en langue anglaise en 1991. Huit cent pages plus puissantes que le meilleur des romans policiers, mettant en scène des personnages incroyables (Landsman en tête) dont l’épaisseur rappelle une vérité: la réalité dépasse toujours la fiction.

(le vrai Jay Landsman jouant Dennis Melo)

La sortie de ce livre provoque un déclic dans la carrière de Simon. Racontant sans filtre ni embellissement la réalité d’une brigade des homicides, enchaînant les crimes et les enquêtes comme ils viennent, l’ouvrage va être adapté en série télé à partir de 1993 pour NBC, Homicide: Life on the Street. Les noms des vrais protagonistes du livre ont été changés, la série, bien que fiction et pur entertainment, s’inspire du travail de David Simon. D’ailleurs, celui-ci finit en 1995 par quitter son emploi de journaliste pour se consacrer à la série télé.


Il embraie aussitôt sur une autre aventure au long cours: suivre pendant un an les acteurs du trafic de drogues d’un quartier de Baltimore. Son enquête, cosignée avec un ancien inspecteur, Ed Burns, donne lieu en 1997 à un deuxième livre, The Corner: A Year in the Life of an Inner-City Neighborhood, adapté en mini-série (The Corner) pour HBO en 1999. Cette fois-ci, Simon coécrit directement les six épisodes.

Trois ans plus tard, il crée son chef d’œuvre, Sur écoute (The Wire en VO) qui révolutionne la fiction policière télévisée par son écriture réaliste, son rythme lent opposé à celui hystérique pratiqué ailleurs et notamment à Hollywood. Sur écoute doit beaucoup au livre Homicide: a year on the killing streets. Pour ne citer que les points communs les plus évidents, Jay Landsman, le sergent de Baltimore, donne son nom à un personnage récurrent, un sergent incarné par l’acteur Delaney Williams. Le vrai Landsman apparaît lui aussi, il joue le sergent Dennis Mello à partir de la 3e saison. On apprendra par la bouche de Williams que le vrai Landsman, pressenti pour jouer son propre rôle, ne s’est pas révélé très bon lors d’une audition. C’est pour ça que Williams a hérité du rôle et que Landsman a finalement joué Mello.

«Ni condamnation ni adhésion»

Un jour de 2007, à Portland. Dans le rayon true crime d’une librairie, le dessinateur français Philippe Squarzoni tombe sur le livre Homicide: a year on the killing streets. «À l’époque, je devais en être à la 2e ou 3e saison de Sur Écoute. Je me dis: “Tiens, du David Simon! Entre deux saisons, ça me fera du bien”.» En fait, le livre traîne pendant deux ans avant qu’il ne se mette à le dévorer.

«Là, j’ai été sidéré. Je suis assez amateur de ces récits documentaires américains où les journalistes font des enquêtes longues. Outre le fond que je trouvais passionnant, il y avait une qualité d’écriture que je trouvais vraiment enthousiasmante. Ce qui est remarquable dans son travail de journaliste, c’est cette capacité d’immersion que l’on retrouve dans Sur Écoute. Dans la série télé, on a le point de vue de plusieurs personnages qui s’ignorent. Et à chaque fois, on comprend quelles sont leurs raisons, les forces qui les contraignent.


Simon a une faculté à s’immerger dans les mondes et à rendre compte des choses… Il ne verse jamais dans un cynisme très moderne, il a un ton juste. Il y a ça dans Homicide, cette façon de regarder des flics moustachus des années 1980, qui, parfois, font des remarques misogynes et sont un peu réacs. Mais il n’y a ni condamnation ni adhésion, il raconte ce que sont ces gens-là. Le bouquin à ce niveau-là est bien tenu.»

Sur le coup, l’auteur de BD français a un tel flash qu’il s’imagine aussitôt s’emparer de ce matériel inouï. «À chaque chapitre, je voyais les scènes apparaître en bande dessinée. C’est la seule fois où, en lisant un livre, je me suis dit: “C’est ma prochaine bande dessinée!”.»

