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Le Brexit a-t-il fait disparaître le couple franco-allemand?

Daniel Vernet, mis à jour le 28.06.2016 à 18 h 05

Plus encore après la décision britannique de quitter l’UE, Berlin se retrouve face à un partenaire affaibli et Paris face à un partenaire trop fort.

Le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel au côté du président du Conseil italien Matteo Renzi, à Berlin, le 27 juin 2016 | John MACDOUGALL/AFP

Le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel au côté du président du Conseil italien Matteo Renzi, à Berlin, le 27 juin 2016 | John MACDOUGALL/AFP

En avril 1990, après le tumulte provoqué par la chute du mur de Berlin quelques mois auparavant, François Mitterrand et Helmut Kohl avaient pris la plume ensemble pour proposer à la présidence alors irlandaise de la Communauté européenne, une double conférence gouvernementale sur l’Union économique et monétaire (UEM) et sur l’union politique de l’Europe. Cette initiative franco-allemande devait déboucher deux ans plus tard sur le traité de Maastricht. Le président français et le chancelier allemand étaient loin d’être d’accord. Le premier voulait la monnaie unique pour ancrer l’Allemagne dans l’Europe et empêcher que le Deutsche Mark ne dicte sa loi. Le second voulait un cadre démocratique pour l’Allemagne afin que, réunifiée, elle ne soit pas tentée par ses démons historiques, même au prix de l’abandon du Deutsche Mark, symbole de la réussite d’après-guerre.

La synthèse qui a été trouvée à Maastricht n’a certes pas totalement répondu aux attentes des uns et des autres mais elle a permis des progrès de l’intégration européenne et surtout évité que le continent ne retombe dans ses querelles ancestrales à la suite de la réunification allemande. Margaret Thatcher ne voyait-elle pas derrière la disparition de la RDA le spectre renaissant du IIIe Reich?

Après la victoire du Brexit au référendum du 23 juin, François Hollande et Angela Merkel ont promis de donner «de nouvelles impulsions» à la politique européenne... pour mars 2017, à l’occasion du 60e anniversaire du traité de Rome. Mais ils l’ont fait tellement de fois depuis quatre ans qu’il est difficile de ne pas être sceptique sur leur détermination. Pour éviter un tête à tête, lors de leur première rencontre après le référendum britannique, ils ont invité le président du Conseil italien Matteo Renzi. Celui-ci était à la fois un soutien pour le président français et un témoin de la faiblesse française pour la chancelière.

Le problème n’est pas que Paris et Berlin ne soit d’accord ni sur le calendrier des négociations avec Londres, ni sur les priorités d’une relance de l’UE. Depuis le traité de l’Élysée en 1963, les désaccords ont toujours été la règle. Jamais la France et l’Allemagne n’ont été spontanément sur la même ligne. Mais elles ont toujours cherché à trouver des compromis, une voie moyenne entre des positions opposées pour entraîner les autres États-membres. Si, depuis quatre ans, cette forme de coopération à la fois conflictuelle et consensuelle, ne fonctionne pas, si, après la victoire du Brexit, une déclaration commune entre le président et la chancelière fait défaut, l’explication tient dans le déséquilibre des forces entre la France et l’Allemagne. Plus encore après la décision britannique de quitter l’UE, Berlin se retrouve face à un partenaire affaibli et Paris face à un partenaire trop fort.

Fossé à combler

De plus, deux lignes de front existent aujourd’hui. La première court entre la France et l’Allemagne; la seconde entre la gauche et la droite, en Europe comme au sein de la grande coalition à Berlin. Entre Paris et Berlin, les divergences sur la politique économique et financière n’ont pas été purgées. La France veut approfondir l’Union économique et monétaire, propose un renforcement des institutions de la Zone euro, veut mettre l’accent sur la croissance et les investissements. L’Allemagne insiste sur la nécessité, inscrite dans le programme de Lisbonne de 2000, d’accroître la compétitivité de l’économie européenne, en diminuant les déficits publics et respectant le traité budgétaire.

