Culture

Dans l’île de Bergman, pieds nus sur la terre sacrée

Temps de lecture : 4 min

Autour de l'œuvre du maître suédois et dans les paysages qu'il a filmés et où il avait choisi de vivre s'invente un nouveau format de festival de cinéma.

Ingmar Bergman et son épouse Ingrid le 14 juillet 1988 dans leur maison de l'île de Farö AFP PHOTO-PRESSENS BILD/ANDERS HOLMSTROM
Ingmar Bergman et son épouse Ingrid le 14 juillet 1988 dans leur maison de l'île de Farö AFP PHOTO-PRESSENS BILD/ANDERS HOLMSTROM

La saison est propice aux festivals, il en est de toutes natures, de toutes tailles et de toutes qualités qui prolifèrent avec les beaux jours. Pourtant, parmi les festivals de cinéma, ou du moins inspirés par le cinéma, on n’en trouve guère de comparables à la Bergmanveckan (la Semaine Bergman) qui se tient dans l’ile de Farö, en Suède, depuis 13 ans.

Comme le savent tous les familiers de l’œuvre du cinéaste suédois, cette île est le décor de plusieurs de ses films. Il fut aussi l’endroit où il choisit de s’installer, et fit construire sa maison, aménageant plusieurs autres bâtiments pour tourner, monter, sonoriser, projeter, visionner chaque jour un film, accueillir amis et collaborateurs. C’est également ici qu’il est enterré, aux côtés de sa très aimée dernière épouse, Ingrid.

Liv Ullmann et Bibi Andersson dans Persona

De tous les films de Bergman, un des plus importants, sans doute le plus mystérieux, le plus inventif, le plus provocant, celui qui a inspiré le plus de commentaires et trouvé des échos dans le plus grands nombres d’autres films de par le monde est assurément Persona.

Le tournage à Farö du face-à-face conflictuel et fusionnel entre Liv Ullmann et Bibi Andersson fut aussi le moment où il décida de s’installer dans l’ile, qu’il avait découverte 5 ans plus tôt en tournant A travers le miroir.

Cette année est celle du cinquantenaire de Persona, il était donc très logique que cette édition de la Bergman Week soit en grande partie dédiée à ce film.

Réinventer le festival

Mais ce qui se joue durant cette manifestation coordonnée de maîtresse main par une jeune avocate brésilienne devenue suédoise de cœur et ordonnatrice des célébrations bergmaniennes, Helen Beltrame-Linné, va au-delà de la simple célébration d’une grande œuvre et d’un cinéaste essentiel.

Epicentre d’un projet plus vaste, qui utilise les différents bâtiments composant le «Bergman Estate» comme résidences d’artistes de toutes disciplines durant les 6 mois où la lumière l’emporte sur la nuit et le froid, la Bergman Week est une manifestation très représentative des possibles variations autour du modèle classique de festival.

Il y entre une part de «culte de la personnalité» autour du Maestro défunt, avec visite guidée des lieux de tournage des 5 longs métrages tournés dans l’ile. Cette célébration s’associe avec la possibilité de voir ou revoir les films de Bergman dans plusieurs lieux y compris sa propre salle de projection (en 35mm!) – où son fauteuil reste désormais systématiquement vide, selon un des petits rituels soigneusement entretenus.

Mais la manifestation comporte aussi la présence de personnalités accueillies pour l’importance de leur œuvre (cette année, au programme figurent Olivier Assayas, Willem Dafoe, Mia Hansen-Løve et Alexandre Sokourov), mais aussi des conférences, des représentations de théâtre et de danse, des concerts, une exposition…

Venus de toute l’Europe, cinéphiles qui eurent l’âge de Monika en même temps que Hariett Andersson en 1953 ou ont aujourd’hui l’âge de la première héroïne adolescente du cinéma, connaisseurs très pointus de l’œuvre de l’auteur de Cris et chuchotements, touristes, chercheurs, artistes de multiples disciplines envahissent l’ancienne école de l’ile transformée en Bergmancenter.

Si tous sont conviés au concert d’ouverture dans l’église de Farö –très belle au demeurant– et au «Bergman Safari», seuls quelques invités triés sur le volet auront droit à la visite de la demeure dessinée par Bergman au bord de la mer, et où il a passé tant d’années de sa vie, et tant d’heures de travail.

Pieds nus sur les tapis et les planchers de bois clair, ces privilégiés pourront visiter la bibliothèque où trônent l’exemplaire dédicacés par Woody Allen d’un de ses livres au «plus grand de tous les cinéastes» mais où il faut dénicher une belle édition très utilisée des œuvres complètes de Strindberg, la collection immense et éclectique de VHS, la cuisine conçue pour la convivialité et la salle de méditation pensée pour la solitude.

On peut sourire du parfum de fétichisme et de la solennité des hommages. On peut aussi noter, à propos d’un cinéaste aussi exigeant, que les projections font salle comble, que l’exposition dédiée à son œuvre est un bon travail pédagogique, que dans leur ensemble les réflexion mobilisées autour de son œuvre sont de belle qualité.

Et, sur un format dont on chercherait en vain l’équivalent –pas de «semaine Fellini» à Rimini, de «semaine Satyajit Ray» à Calcutta, de «semaine Buñuel» à Calanda (Aragon) ni de «semaine Bresson» à Droue-sur-Drouette– se réjouir de voir cet assemblage attirer un public aussi nombreux et varié.

Personne ne dit qu’il faille nécessairement créer de telles manifestations partout. Simplement observer, à l’heure où le phénomène des festivals de cinéma (pour ne considérer que ceux-là) continue de proliférer dans le monde entier de manière spectaculaire, qu'il est heureux que s’inventent aussi de nouveaux formats, surtout si c'est au service d'une idée à la fois exigeante et ouverte du cinéma.

Pour autant, bien sûr, que le cinéma soit véritablement au cœur du projet, et que l’événement soit conçu selon une logique de programmation (on dit désormais: de curation) où les œuvres, ceux qui les ont créées, ceux qui continuent de les faire vivre par leurs travaux, leurs recherches et d’autres œuvres, demeurent au principe du projet. C'est assurément le cas avec la Bergman Week. Puisqu'on sait bien le risque que pareille entreprise se transforme en foire aux gadgets. A cet égard, il est clair que la situation géographique de Farö aussi bien que l’austérité de l’œuvre de Bergman offrent des garanties bienvenues.

Newsletters

Qui est le plus grand magicien du monde?

Qui est le plus grand magicien du monde?

Il y a Jean-Eugène Robert-Houdin, Harry Houdini, David Copperfield… Des magiciens qui ont marqué l'histoire de leur art et dont la célébrité a largement dépassé les cercles magiques. Mais qui est le plus grand magicien du monde? Qui peut...

«Les Misérables», Damien Bonnard rencontre Nabil Drissi, ancien policier de la BAC

«Les Misérables», Damien Bonnard rencontre Nabil Drissi, ancien policier de la BAC

Incarnations, c'est une idée simple: faire se rencontrer un acteur ou une actrice et la personne qu'il ou elle incarne dans la vraie vie. Comment devient-on quelqu'un d'autre à l'écran? Cette personne, incarnée, se sent-elle bien représentée?...

Apprendre le japonais en solo, c'est possible (mais très difficile)

Apprendre le japonais en solo, c'est possible (mais très difficile)

Avant de courir, il faudra comprendre comment ramper, se lever et marcher.

Newsletters