Culture

Les cent ans d’Olivia de Havilland, la Lady conquérante d’Hollywood

Temps de lecture : 6 min

Née au Japon de parents britanniques, aujourd'hui installée en France, l'actrice doublement oscarisée a réussi à devenir une légende du cinéma américain tout en se gardant de ses pièges.

Olivia de Havilland en jumelles dans «La Double énigme» de Robert Siodmak (1946).
Olivia de Havilland en jumelles dans «La Double énigme» de Robert Siodmak (1946).

Ce 1er juillet 2016, j’irai déposer un bouquet de roses dans le palace parisien où réside celle qui naquit il y a exactement cent ans à l’autre bout du monde, à Tokyo, de parents britanniques. Olivia de Havilland, dont on fête aujourd’hui le centenaire, ne s’est pas contentée de traverser les océans, elle a sillonné le vingtième siècle du cinéma et joué un rôle essentiel dans quelques unes de ses révolutions. Elle qui n’a jamais vécu en Angleterre et a choisi d’habiter en France il y a... soixante ans, est pourtant restée toute sa vie une Lady plus anglaise que nature, se protégeant de tous les pièges d’Hollywood par des principes inflexibles et une éducation parfaite.

Il y a longtemps que le monde du cinéma s’est fait à l’idée que la petite porcelaine fragile recrutée par Jack Warner en 1935 pour l’adaptation cinématographique du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare est une navigatrice de gros temps, et au long cours. En 1989, lorsqu’Hollywood fêta les cinquante ans de son emblématique monument, Autant en emporte le vent, il y avait longtemps que le couple vedette Clark Gable – Vivien Leigh avait rejoint les étoiles, sans parler du réalisateur Victor Fleming et du producteur David O. Selznick, prématurément usés l’un et l’autre par des vies de projets pharaoniques et par l’amour des femmes trop belles. Olivia de Havilland était la seule survivante parmi les célébrités du casting, alors qu’à l’écran elle interprète la fragile cousine Mélanie, trop naïve pour résister aux terribles événements de la guerre de Sécession.

Le serpent mort d’Errol Flynn

De la solidité, il lui en avait d’abord fallu pour résister à Errol Flynn. En 1936, alors qu’elle n’a que trois films au compteur, Jack Warner décide de faire d’Olivia de Havilland la partenaire de ce jeune australien prometteur dans Capitaine Blood, de Michael Curtiz, qui deviendra la référence éternelle en matière de film de flibuste patriotique. Flynn et De Havilland tourneront huit films ensemble. Le coup de foudre est immédiat de part et d’autre, mais le bel Errol est marié à l’actrice française Lili Damita, et Olivia refuse de céder à ce séducteur impénitent qui risque de ruiner sa vie. L’Australien essaiera tout ce dont il est capable, depuis la déclaration romantique pendant un bal jusqu’à un serpent mort caché dans les sous-vêtements de sa partenaire. Elle cèdera à d’autres, dont le célèbre metteur en scène John Huston, mais Flynn, décidément, non. Pourtant lors d’une soirée donnée par Conrad Hilton en 1957, alors que l’acteur australien n’a que plus que deux ans à vivre et que son charme est bien émoussé, Olivia de Havilland ne pourra s’empêcher de ressentir de la jalousie en constatant qu’il continue à captiver un essaim d’admiratrices...

Sur le tournage de Autant en emporte le vent. HO/AFP.

La plus triomphale épreuve de force d’Olivia de Havilland fut bien sûr son retentissant procès contre le magnat d’Hollywood, son employeur Jack Warner. Pendant l’âge d’or d’Hollywood, certaines actrices, dont elle mais aussi Bette Davis ou Jean Arthur, étaient en guerre contre les rôles de potiches que les studios voulaient leur faire jouer. Mais lorsqu’elles refusaient de tourner un film proposé par leur employeur, la sanction était la mise à pied.

En 1942, à la fin de son contrat de sept ans avec la Warner, Olivia de Havilland se croit enfin libre de choisir ses films et ses producteurs, mais Warner prétend, selon l’usage de l’époque, proroger son contrat d’un temps équivalent à celui de ses périodes de mise à pied. Avec un bon avocat et la bienveillance d’un juge lassé des combines des pontes d’Hollywood, l’actrice obtiendra gain de cause au procès. Mieux: le jugement De Havilland versus Warner, confirmé en appel et en cassation, transformera durablement les relations entre acteurs et producteurs à Hollywood, mettant fin à plusieurs années d’exploitation sans contrepoids. Boycottée un temps par le monde du cinéma, Olivia de Havilland triomphe en donnant des spectacles pour entretenir le moral des soldats qui se préparent à entrer en guerre en Europe. Même si les boys emportent plutôt dans leur paquetages les photos de Rita Hayworth ou Betty Grable en tenue légère, l’austère Lady qui a fait plier les studios devient pour les américains une icône patriotique...

