Sports

L'Angleterre, cette grande nation de football sans grande équipe

Temps de lecture : 4 min

Si les «Three Lions» déçoivent régulièrement depuis 1966, il y a une raison. Et même plusieurs.

VALERY HACHE / AFP.
VALERY HACHE / AFP.


Il s'agit à la fois d'un retentissant retournement de situation, sûrement de l’exploit de l’Euro 2016 et d’une immense surprise dans l’histoire du foot: l’Angleterre, 11e nation Fifa, considérée comme la sélection la plus chère d’Europe d’après les économistes du CIES, a été battue par l’Islande, pays de 323.000 habitants et seulement 34e nation Fifa. L’exploit est tellement important que sitôt le match fini, le sélectionneur anglais, Roy Hodgson, a annoncé sa démission et que tous les joueurs interrogés se sont excusés de ce cataclysme.

Comment expliquer la performance islandaise? Comment les Three Lions, pourtant créateurs du football et organisateurs du championnat le plus cher et le plus lucratif du monde, la Premier League, ont-ils pu perdre face à des Nordiques surmotivés et enflammés? Le pays des volcans ne dispose que de 100 joueurs professionnels, et sur ceux-ci, 23 ont réussi à éliminer une très grande nation du foot. La prouesse est sensationnelle et continuera à alimenter les livres d’histoire du sport pendant très longtemps.

Il faut dire que la sélection anglaise déçoit depuis une éternité. Après son titre de champion du monde, en 1966, elle n’a jamais semblé concurrencer les autres nations lors des grandes compétitions internationales. Tout a été fait, tout a été tenté mais rien n’a fonctionné. D’un côté, les joueurs semblent démotivés, plus préoccupés par le fait de briller sur leurs terres locales, lors du championnat, et de l’autre, la fédération et les supporters se désintéressent du concert des nations sportif. A en écouter certains, la victoire en Premier League serait plus prestigieuse qu’une performance à l’Euro...


Mais la motivation n’est pas la seule responsable de cet échec. Déjà, en 2010, l'économiste Stefan Szymanski et le journaliste Simon Kuper s’étaient demandé, dans Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, et autres mystères du football décryptés, «pourquoi l’Angleterre perd tout le temps» alors qu’elle est censée avoir le meilleur championnat du monde. Ils n’avaient pas élaboré une analyse tactico-stratégique, en mettant en avant la pauvreté du jeu ou le manque d’ambition technique des coéquipiers de Wayne Rooney, mais avaient construit une étude socio-économique.

A partir de trois arguments, les auteurs avaient simplement conclu que «l’Angleterre ne pourra jamais être une grande nation du foot». Tout d’abord, son PIB par habitant, variable déterminant la richesse économique d’un pays, donc sa force de formation (sa capacité à construire des infrastructures sportives et à offrir à l’ensemble de ses citoyens les moyens de réussir) ne le situe pas à la première place. Il n’est que 23e sur 184, d’après les données du FMI, avec 39.372 dollars (en parité de pouvoir d’achat) par habitant. A l’inverse, l’Islande est devant, à la 16ème place, avec 45.416 dollars. La Belgique, l’Allemagne ou la France, les grandes favorites de la compétition, sont elles aussi devant l’Angleterre.

Manque de diversité

Ensuite, analyse plus sociologique, Kuper et Szymanski ont montré que le manque de diversité au sein des «Three Lions» constituait un frein à la performance et la motivation. À partir d’une étude des profils sociologiques des joueurs, les auteurs se sont rendus compte qu’ils étaient quasiment tous enfants des classes défavorisées d’Angleterre et avaient tous les mêmes capitaux sociaux. En théorie, cela serait un frein à la création et à la prise de risque, chose qui a été montré dans de nombreuses études universitaires: la diversité est un accélérateur de croissance, contrairement à l’homogénéité sociale.

Enfin se rajoute le dernier argument, «la faute au sélectionneur». Que l’on parle de Roy Hodgson ou, avant lui, Stuart Pearce, Steve McClaren ou Peter Taylor, il ne s’est agi que de coachs anglais alors que son football est caractérisé par une immense diversité allochtone. En Premier League, il n’y a aucun entraîneur anglais dans le top 10! Il y aurait donc un immense déficit de management outre-Manche, aucun ne serait capable de truster les premières places en championnat et l’équipe nationale ne se retrouverait qu’avec des seconds couteaux.

Lundi, dès le coup de sifflet final, le consultant Jean-Michel Larqué jugeait, sur BFM TV, que «le coaching de Roy Hodgson a été catastrophique. […] C’est fini l’ère de l’intellectuel du foot, ce vieux briscard qui élabore une équipe en amont et atteint de voir ce qu’il se passe. Ne tente rien et ne fait rien. […] Pendant la rencontre, Hodgson restait stoïque sur son banc, ne criait pas, ne motivait pas ses joueurs, ne leur demandait pas de déborder, de monter, de se dédoubler, de permuter, rien. […] Aujourd’hui, l’entraîneur doit être le douzième homme, il doit vivre le match, invectiver l’arbitre, soulever les supporters, réveiller ses joueurs. Regardez Conte avec l’Italie, il était à fond. Regardez Diego Simeone avec l’Atletico Madrid, regardez Zidane avec le Real. Tous ces coachs sont à fond pendant 90 minutes, ils remettent en cause leur stratégie et la modifient en permanence. Hodgson, lui, était absent».

Absence d'expérience étrangère

Un autre élément, pas mis en avant par Kuper et Szymanski, mais établi pendant la rencontre par l’ancien joueur Bruno Cheyrou sur BeinSport, est «l’absence d’expérience étrangère des anglais». La sélection britannique était la seule, à l’Euro, à présenter une liste sans aucun joueur évoluant ailleurs qu’en Premier League. Toutes les autres équipes, même la Russie, disposaient de joueurs avec une expérience étrangère, ayant vécu au moins une pige en dehors de leurs frontières et amenant donc un regard différent, nouveau. Les 23 Anglais, eux, ne connaissent QUE la Premier League.

« Il y a un manque de créativité, un manque d’ambition. Les joueurs ont passé l’année à évoluer avec le même plan de jeu, la même tactique, les mêmes mécanismes offensifs et défensifs. Aucun joueur ne connait autre chose, personne n’évolue à l’étranger, où les formations et les tactiques sont différentes. Aucun joueur ne peut apporter quelque chose d’autre. […] Les Anglais sont bloqués ».

Peut-être que c’est là que le bât blesse: la Premier League. En tant si ce n'est meilleur, du moins plus riche championnat du monde, elle a attiré dans ses filets les meilleurs joueurs, étrangers, et les meilleurs coachs, étrangers. Les locaux n’ont eu aucun moyen de truster les premières places et se retrouvent relégués en seconde partie de tableau. Quant aux bons Anglais, ils restent sur place, ne partent pas tenter leur chance à l’étranger et n’ouvrent pas leur esprit à des nouvelles manières de jouer. Dans tous les cas, la sélection est bloquée...

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