(Photo Olivier Roller)

Dans Homicide, ce n’est pas du tout ça, les meurtriers sont souvent des pauvres types, analphabètes, blindés de drogues et les meurtres sont souvent dus au hasard

«Avec Simon, il n'y a pas de rédemption»

Philippe apprécie le roman policier. Il a beaucoup aimé Tony Hillerman et James Ellroy («avec des réserves sur son positionnement politique») mais trouve autre chose dans le livre de Simon.

«Avec lui, on n’a pas la dynamique du roman policier. On n’a pas d’affaires en liens avec les tourments propres d’un inspecteur qui, en résolvant une affaire, répond à une question qu’il se poserait à lui-même, ce qui est souvent le cas dans les séries télé ou les films. Avec Simon, il n’y a pas de rédemption en fin d’épisode, pas de scène d’action. Au contraire, il veut montrer le décalage entre le monde tel qu’on nous le montre et le monde tel qu’il est.

Cette question de la représentation du monde est au cœur de mon travail. Le métier de policier, c’est de la paperasse, de la répétition et de la monotonie, ce que Hollywood va enlever pour privilégier des meurtres extraordinaires, des assassins qui sortent du lot. Le cas typique c’est le serial killer. Ou alors, tu as
Columbo où il s’agit d’un jeu entre un inspecteur malin et des gens qui ont l’air plus malins que lui. Dans Homicide, ce n’est pas du tout ça, les meurtriers sont souvent des pauvres types, analphabètes, blindés de drogues et les meurtres sont souvent dus au hasard. Tu croises quelqu’un dans la rue, il regarde mal ta copine, tu veux lui mettre une balle dans la tête, tu te trompes, tu en tues un autre. Ce sont des meurtres inintéressants. Et il y en a 240 par an. De ce que l’on considérerait comme inintéressant, Simon arrive à faire un livre plein de reliefs.»

Sans se mettre en scène ni donner son opinion. «C’est une des choses que je trouve précieuse, ce n’est pas un récit à la première personne, confirme Philippe Squarzoni. En gros, il a dit: “bon, les journalistes sont des trentenaires blancs, issus de certains milieux culturels, leur point de vue est un peu toujours identique. Celui de David Simon sur la brigade des homicides, finalement on s’en fiche un peu”. Il a raison, c’est plus intéressant de montrer le point de vue des flics, la voix chorale et collective sur un travail très particulier.»

Alors qu’il est fasciné par le livre de Simon, Philippe est en train de concevoir Saison Brune, un essai dessiné sur l’écologie, pour les éditions Delcourt. Il évoque avec ses interlocuteurs habituels le projet d’adapter le livre Homicide, essaye d’obtenir les droits auprès de David Simon. La demande traîne, le feu vert ne vient pas. Philippe embraie alors sur un album d’heroic fantasy, Mongo est un troll, initiative surprenante dans une bibliographie largement politique entamée avec Dol.

Septembre 2012. Les excellentes éditions Sonatine publient en langue française Homicide: a year on the killing streets sous le titre de Baltimore (accessoirement aussi celui d’une chanson de Randy Newman sublimée par Nina Simone). David Simon vient passer une semaine à Paris pour en faire la promotion. Philippe Squarzoni en profite pour écrire un courrier que Guy Delcourt transmet à Sonatine.

«Quinze jours après, on avait une réponse positive. David Simon avait mis une condition, que je respecte la chronologie des faits. Mais c’était mon intention, mon but n’était pas de prendre deux enquêtes pour n’en faire qu’une seule ou d’accélérer le tempo, non, je voulais respecter son texte.»

Justement, il décide de remonter à la source en partant du livre en VO. «Non pas parce que la traduction de Sonatine n’était pas bien, mais pour me servir directement du matériau de départ. Cela me posait des questionnements d’écriture et de traduction qui étaient nouveaux et vachement intéressants.» Comme Philippe Squarzoni s’est mis en scène dans ses précédents albums, se passer d’un narrateur qui dit «je» constitue aussi un moteur. «C’est ce qui m’excitait. Ça renouvelle mon approche de la BD documentaire qui a démarré avec le récit à la première personne… et je ne crache pas dans la soupe, j’ai fait ça pendant quinze ans.»

