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Les Islandais sont les champions d'Europe de la défense de leur langue

Temps de lecture : 4 min

Même le choix des prénoms est strictement encadré.

Iceland Air | Robot B via Flickr CC License by
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Pour ceux qui s’apprêtent à suivre ce dimanche 3 juillet le quart de finale France/Islande, ne vous étonnez pas des rimes naturelles que l’énumération des noms des joueurs de la petite île ne manquera pas de produire. Parmi les 22 sélectionnés, on trouve même deux Sigurdsson (Gylfi et Ragnar) et un Sigurjonsson. Autant dire un sacré challenge d’identification et de prononciation pour les commentateurs!

Cette paronymie (mots ayant une prononciation très proche), voire homonymie, s’explique pourtant parfaitement lorsqu’on connaît la méthodologie patronymique en Islande. Prenons le cas du capitaine de l’équipe, Aron Gunnarsson. Ce qui serait considéré à tort comme son nom de famille n’est en réalité que sa filiation. En l’état, Aron est le fils (son) de Gunnar. Quant aux buteurs contre l’Angleterre, ils sont respectivement Ragnar, fils de Sigurd, et Kolbeinn, fils de Sigthor. Le nom de famille n’étant guère signifiant, l’équipe islandaise avait d’ailleurs demandé à l’UEFA le droit d’inscrire les prénoms des joueurs sur les maillots mais cette requête a été rejetée.

En Islande, on s’appelle naturellement par son prénom quel que soit le rang de l’interlocuteur. L’annuaire ou les listes de noms sont ainsi alphabétiquement classés par prénoms. Le 2e prénom ou les références familiales permettent d’éviter les confusions qui ne sont finalement que très rares.

Une loi controversée

Bjarni Benedikt Björnsson, lecteur de langue islandaise à l’université Paris-Sorbonne, précise que «l’usage du nom du père + son (si c'est un garçon) ou -dóttir (si c'est une fille, comme par exemple Björk dont le patronyme est Gudmundsdottir) est d'origine germanique/scandinave, toutefois seuls l’Islande et les Îles Féroé ont conservé cette tradition. Le caractère insulaire et l’isolement géographique des deux pays peuvent en partie expliquer cette situation.»

Le choix identitaire se fait donc sur le prénom de l’enfant. Mais là encore, l’Islande démontre sa singularité. Une loi sur les noms propres précise qu’ils doivent être déclinables au génitif en Islandais (langue à désinence comme le Latin ou l’Allemand) et en accord avec la langue. «Un comité (Mannanafnanefnd) décide si un nouveau nom est acceptable», précise Bjarni. Les prénoms sont donc choisis parmi une liste en ligne, remise à jour chaque année par ce comité sous l’égide du ministère de l’intérieur islandais.

«C'est controversé et chaque année il y a des noms acceptés ou refusés [environ une centaine de demandes et la moitié seulement entre dans le dictionnaire des noms propres, ndlr]. En ce moment, un désir de simplifier tout ça existe qui laisserait plus de latitude aux Islandais pour décider», poursuit Bjarni. Pas de Rihanna donc ou de Kanye prévus pour l’heure en Islande. Pour assouplir toutefois ce dispositif, chaque islandais a le droit au cours de son existence de changer une fois de prénom (article 17).

L’Islandais moderne et ancien à la fois

Si cette législation, qui concernait aussi les étrangers naturalisés jusque dans les années 1980, enjoints à adopter un nom et un prénom à consonance islandaise, peut paraître très rigide et conservatrice pour un Français, elle n’est en réalité qu’une expression d’une volonté légitime de conservation du patrimoine linguistique. Dans un pays de moins de 300.000 habitants, indépendant depuis 1944, isolé et insulaire, où 97% de la population partage la même langue maternelle, l’identité passe aussi par là.

Le pays pratique une politique linguiste protectionniste, faisant de cette nation une terre littéraire, ouverte au monde et profondément fière de sa culture

Cette politique de préservation ne se contente pas de protéger en continu les bases de l'islandais (grammaire, vocabulaire), elle cherche aussi à moderniser sans cesse son lexique pour s’adapter aux nouvelles terminologies sans glisser dans la facilité des anglicismes. Les autorités ont d’ailleurs lancé il y a quelques années un programme à ce sujet. On ne parle pas d'«Aids» (Sida) en Islande, mais d’«alnoemie» (le préfixe al- signifiant tout et noemie vulnérabilité) et l’ordinateur se dit «tölva» (de tölur chiffres et völva magicienne).

La pratique du néologisme local est encouragée, et le Conseil de la langue islandaise informe du bon usage de la langue mais n’oblige jamais la population dans sa pratique. Les journaux diffusent régulièrement la liste des néologismes et les radios et télévisions sont depuis mai 2000 soumises à une réglementation très stricte concernant l’usage d’autres langues. À l'antenne, l’emploi de voix hors-champs ou de sous-titres islandais est ainsi obligatoire, sous peine de sanction financière.

Vitalité littéraire

Alors même qu’une immense majorité d’Islandais parle au moins deux langues étrangères (l’Anglais et le Danois sont étudiés dès l’école primaire), le pays pratique une politique linguiste protectionniste, faisant de cette nation une terre littéraire, ouverte au monde et profondément fière de sa culture.

Langue ancienne (la plupart des Islandais peuvent lire des textes médiévaux sans difficulté) et moderne de par sa production littéraire (on y publie 1.300 livres par an contre 80.000 en France pour 66 millions d’habitants, soit un ratio de près de trois livres pour 600 hab en Islande contre moins d’un pour 600 hab en France), l’islandais démontre une incroyable vitalité, un recyclage permanent de son lexique et un patriotisme linguistique inouï. Encore un exemple, après sa gestion hors norme de la crise des subprimes, de sa singularité, qu’elle s’exprime sur les terrains de foot ou dans les bibliothèques. Sur ce godur leikur! («Bon match!»).

* Remerciements à Bjarni Benedikt Björnsson

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