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La terrible histoire d’un YouTubeur gay accusé d’avoir inventé une agression homophobe

Vincent Manilève, mis à jour le 01.07.2016 à 13 h 29

Quelques jours à peine après la tuerie d’Orlando, ce fait divers prend une tournure dramatique aux États-Unis.

Montage Slate.fr à partir d'une photo Instagram et d'une photo fournie par la police de West Hollywood

Montage Slate.fr à partir d'une photo Instagram et d'une photo fournie par la police de West Hollywood

Le nom de Calum McSwiggan, jeune YouTubeur britannique d’une vingtaine d’années, ne vous dit sûrement rien. Il ne compte d’ailleurs «que» 62.000 abonnés sur son compte, un chiffre très éloigné des millions des Cyprien et autre Norman. Mais au sein de la communauté LGBT anglo-saxonne, il fait partie des talents du numérique qui ont du poids.


Il y a quelques jours encore, lors de son passage dans le YouTube Space de Londres, il déclarait: «Je suis fier d’être un YouTubeur LGBT et fier de parler de ces sujets qui comptent.» Et effectivement, quand on parcourt sa chaîne, on peut visionner des vidéos avec des titres comme «harcèlement homophobe: vos histoires», «abandonner le sexe pour donner son sang» ou «Est-ce que Captain America devrait avoir un petit ami?». Il était devenu un relai important entre les associations LGBT et leur public.

Malheureusement, ce n’est pas son discours qui lui offrira son vrai quart d'heure de célébrité. En janvier dernier, victime de chantage, il est poussé à avouer avoir tourné dans des «cams shows» pornographiques alors qu’il avait 19 ans. Dans une vidéo intitulée «J’ai fait du porno gay et je suis désolé» et mise en ligne en début d'année, Calum McSwiggan raconte qu’après avoir été licencié en raison de son homosexualité, il a dû travailler dans ce genre de vidéos pour payer ses études.

«C’était trop facile, expliquait-il. On avait des dizaines de milliers de vues, et nous n’avons eu qu’à le faire pendant un mois avant de nous faire assez d’argent pour payer un an de loyer.» 

Buzzfeed UK lui a consacré un long article où il exprime ses regrets d’avoir eu des relations non protégées, et donc d’avoir donné le mauvais exemple. Certains lui reprocheront d’avoir voulu faire du clic sur quelque chose qui n’avait rien à voir avec l’industrie pornographique, mais le message du jeune homme lui permet de réaffirmer son engagement auprès de sa communauté.



«Je ne me suis jamais senti aussi terrifié d’être un homme gay»

Aujourd’hui, cinq mois plus tard, Calum McSwiggan refait parler de lui, mais pour une histoire bien différente. Cette année à Los Angeles, la LGBT Pride et la VidCon (événement dédié aux vidéos en ligne) se déroulaient au même moment. Le YouTubeur avait donc deux fois plus de raisons d’être présent. Mais sa soirée du dimanche 26 ne s’est pas déroulée comme prévue. Dans un post Instagram (également diffusé sur sa page Facebook) publié le 28 juin, on le voit dans un lit d’hôpital, avec un pansement sur la tête. En légende, il explique avoir vécu «la pire nuit de [sa] vie» en sortant de The Abbey, bar gay de West Hollywood.

 

«Après l’un des plus beaux week-ends au VidCon, nous sommes allés dans un club gay pour fêter ça, et vers la fin de soirée j’ai été séparé de mes amis et trois mecs m’ont tabassé [après que l'un d'entre eux l'a attiré loin du bar, ndlr]. Les autorités auraient dû être là pour m’aider et me protéger mais ils m’ont traité comme un citoyen de seconde zone. Avec trois dents cassées et six points de suture à la tête, je ne me suis jamais senti aussi terrifié d’être un homme gay aux yeux du public.»

Il remercie également trois de ses amis YouTubeur, dont Riyadh Kalaf, qui a également pris la parole sur Twitter avant d’effacer ses messages.