«Ces gens-là ont des préjugés, ça ne les rend pas forcément détestables»

Commence alors le travail d’adaptation: Philippe Squarzoni examine quels sont les fils rouges, quelles affaires reviennent et ce qu’il peut couper. «C’est le plus dur, on aimerait tout garder tellement tout est bien, mais des choses passent moins bien en bande dessinée, des choses qui, pour l’économie du récit, ont besoin d’avancer. Il y a aussi des scènes qu’au départ j’avais coupées et que, au final ,j’ai gardées.» Comme le passage où Landsman et Pellegrini, en voiture, s’arrêtent au niveau d’un prostitué travesti en femme qu’ils appellent «monsieur» juste pour l’emmerder.

«Au début je me disais que ce n’était pas indispensable. Spontanément, je fais sauter l’anecdote parce que je la trouve limite –se foutre de la gueule d’un prostitué homosexuel travesti! Mais, après, ne pas la mettre change un peu les choses. Ces gens-là ont des préjugés, il fallait que j’aille contre mon élan naturel qui est de couper pour m’attirer la sympathie du lecteur. Ça ne les rend pas forcément détestables, ça témoigne de qui ils sont. Donc j’ai réintégré l’anecdote. Ça fait une double page, ça ralentit un peu le récit mais ça ne l’arrête pas.»

«Le téléphone est plus un personnage que Baltimore»

Exigeant avec lui-même et la rigueur du documentaire, également désireux de ne pas trahir l’auteur adapté, Philippe Squarzoni s’est efforcé de reconstituer Baltimore en 1988 avec minutie. «À défaut d’être complètement juste, je ne voulais pas être complètement faux, ne pas faire d’erreur.» La série télé Homicide lui a pas mal servi.

«J’y ai pris les téléphones, les voitures des flics. Ce sont des mauvaises voitures, tu ne trouveras pas sur internet un type qui, tous les dimanches, inonde internet de photos de ces vieilles Chevrolet Cavalier que personne n’aime. Pour typer un peu, tu mets des voitures un peu carrées du début des années 80, les cheveux sur la nuque et tout de suite tu reviens dans le temps.»

Mais la meilleure source de documentation a été David Simon lui-même. Non seulement il lui a fourni un cliché de 1991 où presque toute la brigade des homicides est réunie mais il a répondu à ses questions avec une précision quasi-maniaque.

C’était assez impressionnant, ça fait vingt-cinq ans qu’il a écrit son histoire et David Simon a pu m’indiquer que tel était assis là, tel autre là-bas

«On a beaucoup échangé et, de temps en temps, me venait une question que je n’avais pas anticipée. Est-ce qu’ils portent leur flingue quand ils sont au bureau? Dans un film, ça dynamise les choses d’avoir des flics avec leurs flingues. Mais, dans la réalité, ils le mettent dans un tiroir…tu ne travailles pas avec un calibre 38 qui s’accroche à ta chaise. Est-ce qu’ils fument? Bah oui, on est en 1988! Est-ce qu’il y a des ordinateurs? Je lui ai aussi demandé un descriptif du commissariat, il m’a envoyé une page et demie. C’était assez impressionnant, ça fait vingt-cinq ans qu’il a écrit son histoire et il a pu m’indiquer que tel était assis là, tel autre là-bas.»

«Des gens dédiés à leur travail qui font des blagues devant un cadavre»

À part la coupe en brosse d’un des protagonistes qu’il n’arrivait pas à reproduire, Philippe s’est efforcé de tout respecter à la lettre. Pour autant, cette rigueur dans la reconstitution n’écrase pas de minutie chaque page de son adaptation. Philippe Squarzoni a opté pour une stylisation qui va à l’essentiel.

«Je suis allé vers un dessin qui soit assez synthétique de façon à ne pas m’attarder sur les détails. Souvent, on dit que dans les polars, les villes doivent être un personnage. Pas nécessairement: à la limite, le téléphone est plus un personnage que Baltimore. Le téléphone va lancer l’action. Baltimore, c’est la scène de crime. Dans mon dessin, le focus est sur le visage des inspecteurs.»

