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Ce fugitif accusé de meurtre se dit persécuté à cause du 11-Septembre

Temps de lecture : 4 min

Accusé du meurtre de sa femme aux États-Unis, Kurt Sonnenfeld se défend depuis l’Argentine en se donnant le rôle d’un lanceur d’alerte sur le 11-Septembre.

Image extraite de l’émission «48 Hours»
Image extraite de l’émission «48 Hours»

Il aurait pu s’agir d’un fait divers comme un autre, d’une banalité dramatique. Mais comme nous le raconte le magazine GQ aujourd’hui, il n’en est rien.

La vie de Kurt Sonnenfeld, vidéographe vivant à Denver, Colorado, a basculé le 1er janvier 2002, alors qu’il avait 39 ans. Cette nuit-là, peu de temps après les douze coups de minuit qui célébraient la nouvelle année, la police locale découvre à son domicile sa femme Nancy en train d’agoniser dans la chambre du couple, du sang coulant de sa tête, et un revolver sur le sol. «Je n’arrive pas à croire qu’elle se soit tirée dessus», aurait expliqué le mari aux officiers.

Nancy est déclarée morte à 7h30 ce matin-là; elle avait 36 ans. Interrogé, Sonnenfeld affirme à nouveau qu’il s’agit d’un suicide; mais la police décide de poursuivre son enquête, troublée par certains éléments du dossier, notamment la blessure à la tête de Nancy, trop étrange pour qu’elle se la soit infligée elle-même.

Dans la presse locale, on se délecte de ce drame qui pourrait cacher un meurtre. Très vite, les journalistes découvrent que le nom de Kurt Sonnenfeld est déjà apparu dans les médias, lors d’un événement qui a fait basculer l’Amérique dans un nouveau monde: les attentats du 11 septembre 2001, qui ont fait près de 3.000 victimes. «Sonnenfeld a été vidéographe officiel sur le site du World Trade Center après les attaques du 11-Septembre, écrit GQ. Les médias n’étaient pas autorisés à l’intérieur du périmètre à l’époque mais, comme il travaillait comme réserviste pour la Federal Emergency Management Agency (Fema), il a pu réunir des vidéos des efforts menés par les secours qui ont été diffusées par la suite autour du monde.» Il a été interviewé par plusieurs médias, notamment CNN, et a posé avec de nombreuses célébrités. Son nom et son visage sont devenus connus d’une partie du peuple américain dans les jours qui ont suivi l’attaque.

Finalement, aucun élément dans le dossier du décès de sa femme ne lui vaut une condamnation pour meurtre aux yeux de la justice américaine. La «culpabilité au-delà du doute raisonnable» n’est pas établie. En juin 2002, il ressort libre après plusieurs mois derrière les barreaux de détention provisoire. Dans le cadre d’un numéro de l’émission «48 heures», qui est revenu fin novembre 2015 sur cette affaire, le journaliste du Denver Post Kirk Mitchell a raconté ce qu’il s’est passé ensuite dans la vie de Sonnenfeld. «Il est parti en voyage en Argentine, et il est tombé amoureux d’une jeune femme et a décidé qu’il allait rester en Argentine.» Ils se sont mariés quarante jours à peine après leur rencontre et ont donné naissance à deux jumelles.

«La version sud-américaine d’Edward Snowden»

Mais la justice n’en a pas fini avec lui. Près de deux ans après le premier procès, un juge lance un mandat d’arrêt pour meurtre à son égard. Sauf que, puisqu’il se trouve en Argentine, l’arrestation de Sonnenfeld se révèle complexe. L’homme se bat avec sa femme pour convaincre l’opinion publique argentine qu’il est un réfugié politique en quête de protection contre le gouvernement américain et le Colorado, où la peine de mort existe toujours. C’est là que le 11-Septembre refait surface: il explique que son pays en a après lui.

«Sonnenfeld avait un accès privilégié à Ground Zero, tout comme à d’autres sites, et il n’a jamais donné toutes ses vidéos à la Fema, écrit GQ. Les officiels américains ont sûrement compris qu’il allait montrer ses vidéos à la télévision argentine et voulaient le punir pour vouloir poser des questions incriminantes.» Il développe alors dans les médias argentins et même devant le Sénat du pays un argumentaire similaire aux «Truthers», qui estiment que le gouvernement américain savait et/ou qu’il a organisé les attentats.

Couverture des mémoire de Kurt Sonnenfeld

La tournure la plus étrange de cette histoire, qui galvanise aussi bien les médias argentins que les conspirationnistes du 11-Septembre, va se matérialiser en 2009 dans un livre intitulé El Perseguido, «Le Persécuté». Publié en espagnol uniquement, ce livre montre sur sa couverture des questions comme «Qu’a-t-il vu? Que sait-il?» et permet à Sonnenfeld de remettre à nouveau en cause la version officielle des attentats. «Ainsi, il devient la version sud-américaine d’Edward Snowden», explique GQ, et la mort de sa femme Nancy devient secondaire dans les médias.

Et pourtant, après un grand silence dans les médias américains, c’est bien pour parler de cette affaire qu’il a accordé une interview à «48 Hours» en novembre 2015 et à GQ fin juin 2016. S’il estime toujours que les attentats «ne se sont pas déroulés comme la commission sur le 11-Septembre l’a écrit», son premier objectif est de «prouver [son] innocence». «Je le jure devant Dieu, sur la vie des mes enfants et tout ce qui m’est cher que je n’ai pas tué Nancy, affirme-t-il. Nancy a tué Nancy.» Et comme lors de ses précédentes campagnes en Argentine, il déroule ses arguments: le complot de la justice, l’angle du tir, la projection de sang sur le mur, l’état dépressif de son ex-femme…

Autre raison pouvant expliquer cette prise de parole soudaine: en janvier 2015, le New York Times rapporte que la justice argentine a donné son accord pour l’extrader. Puis en novembre 2015, l’administration de la présidente argentine Kirchner a bloqué l’accord, comme elle en a le droit, évoquant des craintes vis-à-vis du respect des droits de l’homme. Les États-Unis pourront faire appel auprès du nouveau président argentin élu en décembre 2015, Mauricio Macri, mais, pour l’instant, Kurt Sonnenfeld peut continuer de vivre paisiblement dans le pays qui l’accueille depuis treize ans.

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