Sports

Le public français, un «douzième homme»... quand son équipe mène

Temps de lecture : 7 min

Le 26 juin, à Lyon, une partie des spectateurs français s’est amusée à chambrer les joueurs irlandais une fois que les Bleus menaient au score. Une attitude qui symbolise la relation ambigüe qu’entretient le pays avec la culture du supporteurisme.

Des spectateurs français lors du huitième de finale face à l'Irlande, le 26 juin 2016, au Parc OL. PHILIPPE DESMAZES / AFP.
Des spectateurs français lors du huitième de finale face à l'Irlande, le 26 juin 2016, au Parc OL. PHILIPPE DESMAZES / AFP.


Patrice Evra n’avait sans doute pas anticipé un tel scénario lorsqu’à Clairefontaine, trois mois avant le lancement de l’Euro, il faisait part de ses doléances à une délégation de supporters tricolores. Commandement numéro 5 de «tonton Pat'»: «Mettre la pression sur les adversaires en n’étant pas seulement de “gentils supporters”.»

Lors du huitième de finale face à la République d’Irlande à Décines-Charpieu (2-1), une frange du public du Parc OL a respecté la consigne du latéral gauche à la lettre. Gentils, ils ne l’ont plus vraiment été à partir de la 61e minute de jeu et du second but libérateur d’Antoine Griezmann. Dès lors, les onze verts présents sur la pelouse ont été moqués à base de «Olé» à chaque passe réussie par les Bleus et de «Mais ils sont où... mais ils sont où les Irlandais». Et ce alors que le même public avait été plutôt silencieux lors de la première mi-temps complètement ratée des Bleus.

Il serait malhonnête pour autant de parler de méchanceté: cela dénote plutôt une culture des tribunes approximative. Les grandes compétitions internationales, comme l'Euro, attirent un public différent de celui drainé par les clubs tout au long de la saison, surtout en France. «Des footeux habitués à se rendre aux stades n’auraient jamais chambré, regrette le journaliste et écrivain Philippe Broussard, référence sur les questions de supporteurisme. Ils se seraient montrés respectueux devant cette belle équipe d’Irlande. Ce ne serait pas arrivé en Espagne ou en Italie. En France, il y a encore beaucoup de personnes qui ont acheté leur place comme on va au spectacle ou qui l’ont gagnée grâce à leur entreprise.»

Public amateur cherche résultat

Il suffisait d'assister, à moins de vingt-quatre heures d'intervalles, aux deux premiers matchs de l'Euro, France-Roumanie à Saint-Denis et Albanie-Suisse à Lens, pour mesurer l'écart de puissance de feu entre les supporters français et ceux d'autres nations –sans compter que, la France jouant à domicile, cela amenuise forcément les déplacements sonores de masse, façon colonie de vacances, de ses supporters dans les différentes villes du pays.

Pendant un mois, dans l'Hexagone, se rendre au stade devient tendance –on se déguise, on se maquille– mais on ne crie pas, on ne connaît pas les chants. La France incarne même «la caricature du public ponctuel», estime Philippe Broussard, qui lance au passage que l'agacement, ou du moins l'exigence des joueurs, constitue «tout sauf un caprice de star». La grande majorité des internationaux évoluent dans de grandes écuries européennes (Arsenal, Manchester United, Juventus de Turin, Bayern Munich...) dont la légende s'est aussi construite dans les gradins, grâce à ce mythe du «douzième homme», dont l'étendard reste l'antre d'Anfield Road à Liverpool.

Plus globalement, cet Euro à domicile permet de saisir encore plus intensément le fossé qui sépare la ferveur anglo-saxonne et nordique de la culture latine. «Dans la culture latine, il faut des gens [des capos, ndlr] pour lancer les supporters, sinon ils ne le font pas d’eux-mêmes, observe Nicolas Hourcade, sociologue à l’école Centrale de Lyon et spécialiste des supporters de football. Les Britanniques sont beaucoup plus spontanés, c’est une culture différente. La transmission des chants est précoce et facile. Leur culture football est semblable pour tous, il n’y a pas de différences. La France, comme beaucoup de pays latins, a une ambiance tributaire du résultat, sans compter que c'est une nation habituée aux bons résultats. Il n’y a pas la ferveur qu’on a pu ressentir chez les Hongrois, par exemple, qui revenaient à l'Euro après près de 50 ans [depuis une quatrième place en 1972, ndlr]».

«Le problème récurrent de l'équipe de France»

Cette image de «public de résultat», la Fédération française de football (FFF) tente depuis peu de la chasser. Depuis son élection à sa tête en juin 2011, Noël Le Graët ne manque pas d'attention envers les Irrésistibles Français, le club de supporters officiel de l’équipe de France. «L’histoire à laquelle nous souhaitons les faire participer s’ancrera autour de cet esprit: ensemble, pour l’amour du maillot, constatait Florent Soulez, le responsable du projet, à son lancement en mars 2013. Les supporters doivent constituer un vrai moteur pour l’équipe, un lien particulier doit les unir indépendamment des résultats». Bannir l’idée d’une ambiance proportionnelle au score était donc déjà au programme, il y a trois ans, «dans la perspective du Mondial 2014 et plus encore de l’Euro 2016».

