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Brexit: la reine est silencieuse, et les Britanniques sont contents!

Dominique Dhombres, mis à jour le 30.06.2016 à 10 h 57

Elizabeth II est une professionnelle. Son prochain Premier ministre pourrait être un amateur.

Elizabeth II le 28 juin I PAUL FAITH / AFP

Elizabeth II le 28 juin I PAUL FAITH / AFP

L’absence totale de prise de parole de la part de la reine, sur un sujet qui touche pourtant au cœur de la fonction qui est la sienne, celle de souveraine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, a quelque chose de surprenant. Elle est pourtant passée presque inaperçue de l’autre côté de la Manche tant les Britanniques ont intégré les principes essentiels du régime. La reine règne, mais non seulement elle ne gouverne pas, elle n’est pas censée prendre position sur quoi que ce soit. C’est ainsi, cela ne se discute pas.

Elle aurait pu dire qu’elle entendait préserver l’intégrité de son royaume, menacée par les tendances séparatistes des Écossais, voire des Londoniens (mais là, il s’agit d’une blague), les uns et les autres ayant voté majoritairement pour le maintien dans l’Union européenne. Elle ne l’a pas fait. Les souverains d’autres pays européens, l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique, par exemple, auraient probablement réagi d’une tout autre manière. Pas ça, pas elle.

Elle est restée silencieuse et s’est même abstenue de tout geste symbolique qui aurait pu, après décryptage, signifier où penchait son cœur. Simplement a-t-elle commentée: «Je suis toujours vivante». La reine est restée obstinément hors du débat. Avant et après. Elle est au-dessus, ou ailleurs, comme il vous plaira. Ses sujets ont apprécié. Ils connaissent les règles. Elle aussi.

Les chrysanthèmes

L’explication tient en une formule, qui date du XIXe siècle, et qui n’est pas entièrement rationnelle. Qui ne l’est même pas du tout. Il faut préserver la «mystique royale», ce caractère un peu mystérieux, voire légèrement magique, de la fonction monarchique qui fait qu’un souverain britannique n’est pas exactement l’équivalent d’un président même quand celui-ci, comme ceux qui se sont succédés en France sous la IVe République, se contentent, selon la formule cruelle du général de Gaulle, «d’inaugurer les chrysanthèmes».

La reine aime les fleurs, au moins autant que les chevaux, mais son rôle ne se réduit pas à cela. À 90 ans, elle continue infatigablement à inaugurer des expositions florales et des courses hippiques. Elle préfère, quand cela est possible, déléguer un nombre croissant d’obligations diverses aux membres de sa famille qui sont en capacité de le faire. Son fils aîné, héritier du trône, met obligeamment la main à la pâte, quand il le faut, mais il est un peu gêné aux entournures par son mariage avec la princesse Diana, qui n’est pas un modèle à suivre. Du point de vue strictement héréditaire et monarchique, il a parfaitement rempli sa mission qui était d’avoir des héritiers.

Ne pas ajouter à la division

Diana n’avait pas compris que son rôle à elle se limitait à cela. Elle a secoué la monarchie, comme un cocotier, et fait le beurre et le bonheur des tabloïds en se rêvant un mariage d’amour qu’elle était la seule à vouloir. Elle l’a payé au prix fort. Le prince de Galles s’est remarié. Ses fils, leurs petites amies (réelles ou supposées), leurs épouses, enfants, et j’en passe, assurent un spectacle quasiment continu. Le balcon du palais de Buckingham est un must. Pour de plus amples informations, la collection complète de Paris Match des cinquante dernières années offre évidemment plus de grain à moudre que ce maigre résumé.

S’il faut recevoir, une fois par semaine, comme le veut la tradition, un Premier ministre nommé Boris Johnson, elle le fera

On en vient au rôle de la reine dans le référendum du 23 juin. Il est nul. Elle n’est intervenue en rien, n’a rien dit, rien montré, rien laissé voir. Et les Britanniques sont contents! Pourquoi, nous autres continentaux, reprocherions-nous à sa Gracieuse Majesté cette absence, cette quiétude, voire cette indifférence apparente? Les Anglais (sauf les Londoniens) et les Gallois étaient majoritairement pour la sortie, les Écossais et, plus étrange, les Irlandais du Nord, pour le maintien. En prenant position, la reine divisait ses sujets. Ce n’est pas dans ses habitudes. Ce n’est pas non plus son intérêt. La «mystique royale» en aurait pris un coup.

Un seul grand pays développé offre une situation comparable. On n’y voit le souverain qu’à quelques rares occasions, lorsqu’il sème, repique et coupe le riz dans un champ situé dans l’enceinte de son palais. La télévision retransmet assez longuement ces scènes. Il s’agit du Japon, vous aviez deviné sans doute. Là aussi l’empereur règne, ne gouverne pas et ne s’exprime pratiquement jamais. Son père était considéré comme étant d’essence divine. Il a mis beaucoup d’eau dans son saké, si j’ose. Il ne boit guère, de toute façon, tout comme la reine d’Angleterre.

Le numéro de la souveraine et du clown

La reine n’a rien dit, et ne dira rien. Cela fait le charme des institutions qui ne changent qu’à dose homéopathique. C’est un peu ringard, assurément. Le prince Charles est-il vraiment plus rock and roll? Pas sûr. Il continue de toute façon à faire peur depuis qu’il a déclaré qu’il parlait aux légumes de son potager pour les faire pousser. La reine n’a jamais dit rien de tel et ce n’est pas demain la veille qu’elle tiendra des propos de ce genre.

S’il faut recevoir, une fois par semaine, comme le veut la tradition, un Premier ministre nommé Boris Johnson, elle le fera. L’homme est un clown, et la reine n’est amusée que par les vrais clowns, ceux qui font rire les enfants. Elle a le temps de voir venir, d’ici septembre. Les Britanniques aussi. Mais l’Union européenne presse le mouvement. C’est un comble. Les Britanniques ont voté, à près de 52 % pour sortir de l’Union. Et voilà que ces diables de continentaux les bousculent, les houspillent, leur demandent de s’en aller vraiment, et au plus vite, s’ils en ont tant envie.

Il n’est pas sûr que le clown Boris soit le prochain Premier ministre. C'est  malheureusement probable. Il est certain que David Cameron s’est tiré une balle dans le pied. En restant silencieuse, la reine est nettement plus professionnelle que tous ces politiciens.

Dominique Dhombres
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