Du coup, les anonymes, comme ceux qui s’agglutinent derrière le cordon de sécurité d’une scène de crime, sont silhouettés et quasi-spectraux.

«Parce que je trouve que ce qui est raconté est fort, il n’y a pas besoin d’en surajouter dans la performance graphique.» Ni dans le jeu de ses acteurs: «Ils ne surjouent pas, ils ne font pas des mouvements avec les mains, ils n’ont pas des regards très expressifs. C’est aussi leur quotidien. David Simon dit qu’un des plus gros mensonges que l’on voit à la télé, c’est les flics qui arrivent sur une scène de crime, et, en découvrant le cadavre, crient: “damn!”. Ce n’est pas comme ça que ça se passe, des cadavres, ils en ont vu par centaines. Donc on voit des gens dédiés à leur travail qui font des blagues devant un cadavre.»

La violence, elle aussi, est stylisée et se limite souvent à des petites tâches rouge sang. «Je trouve très compliqué de la représenter. Si on en fait trop, ça devient de la complaisance. Si on n’en fait pas assez, on atténue des choses qui, pourtant, étaient dures pour les victimes, la famille des victimes ou mêmes les flics. Donc il faut montrer et ne pas se complaire à montrer.»

«N'avoir aucun dogme»

Le tour de force de ce premier album réside en sa lumineuse et sobre mise en scène, inspirée en partie par Sur Écoute: «Il y a dedans une économie qui privilégie le récit, l’efficacité. Souvent, dans la série, il y a trois plans de caméra qui vont alterner.» Aux fans de Simon, il a aussi réservé quelques clins d’œil. «Je n’ai pas mis McNulty dans un coin de case parce que ce serait trop dérangeant pour la lecture mais il y a un moment une référence à l’assassinat de Stringer Bell

Surtout, Philippe a élaboré une grammaire propre, mis en place un rythme en travaillant double page par double page. Il a puisé dans sa culture des comics américains, notamment son respect pour le travail de Brian Bendis, créateur de la série Alias autour de Jessica Jones (oui, le personnage adaptée par Netflix), scénariste pour Marvel de Daredevil, d’Avengers ou des X-Men.

D’une certaine façon, le livre est toujours actuel, parce que la violence est la même

«La première fois que j’ai lu le livre de David Simon, j’ai vu apparaître un système narratif emprunté aux comics avec ces retours d’images identiques. Ça dit bien la monotonie, la répétition.» À l’occasion de ce travail d’adaptation, il s’est posé plein de questions. Faut-il enlever dans le texte ce qui est dit à l’image? Ou au contraire jouer avec cette redondance? Mettre à l’image quelque chose dans le texte peut-il modifier la perception des lecteurs? «J’ai essayé de n’avoir aucun dogme.»

Assez bluffant, le premier volume se clôt sur un gros cliffhanger, la découverte du corps de Latonya Kim Wallace, 11 ans. La suite paraîtra en janvier. Quand je pose la question à Philippe Squarzoni de la nécessité ou l’utilité d’adapter maintenant le livre de David Simon, la réponse fuse.

«D’une certaine façon, le livre est toujours actuel, parce que la violence est la même. Les policiers ont peut-être un peu de plus de techniques, des ordinateurs, des téléphones portables. Peut-être que les recherches ADN sont plus performantes, peut-être que le numérique aide mieux à recouper des fichiers. Mais je suis sûr qu’ils manquent de moyens, qu’ils ont toujours aussi peu d’intelligence collective au niveau de la hiérarchie. Et les fondamentaux du métier sont toujours les mêmes: des meurtres de pauvres, la violence de la misère. Le livre dit toujours ce que c’est d’être flic ou pauvre et noir à Baltimore. Comme l’explique David Simon, en 1988, le taux d’élucidation des enquêtes était de 70%, maintenant il est de 30 ou 40%.»

La preuve qu’Homicide reste d’une actualité réelle et brûlante s’appelle Freddie Gray, jeune noir mort d’une fracture des vertèbres cervicales après son arrestation en avril 2015. Des émeutes ont éclaté et David Simon a lui-même essayé de raisonner les émeutiers. La boucle est tristement bouclée.

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