Histoire

Quand les Anglais partaient faire la Grande Guerre entre amis

Temps de lecture : 7 min

Le premier grand test des «pals battalions», c’est la bataille de la Somme qui va l’offrir.

Une tranchée britannique près de la route Albert-Bapaume à Ovillers-La Boisselle, durant la bataille de la Somme, en juillet 1916. Les hommes photographiés appartiennent au 11e bataillon du régiment du Cheshire | John Warwick Brooke/Imperial War Museums via Wikimedia Commons (domaine public)

Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni est, de toutes les grandes puissances, celle dont l’armée est la plus réduite en effectifs. Il faut rappeler que l’armée britannique est une armée professionnelle depuis le début du XVIIIe siècle. Ses soldats sont peu nombreux, tous volontaires et remarquablement entraînés. Cela n’impressionne pourtant guère le Kaiser Guillaume quand, début août 1915 et conformément au plan Schlieffen, il décide de violer la neutralité de la Belgique, pourtant garantie par le Royaume-Uni: cette garantie est «un chiffon de papier», dit le Kaiser, et il appelle ses troupes à «exterminer en premier les perfides Anglais et à écraser la petite armée insignifiante du général French». (Oui, ça ne s’invente pas, les Anglais ont confié leur corps expéditionnaire, le BEF, au général John French.)

Le ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, qui s’est distingué dans les guerres coloniales, a parfaitement conscience que, pour surentraînée qu’elle soit, son armée a des effectifs bien trop réduits pour peser sur la guerre qui s’annonce et que, contrairement à d’autres, il prévoit longue. Mais comment recruter des troupes dans un pays où la réserve est très peu nombreuse et qui, contrairement à presque toutes les autres grandes puissances, n’a pas recours et n’a même jamais eu recours à la conscription?

Le Royaume-Uni, s’il n’a jamais en effet utilisé la conscription, fourmille d’unités de miliciens en tous genre, qui aiment parfois parader, le dimanche, sur la place du village, dans des costumes surannés et avec des pétoires parfois d’un autre âge. C’est sur ce penchant que le général Rawlinson décide de s’appuyer en suggérant que les Britanniques seraient sans nul doute plus désireux de s’engager dans l’armée s’ils avaient l’assurance de pouvoir servir aux côtés de leurs amis, de leurs collègues, de leurs parents ou de leurs voisins.

Bataillon d’agents de change

Il en appelle ainsi à la création d’un bataillon d’agents de change de la City de Londres, et avec un immense succès: en une semaine, ce sont plus de 1.600 hommes qui s’engagent (soit près du double des effectifs d’un bataillon) pour servir au sein du 10th Bataillon, Royal Fusiliers, connu sous le nom de Stockbrokers’ Battalion, moins d’un mois après le début des hostilités.

Aussitôt, les initiatives se multiplient. Un peu avant Rawlinson, le comte de Derby a entrepris des démarches similaires pour lever un bataillon à Liverpool. En quelques jours, la ville a déjà de quoi créer quatre bataillons complets, presque 4.000 hommes –et, en novembre, elle en aura levé quatre autres de plus!

Et les autres villes suivent, car, naturellement, devant pareil élan patriotique, aucune ville, aucune région, ne veut être de reste et paraître moins patriote que ses voisines. Devant certains centres de recrutement, il faut déployer la police montée pour maintenir l’ordre.

On a fixé à Kitchener, la mission de lever un total de 500.000 hommes, par tranches de 100.000 hommes. La première tranche est pour partie levée grâce à ce système, que l’on va bientôt appeler celui des «Pals Battalions», les «Bataillons de copains», avec un argument simple et qui porte: «Engagez-vous ensemble, vous servirez ensemble.»

Dans une Grande-Bretagne post-victorienne, dont la société s’est largement construite sur un maillage étroit du tissu social, un tel système ne peut que fonctionner. Et il a de surcroît l’avantage d’économiser au gouvernement britannique le soin de créer –et surtout de financer– un système de recrutement par conscription, coûteux et lent à mettre en place. Certaines recrues continuent de rentrer chez elles tous les soirs durant leur instruction militaire –il n’y a tout simplement pas de caserne pour les accueillir!

Club de foot sous les drapeaux

On ne peut qu’être attendri par les surnoms de certaines de ces unités qui voient s’unir, sous le même uniforme et avec le même insigne, tous les gars d’un même village du Kent, les ouvriers d’un atelier du Lancashire, des mineurs du Yorkshire ou les fidèles d’une église du Devon.

Aucune ville, aucune région, ne veut être de reste et paraître moins patriote que ses voisines

Si on compte donc des unités locales, réunies par une appartenance à un quartier ou à un village, on compte aussi des unités formées par hobbys, de nombreux bataillons de sportifs –dont trois bataillons de footballeurs. Le 16th Battalion, Royal Scots compte ainsi dans ses rangs l’intégralité des titulaires et des joueurs de l’équipe réserve du club écossais de Heart of Midlothian F.C. «Jouer au football pendant que nos hommes combattent est répugnant», affirme un des responsables de la fédération écossaise. Parmi les autres membres du bataillon, on compte près de 500 abonnés du club. (Pour les mauvaises langues: quand il décide de se mobiliser, en novembre 1914, le club a déjà gagné ses huit premiers matchs de la saison, dont un 2-0 infligé au Celtic, les champions en titre.)