«C’est dégueulasse et terrifiant de voir que cette merde continue dans le monde d’aujourd’hui, et à l’un de mes meilleurs et plus chers amis, écrivait-il sans avoir été témoin direct de la scène. Il a trois dents pétées et des points de suture à la tête mais il est en sécurité avec nous maintenant. S’il vous plaît soyez prudents quand vous sortez avec vos amis, et ne vous séparez pas. Ces mecs savaient où nous allions à cause de nos messages sur les réseaux sociaux avant que l’on sorte et ont même prononcé nos noms pendant qu’ils le frappaient.» 

L'idée que des internautes les aient pistés via internet pour les agresser est terrifiante. Il faut savoir que, ces derniers jours, une campagne LGBT appelée #ProudToBe a été la cible de violents commentaires homophobes. La vidéo où participaient, entre autres, McSwiggan, a été la plus dislikée du compte officiel YouTube Spotlight, comme l’a relevé le site The Daily Dot. Lors de ce week-end de célébration de la communauté LGBT, peu de temps après la tuerie d’Orlando, les craintes étaient vives. D’ailleurs, le bar gay d’où sortait le YouTubeur avait posté des gardes devant ses portes après la fusillade. 

Très vite, les médias spécialisés commencent à relayer la nouvelle et les messages de soutiens se multiplient sur les réseaux sociaux.

«Je suis tellement en colère… Et désolé de ce qui est arrivé @CalumMcSwiggan. J’aurais aimé être là pour toi.»

La police dément l’agression, et internet se déchaîne

Sauf qu'une déclaration de la police locale, envoyée à plusieurs médias quelques heures plus tard, dément la version du jeune homme. Holly Perez, capitaine du bureau de West Hollywood, explique que ses agents «n’ont pas pu confirmer l’agression. M. McSwiggan, qui n’avait pas de blessure visible, a été arrêté après que des officiers l’ont observé en train de vandaliser une voiture dans le bloc 8900 de Santa Monica Boulevard. Après avoir été enregistré et pris en photo, M. McSwiggan a été placé seul dans une cellule dans les bureaux de West Hollywood. On a alors observé qu’il se blessait lui-même avec le combiné d’un téléphone payant à l’intérieur de la cellule. Du personnel médical a été appelé et M. McSwiggan a été transporté dans un hôpital local pour être soigné. La photo d’interpellation de M. McSwiggan a été prise avant que les officiers le voient en train de se blesser lui-même.» Voici la version de la police. La fameuse photo qu’elle a prise semble, en effet, ne pas montrer de blessure sur son visage. Il a été depuis inculpé pour fausse déclaration.

Dès lors, les médias américains mettent à jour leurs articles, et internet se déchaîne. L’histoire d’un acte homophobe se transforme en backlash contre un YouTubeur qui invente une agression pour chercher de l’attention et des likes. Sur sa page Facebook, les messages de haines submergent ceux qui le soutenaient quelques heures plus tôt.


«Tu devrais être expulsé et ne jamais revenir aux Etats-Unis.»


«Espèce de sale merde... J'espère qu'il y aura un sauna de Daech dans ton futur» 

«Belle tentative pour avoir de l'attention salope! Mais tu as échoué, tu as inventé un accident pour avoir des likes. J'espère que quelqu'un te bottera ton cul de gay.»

McSwiggan avoue s'être blessé seul, mais maintient sa version

Avec la déclaration de la police, on pensait la supercherie découverte. Mais les amis et collègues du YouTubeur vont une nouvelle fois voler à son secours. Melanie Murphy explique que cela s'est déroulé «dans un parking public, alors nous sommes sûrs qu'il y aura des vidéos de surveillance, et nous le croyons»


Autre élément important, elle explique que son ami se serait vengé en arrachant le rétroviseur d'une voiture qu'il estime être celle de l'un de ses agresseurs. Elle affirme même avoir sauvegardé des vidéos Snapchat qu'elle a prises quelques instants après l'agression supposée. Doug Armstrong, autre ami présent ce soir-là mais pas au moment des faits, ira dans son sens sur Twitter. 