Retour gagnant après la guerre

Olivia de Havilland prépare soigneusement son retour au cinéma dans l’après-guerre. Désormais, sa cote d’amour auprès du public lui permet de travailler en indépendante sans être tributaire d’un studio en particulier. Les projets auxquels elle participera seront les siens autant que ceux d’un producteur ou d’un réalisateur, et le succès lui sourit comme jamais. Elle décroche son premier oscar pour A chacun son destin (1946) de Mitchell Leisen et le deuxième pour un film bien meilleur, L’héritière (1949) de William Wyler, ou elle incarne une femme disgracieuse, méprisée par son père et convoitée par un coureur de dot, qui finit par prendre à leur propre piège ces hommes se croyant si supérieurs.

Elle a aussi l’habileté de surfer sur l’essor de la psychanalyse, grande passion hollywoodienne de l’époque, avec Double énigme (1946) de Robert Siodmak, où elle incarne avec un génie assez glaçant deux jumelles dont l’une est une meurtrière diabolique, et La fosse aux serpents (1948) d’Anatole Litvak, où elle joue une schizophrène sauvée par un médecin disciple de Freud. Née trop tôt pour être formée à l’Actor’s studio, Olivia de Havilland n’en n’a pas moins lu avec attention la célèbre «méthode» de Stanislavski qui a révolutionné le jeu des acteurs. Pour A chacun son destin, où elle incarne sur plusieurs décennies une mère cherchant à renouer avec son fils, elle a poussé le souci du détail jusqu’à… utiliser un parfum différent pour chaque âge, afin de mieux s’imprégner des variations de son personnage!

A partir du milieu des années 50, Olivia de Havilland, qui a épousé en 1955 le journaliste de Paris Match Pierre Galante (elle en divorcera en 1979), habite à Paris mais retourne périodiquement en Amérique pour jouer au théâtre et faire quelques apparitions au cinéma. Sa situation administrative va lui donner l’occasion de livrer de nouveaux combats. Ayant acquis la nationalité américaine en 1941, elle est visée par une loi qui interdit aux sujets naturalisés de vivre plus de cinq années consécutives hors des Etats-Unis. Elle réussit à obtenir un assouplissement de la part du Congrès. Elle parvient également à échapper à un lourd redressement fiscal: sa victoire contre la Warner a fait d’elle une redoutable négociatrice.

Querelle de famille

Aux Césars 2011. BERTRAND GUAY / AFP.

Le caractère fort d’Olivia de Havilland, combiné à celui tout aussi intransigeant de sa sœur cadette Joan Fontaine, sera aussi à l’origine de l’une des plus violentes rivalités familiales de l’histoire du cinéma. Pendant leur enfance japonaise, Olivia et Joan s’avèrent de santé fragile, tandis que leur père, prestigieux juriste, se montre fort volage. Fuyant son mari et voulant offrir un air vivifiant à ses filles, leur mère les emmène en Californie. Là, Olivia, plus entreprenante, moins souffreteuse, se prend de passion pour le métier d’actrice et accède à Hollywood après avoir été remarquée par le grand metteur en scène de théâtre Max Reinhardt.

Joan est plus effacée, mais le ferment d’une rivalité violente a été semé dès l’enfance, lorsqu’elle a obtenu une meilleure note que sa sœur à un test d’intelligence. Et en 1940, c’est Joan qui obtient la première un Oscar pour Soupçons, de Hitchcock. Pour des raisons obscures, elle se détourne d’Olivia venue la féliciter. De brouilles en réconciliations, les deux sœurs ne cessèront de s’éloigner. La dernière fois qu’elles se retrouvent ensemble dans la même pièce, ce fut en 1979, pour la cérémonie du 75e anniversaire des Oscars. Il faut les assoir chacune à l’autre bout de la salle pour éviter qu’elles ne se rencontrent! Finalement, celle qui avait été la première récompensée sera aussi la première à quitter ce monde, non sans avoir, elle aussi, longtemps résisté: Joan Fontaine meurt en décembre 2013, à l’âge de 96 ans. Sa soeur lui survit donc, elle qui en 2011 reçut une standing ovation de la part du monde du cinéma français lors de la cérémonie des César. Comme toujours, avec une dignité parfaite et ce maintien victorien qu’Hollywood n’avais jamais réussi à corrompre. Bon anniversaire et longue vie, Madame de Havilland!

Antoine Sire présentera La Double énigme de Robert Siodmak, dimanche 2 juillet à 16 heures au cinéma Mac Mahon, 5 Avenue Mac-Mahon (Paris XVIIe arrondissement).

Antoine Sire Associé-rédacteur du site parisfaitsoncinéma.com, animateur d'une chronique consacrée au cinéma classique sur seanceradio.com et auteur de «Hollywood, la cité des femmes» (Lumières/ Actes Sud, octobre 2016).

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