Monde

Le Brexit a comme un parfum de «Stalingrad italien»

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 01.07.2016 à 17 h 37

Comme les électeurs communistes d’Italie qui ont fini par soutenir massivement Berlusconi, les Britanniques ont marqué un but contre leur propre camp.

Silvio Berlusconi, alors Premier ministre italien, lors d’une conférence de presse le 23 décembre 1994, un jour après avoir remis sa démission au président Scalfaro | PATRICK HERTZOG/AFP

Silvio Berlusconi, alors Premier ministre italien, lors d’une conférence de presse le 23 décembre 1994, un jour après avoir remis sa démission au président Scalfaro | PATRICK HERTZOG/AFP

Pour mieux comprendre la puissance de l’ouragan du Brexit, il est utile de se rappeler ce qui est arrivé en 1994 à Sesto San Giovanni, dans la périphérie nord de Milan. Au cours des années de boom économique, les usines, les ouvriers et les syndicats communistes militants se sont multipliés dans cette région, à tel point qu’on l’a surnommée le «Stalingrad de l’Italie». Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à chaque élection locale, régionale, nationale ou européenne, plus de 80% des habitants de Sesto/Stalingrad votaient pour le Parti communiste ou son candidat.

En 1994, la situation a changé et cette circonscription a connu un séisme politique aussi inattendu que le Brexit. Cette année-là, la crise a durement frappé le secteur industriel italien et Silvio Berlusconi, allié aux partis de droite, a posé sa candidature directement face à la gauche et −très spécifiquement− les partis d’origine communiste. Sesto San Giovanni a voté massivement pour Berlusconi.

La crise économique, la corruption politique et le désespoir avaient conduit les électeurs communistes à donner un coup de pied dans la fourmilière en choisissant quelqu’un qui représentait l’antithèse des candidats traditionnels. Mais, mis à part leur vote de protestation jubilatoire contre tout et tous les vieux briscards de la politique, le fait d’aider Berlusconi à accéder au pouvoir n’a guère profité aux habitants du Stalingrad italien.

Une fois chef du gouvernement, cet homme d’affaires n’a ni réalisé le «nouveau miracle italien» qui avait enthousiasmé ses électeurs, ni amélioré les conditions de vie des travailleurs, ni lutté contre la corruption −une énième promesse qui lui avait valu la confiance de nombreux Italiens. À bien des égards, porter Silvio Berlusconi aux fonctions de président du Conseil revenait pour les Italiens à marquer un but contre leur camp −une erreur qu’ils ont commise quatre fois! Les Britanniques viennent d’en faire autant.

Ravages

En Grande-Bretagne, ce sont peut-être les autorités locales des Cornouailles qui nous ont donné le premier exemple −et le plus illustratif− d’un but contre leur camp: 56,5% de ceux qui ont voté dans ce comté du Sud de l’Angleterre ont choisi le Brexit, ce qui signifie que ceux qui tiennent à rompre avec l’Europe y sont plus nombreux que la moyenne du Royaume-Uni. Mais l’ivresse de la victoire n’a pas duré. Le matin même de l’annonce du résultat favorable à la sortie de l’Union européenne, le conseil de Cornouailles a lancé à l’UE un appel pressant, lui demandant de garantir la pérennité du versement annuel de 60 millions de livres qu’il en reçoit depuis dix ans.

Et les Cornouaillais ne sont pas les seuls à avoir marqué contre leur camp. Étonnamment, les régions britanniques qui exportent vers l’Europe étaient les plus susceptibles de voter en faveur du Brexit. On peut donc supposer que ces mêmes régions perdront le plus grand nombre d’emplois du fait de la chute de leurs exportations.

Un autre exemple regrettable est d’Anita Sharma, qui est médecin: «J’ai consacré ma carrière à la recherche sur le cancer grâce à des financements de l’Union européenne. J’espère que ceux qui ont voté pour le Brexit se rendront un jour compte des ravages que cela va entraîner dans le domaine de la santé.» Le Royaume-Uni et l’Allemagne sont les pays qui reçoivent le plus de subventions européennes pour la science.

Illusion du contrôle

La réponse la plus courante à ces observations est que le vote pro-Brexit s’explique plutôt par la crainte d’un «excès» d’immigrants et de leur impact social et culturel que par des calculs économiques. Pourtant, autre paradoxe, les statistiques montrent que cette préoccupation relève davantage de l’anticipation que de la réalité. Les zones où la présence d’immigrés est la plus concrète ont souhaité rester dans l’Union.

«Take back control» (soit «Reprenons le contrôle»). Tel est le slogan qui été habilement utilisé pendant la campagne pro-Brexit. Une illusion –reprendre un contrôle censé avoir été perdu– qui s’est bien vendue au Royaume-Uni et que la cohorte de «redoutables réducteurs», de démagogues et d’opportunistes qui progresse aujourd’hui sur le Vieux Continent se chargera également de bien vendre dans d’autres pays européens. Les résultats dévastateurs de cette volonté de «contrôle» n’ont pris que quelques heures pour apparaître. Le plus dramatique est que la dépréciation monétaire qui a peu ou prou ramené la livre sterling au niveau de 1985 a déjà considérablement contracté l’économie du pays de Sa Gracieuse Majesté.

Reprendre le contrôle coûte actuellement extrêmement cher aux Britanniques, d’autant plus que c’est une illusion. Dans le monde d’aujourd’hui, le contrôle que promettent les démagogues n’existe plus. Ce sera peut-être l’une des nombreuses leçons à tirer du Brexit. Reste aussi à voir si les sociétés apprennent à ne pas commettre de nouveau les mêmes erreurs.

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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