Les Irrésistibles peuvent désormais chanter debout pendant l'intégralité du match et «mettre le feu» à grands renforts de banderoles, étendards et drapeaux. «Nous avons un espace réservé pour nous installer en groupe, ça permet de mettre plus d’ambiance», détaille Damien Allary, l’un de leurs administrateurs. Ce membre du groupe depuis 2009 considère que les mesures de la «Fédé» sont devenues concrètes fin 2013, dans la foulée du barrage victorieux contre l’Ukraine pour la qualification au Mondial brésilien. «Il y a eu un regain d’intérêt autour de l’équipe à ce moment-là, estime Damien Allary. On a essayé de surfer dessus malgré les deux ans de matches amicaux après le Mondial, qui n’aident pas à mobiliser.» Aujourd'hui, après les quatre premiers matches de la France dans cet Euro, il affiche un enthousiasme mesuré. «Les chants qu’on lance dans le stade, personne d’autre ne les fait et même avec notre groupe, on ne sera repris que par quelques centaines de personnes, pas plus. Il faut vraiment des buts pour que cela décolle.»


Rassembler autour de l’équipe de France reste un chemin de croix dont les apôtres restent marginaux. «C’est le problème récurrent de l’équipe de France. La Fédération essaie de faire des efforts avec le groupe des Irrésistibles mais ça reste beaucoup trop minoritaire», note Philippe Broussard. Pour couronner le tout, l’UEFA, qui prend le pas sur la fédération dans l’attribution des places à l’Euro 2016, n’aide pas vraiment les membres des Irrésistibles. «Comme le placement est aléatoire à l’UEFA, nous sommes obligés de compter sur le code de regroupement quand on commande des places pour espérer être ensemble, souffle Damien Allary. Quand on y parvient, c’est difficile car on forme des lignes plutôt qu’un bloc sur plusieurs rangs». Le placement n’est pas la seule contrainte imposée par la plus grande instance du football européen. «Avec l’UEFA, rien ne rentre, pas de tifos, pas de banderoles, pas d’étendards, rien, fustige-t-il. Heureusement, avec le soutien de la Fédé, on a pu faire rentrer deux mégaphones et un tambour mais sans elle, c’était cuit.»

2016, pas pire que 1998

On peut se plaindre de ce public de spectacle, déplorer l'effet Disneyland que suscite l'Euro dans l'Hexagone, ces carences n'ont rien d'inédites. Il suffit d'ailleurs de revenir en septembre 1998 et à ce qu'écrivait le même Philippe Broussard dans les colonnes du Monde, au terme du Mondial:

«Côté tribunes populaires, sur les gradins d'où partent depuis toujours les chants d'encouragements, le malaise est profond. Il ne se limite pas à une poignée de passionnés, nostalgiques d'une époque révolue. Jamais le football n'a été confronté à une telle défiance. Le Mondial et les scandales liés à la vente des billets avaient montré combien les supporteurs traditionnels se sentaient négligés au profit de privilégiés sensibles à la “mode foot”. Le phénomène n'est pas nouveau, mais l'actualité récente a accentué ce sentiment d'injustice et suscité, chez les plus jeunes, des vocations de contestataire.»

«Un public costume-cravate». Ces mots prononcés par Didier Deschamps lors de la Coupe du monde 1998 n'ont pas pris une ride du côté du Stade de France. C'était l'époque où Libération moquait le public des loges, «exposition de cravates et costumes croisés où l'on s'échange numéros de portable plus volontiers qu'émotions» et où le capitaine tricolore déplorait que 80.000 personnes «applaudissent à un spectacle plus qu'ils ne soutiennent leur équipe», si bien que le président Jacques Chirac avait revêtu son maillot bleu blanc rouge et fait tomber la cravate lors de la finale face au Brésil.


Yvan Gastaut, historien et maître de conférences à l’université de Nice, situe ce basculement dans l'ère du football-spectacle aux années 1980 et au premier Euro organisé en France (1984). «Jusqu’aux années 1970, l’engouement pour l’équipe de France n’est pas un engouement national mais un truc de connaisseurs, en marge de la société, avançait-il récemment dans nos colonnes. Le sport est une affaire de sportifs et d’initiés, les femmes et les enfants vont peu au stade. C’est surtout une histoire d’hommes, au stade et au bistrot. Les années 1980, c’est le tournant. On voit apparaître la médiatisation. Le champ sportif n’est plus dans sa bulle mais traverse la société.»

Du champ sportif au chant des supporters, il n'y a qu'un pas, ou plutôt qu'un but d'écart. Pour que les scènes de liesse embrassent de nouveau les Champs-Elysées et les rues de tout le pays, les Bleus semblent contraints à la victoire finale. Rendez-vous donc sur la plus belle avenue du monde le 10 juillet, jour de finale... si et seulement si les Bleus l'emportent.

Bruno Cravo Journaliste

Cyril Simon Journaliste

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