Monde

Turquie-État islamique, la guerre qui ne dit toujours pas son nom

Ariane Bonzon, mis à jour le 02.01.2017 à 9 h 47

L'attentat d'Istanbul apporte une nouvelle preuve que Daech veut faire de la Turquie une nouvelle ligne de front.

Istanbul, le 28 juin I OZAN KOSE / AFP

Istanbul, le 28 juin I OZAN KOSE / AFP

L'organisation État islamique a revendiqué, lundi 2 janvier, la responsabilité de la fusillade qui a fait au moins 39 morts dans une boîte de nuit d'Istanbul dans la nuit du 31 décembre 2016 au 1er janvier 2017. Dans cet article publié le 29 juin 2016, nous expliquions pourquoi l'EI a déclaré la guerre à la Turquie.

L’attentat contre l’aéroport d’Istanbul du 28 juin qui a causé la mort d'au moins 41 personnes n’a sans doute pas grand-chose à voir avec la «réconciliation» turco-israélienne, annoncée l’avant-veille. En perte de terrain en Irak et en Syrie, la nouvelle stratégie de l’organisation État islamique est d’exporter la guerre en Turquie afin d’ouvrir un nouveau front. C’est ce qu’elle fait depuis déjà plusieurs semaines. Et elle n’a pas besoin de prétexte supplémentaire.     

En s’attaquant à l’aéroport d’Istanbul (61,3 millions de passagers en 2015, soit deux fois plus que celui de Bruxelles et à peine moins que Roissy-Charles-de-Gaulle), le commando de l’EI n’a frappé ni l’opposition kurde ou de gauche comme en 2015, ni seulement les touristes comme en 2016, mais bien le cœur de la présence turque au monde. L’opération minutieusement préparée par une cellule d’«inspiration turque» aurait été perpétrée par un groupe de 7 hommes, dont certains seraient d’origine d’Asie centrale, selon l’expert militaire Metin Gurcan qui l’annonçait dès la nuit dernière, précisant que trois des assaillants avaient été tués, 1 capturé et 3 autres recherchés.

Cible officielle

À l’été 2014 et surtout à l’été 2015 avec l’ouverture de sa base d’Incirlik aux F-16 américains, les autorités d’Ankara ont finalement effectué leur virage stratégique et rejoint la coalition anti-État islamique en Irak et en Syrie. Sans s’en trop en faire la publicité, elles sont passées à l’offensive (frappes sur l’EI, arrestations, échanges d’informations, contrôle des djihadistes étrangers) tout en donnant la priorité à l’autre front, celui de la guérilla urbaine kurde du PKK, que l’armée cherche à écraser.   

L’État islamique tient donc aussi Ankara pour responsable de ses pertes en territoire et en hommes. Ainsi, l’expert américain Michael S. Smith II a-t-il noté que depuis la mi-2015, dans son magazine Dabiq l’EI ne se cachait pas de vouloir mener le djihad en Turquie prenant de plus en plus ouvertement Erdogan comme cible de sa propagande.   

De façon moins spectaculaire et dévastatrice que l’attentat du 28 juin à l’aéroport d’Istanbul, l'organisation État islamique fait régulièrement pleuvoir des roquettes Katyusha sur les villages turcs, ce qui a déjà causé la mort de vingt-et-une personnes. Le spectre d’une situation à l’israélienne (déluge chronique de roquettes tirées de Gaza ou du Sud Liban) hante le commandement militaire, car ce genre d’attaques ne peut jamais être complètement jugulée.

Volte-face

Plus symptomatique encore de sa nouvelle stratégie, Daech a récemment inauguré deux modes opératoires: d’abord en tirant fin avril un missile anti-char de fabrication russe à partir du territoire syrien, il aurait touché un ou deux obusiers T-155; puis le 1er mai en lançant une voiture-piégée contre le quartier général de la police à Gaziantep (2 policiers tués et 20 blessés). L’auteur de cet attentat serait membre de la cellule turque de l’EI déjà responsable de deux attentats, à Suruç et à Ankara en 2015, qui visaient la mouvance kurde ou turque de gauche. À Gaziantep, c’est la première fois que l’EI s’en est pris aux forces de sécurité turques.

Les nouvelles modalités et les cibles de ces attaques de moindre ampleur sont souvent passées sous silence par les médias occidentaux. Or, à côté de l’attentat contre l’aéroport d’Istanbul, ce sont elles qui donnent la vraie photo de ce qui se passe aujourd’hui en Turquie alors que le pays est en train de devenir la seule base de repli possible pour des milliers de djihadistes de l’EI en déroute.

Et cette photo, c’est celle d’une guerre qui ne dit pas toujours son nom mais oppose l’État turc à une organisation, l’Etat islamique, dont il a facilité l’essor pendant plus de trois années au nom de l’ennemi commun kurde et qu’il lui faut désormais combattre non seulement en Syrie, en Irak mais sur son propre territoire.

Ariane Bonzon
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Journaliste
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