On ne compte pas non plus les unités formées au sein des entreprises, dont certaines très prestigieuses : la White Star, compagnie à qui appartenait le Titanic, forme deux bataillons, la Cunard, propriétaire du Lusitania, un autre bataillon.

Sous-officiers souvent désignés par leurs camarades

Tout cela est bien bon et un peu bon enfant, mais ces hommes sont là pour participer à une activité qui ne l’est pas: la guerre. Cette dernière a montré son caractère meurtrier et de plus en plus inhumain. Or tous ces volontaires (plus de 200 bataillons de pals seront levés entre 1914 et 1916) ne sont pas des réservistes. Nombre d’entre eux n’ont jamais manipulé une arme de leur vie. La plupart n’ont reçu aucune formation militaire. Il faut donc instruire ces hommes au maniement des armes, à la tactique, au tir, au lancer de grenades et bientôt, à lutter contre les gaz de combats, qui font leur apparition, et vite.

On leur alloue des officiers, généralement issus de l’armée d’active et jugés non nécessaire en première ligne –pas les meilleurs, donc, comme on s’en doute. Pas de sous-officiers: souvent un officier donne quelques minutes à ses hommes pour les choisir entre eux, en désignant ceux qui ont un minimum d’autorité sur les autres ou qui ont déjà eu l’habitude de commander dans le civil.

Pour monter en grade et passer officier, c’est une toute autre affaire. Il faut a minima avoir fait des études dans une public school, et la chose est rare. La société edwardienne demeure une société où les différences de classe continuent d’être très marquées. La mise sur pied de cette nouvelle armée va donner à des catégories de personnes qui vivaient les unes à côté des autres l’occasion de se rencontrer, de se lier, de se mélanger. C’est là un des nombreux bouleversements sociaux entraînés par la guerre, relativement positif, une fois n’est pas coutume.

Désastre sur la Somme

Le premier grand test des pals battalions, c’est la bataille de la Somme qui va l’offrir. Le 1er juillet 1916, les Britanniques lancent une de leurs premières grandes offensives de la guerre, dont un des objectifs premiers est de donner un peu d’air aux Français à Verdun en attaquant sur le secteur de la Somme. Si les objectifs sont relativement limités et, croit l’état-major, relativement faciles à atteindre en trois jours, cette bataille ne va pas donner les résultats escomptés. Dès le 1er juillet, 20.000 soldats britanniques sont tués et le double sont blessés sur 320.000 hommes engagés. Une effroyable boucherie, qui va se poursuivre jusqu’en novembre 1916, malgré le peu de gains territoriaux et un nombre de pertes toujours plus important.

La guerre était déjà brutale. Mais la méthode de recrutement des pals la rend plus brutale encore pour ceux qui restent

Les pals battalions paient un lourd tribut à cette tragédie militaire. «Deux ans pour se former, dix minutes pour se faire détruire: c’est notre histoire», comme le dira plus tard un survivant des pals. Ils se sont élancés vers des tranchées allemandes qu’ils pensaient vides de troupes. Ils sont tombés sur des réseaux barbelés que le bombardement avait souvent laissés intacts et qu’ils ont dû couper sous le feu des mitrailleuses de l’ennemi. Certains officiers qui n’avaient pas confiance dans ces bataillons les ont envoyés en formation serrée afin de s’assurer que personne ne déserterait. Ils ont été hachés menu par les armes automatiques. Les Accrington pals, qui partent à 720, perdent ainsi 584 hommes, tués, blessés ou disparus. Les Leeds pals perdent 750 de leurs 900 hommes et les Grimsby chums 500 de leurs 600 hommes. Des taux de pertes qui ne sont dépassés que par le bataillon de Terre Neuve, qui perd 92% de ses effectifs le 1er juillet 1916.

En Grande-Bretagne, les effets de la tragédie sont encore démultipliés par le système de recrutement de ces bataillons: dans le journal d’Accrington, petite ville du Lancashire, nord de l’Angleterre, les photos des tués, blessés et disparus occupent bientôt des pages entières et l’on ne parle plus que de cela. Le frère d’un des membres du bataillon racontera plus tard: «Je me souviens du jour où Accrington a appris que les pals avaient été anéantis. Je ne crois pas qu’il y avait une rue d’Accrington ou du district qui n’avait pas les rideaux tirés et la cloche de Christ Church sonnait toute la journée.»

La guerre était déjà brutale. Mais la méthode de recrutement des pals la rend plus brutale encore pour ceux qui restent, qu’ils aient vu leurs amis de toujours mourir sous leurs yeux, ou au sein de communautés entières soudainement frappées par plusieurs dizaines de décès.

La bataille de la Somme est un tournant; l’armée et le gouvernement comprennent que le système des pals a ses limites. Depuis mars 1916, la conscription a d’ailleurs été mise en place et va s’accélérer. Les bataillons de pals qui ont subi des pertes sévères sont bientôt recomplétés par des recrues venues de toutes les régions du Royaume-Uni. On cesse d’en appeler au volontariat. Les pals battalions, formés dans l’enthousiasme bon enfant d’une société britannique qui percevait la guerre comme une aventure romantique, ont été avalés par la terre de Picardie. Triste allégorie de cette «guerre infâme», que dénoncera, l’année suivante, la chanson de Craonne.

Antoine Bourguilleau Traducteur, journaliste et auteur

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