«Mélanie à 100% raison. Ce que les médias essayent de dire est abominable. Tous les contributeur devraient avoir honte»

McSwiggan va également maintenir sa version des faits, toujours sur Facebook, tout en reconnaissant avoir détérioré une voiture et surtout s'être blessé tout seul pour sortir de sa cellule et éviter que son père ne paye la caution de 20.000 dollars:

«Dans un moment de désespoir pour sortir de la cellule, j'ai pris le téléphone payant au mur et je me suis frappé sur la tête aussi fort que je pouvais. Je savais qu'il fallait que je me blesse pour sortir de la cellule et aller à l'hôpital, et c'était la seule solution que j'ai trouvée pour sortir de là.»


C'est une première contradiction avec son post sur Instagram, où il liait ses blessures à la tête et l'agression. De plus, aucun de ses trois amis n'a vu directement ce qui s'est passé, ils sont arrivés quelques instants après. Dans l'autre camp, celui qui l'accuse d'avoir tout inventé, un certain Damien Nichols a pris la parole sur sa page Facebookdans certains médias, et même dans les commentaires des posts de McSwiggan, affirmant être celui qui a abordé le YouTubeur à la sortie du bar. Sans l'accabler ou relativiser la gravité de ce qu'il aurait fait, l'internaute explique dans deux posts que McSwiggan a «menti sur un bashing» et qu'il aimerait «qu'il s'excuse et répare la voiture de [son] ami». «Si vous aimez, suivez ou regardez Calum McSwiggan, boycottez-le.»


Et dans une interview à un magazine en ligne local, WEHOville, il a raconté sa version de l'histoire. «Il agissait de façon délirante, il avait volé une bouteille au Abbey, il avait littéralement attrapé la bouteille au bar et était parti. Il n'arrêtait pas de provoquer, il agissait n'importe comment. Il a frappé la voiture de mon ami, le seul hétéro de notre groupe, qui nous accepte complètement.» Là encore, dans une interview au site Advocate, le YouTubeur niera connaître Damien Nichols et maintiendra sa version des faits.

Un procès sur internet, bien avant le vrai procès

Ce qui est surréaliste dans cette histoire, c'est que le jugement de l'affaire se déroule sous nos yeux, sur internet, alors que le «vrai» procès est prévu le 19 juillet. Alors qu'on leur a conseillé de ne pas parler publiquement, tous les témoignages et preuves, vrais ou faux, s'accumulent sur les différents réseaux sociaux. Le 29 juin, la veille de l'audience, McSwiggan écrivait ainsi sur Twitter: «On m'a dit de ne rien dire avant demain mais rester silencieux nous tue. Si vous êtes un ami, envoyez-moi un message privé pour avoir la vérité.» La légendaire phrase «je ne parlerai qu'en présence de mon avocat» vient de voler en éclats. 

En agissant ainsi, le jeune homme voulait le soutient de sa communauté pour dénoncer un acte à l'écho particulier, quelques jours à peine après le drame d'Orlando. Mais à cause des récits contradictoires et de médiatisation volontaire, sa dénonciation de l'homophobie ordinaire a alimenté des discours de haine. Quelle que soit la vérité dans cette affaire, il est nécessaire d'analyser et de dénoncer les relents homophobes qui ont surgi en masse lors du backlash. 

Si McSwiggan dit la vérité, alors les forces de l'ordre, les médias et internet tout entier devront se remettre en question. Mais s'il a menti sur ce supposé acte homophobe, alors sa carrière sur internet, déjà bien ternie, risque de connaître un arrêt brutal. Le jeune homme pourrait alors se retrouver derrière les barreaux pendant un an.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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