Aussi longtemps que ce fossé ne sera pas comblé, les déclarations sur l’approfondissement de l’UEM seront vaines. Faut-il alors changer de terrain de coopération et donner la priorité à la sécurité intérieure et extérieure, un domaine qui concerne directement les citoyens européens, depuis la guerre en Ukraine et la crise des réfugiés? C’est ce qu’ont tenté de faire les deux ministres des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier. Ils ont soumis à leurs autres collègues de «l’Europe des Six» (les pays fondateurs du Marché commun) un «papier» de dix pages «pour une union de plus en plus étroite de nos peuples» mais une union «flexible», avec des niveaux d’ambition différents quant à la place de l’Europe dans le monde, c’est-à-dire une Europe à géométrie variable, même si l’expression n’est pas employée. À notre connaissance, c’est le premier texte commun entre les deux ministères des Affaires étrangères portant sur l’avenir de l’Europe depuis… 2000. À l’époque, le Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay et le Planungstab du ministère des Affaires étrangères avaient avancé des propositions dont certaines seront reprises dans le Traité constitutionnel de 2005.

Élection présidentielle en France, élections générales en Allemagne... L’année 2017 ne semble guère propice à des initiatives spectaculaires dans la politique européenne

Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier proposent un agenda commun de sécurité afin que l’Europe devienne un acteur global et indépendant, dans la prévention et la gestion des crises. Afin aussi qu’elle mène des opérations armées communes et lutte contre le terrorisme, en élargissant les pouvoirs du parquet européen. Ils plaident pour une politique européenne d’asile et de gestion des réfugiés, une politique concertée d’immigration et une distribution équitable des migrants. Dans la partie consacrée à l’économie, le texte évoque le principe cher à la France, à savoir que les pays excédentaires comme l’Allemagne devraient faire preuve de solidarité en augmentant leurs dépenses pour compenser les efforts accomplis par les pays déficitaires. Cette idée est jusqu’à maintenant taboue au ministère des Finances à Berlin.

En campagne

On rejoint la ligne de fracture qui passe au sein de la coalition gouvernementale en Allemagne. Membre du Parti social-démocrate (SPD), Frank-Walter Steinmeier donne l’impression de vouloir s’émanciper des directives données par Angela Merkel. Il a critiqué en juin les manœuvres de l’Otan près des frontières russes et il a signé avec son collègue français un texte sur l’Europe qui n’avait pas été montré à la chancellerie. Angela Merkel s’est bien gardée de mentionner ce texte en réagissant au référendum britannique. Deux autres membres éminents du SPD, Sigmar Gabriel, président du parti et par ailleurs vice-chancelier, et Martin Schulz, président du Parlement européen, viennent de signer une tribune dans laquelle ils réclament une politique économique orientée vers la croissance, un programme d’investissements allant bien au-delà du «plan Juncker», en bref la fin de la politique d’austérité.

Comme les Français, les Allemands vont voter en 2017, pour renouveler leur parlement et désigner le (ou la) chef(fe) du gouvernement. Les sociaux-démocrates ont lancé la précampagne électorale. Ils cherchent à sortir du piège qui ne leur donne le choix qu’entre jouer les seconds rôles de la démocratie chrétienne ou retourner dans l’opposition. Sigmar Gabriel a lancé un ballon d’essai en évoquant l’hypothèse d’une coalition de gauche, entre le SPD, les Verts et la gauche radicale Die Linke. À noter qu’une telle alliance serait déjà majoritaire dans le Bundestag actuel. Elle a jusqu’à maintenant échoué parce que Die Linke, conglomérat d’anciens communistes de l’Est et de dissidents social-démocrates, militait pour la sortie de l’Otan. Au niveau régional, une coalition rouge-rouge-verte sous la direction d’un ministre-président de Die Linke, gouverne le Land de Thuringe.

Élection présidentielle en France, élections générales en Allemagne: l’année 2017 ne semble guère propice à des initiatives spectaculaires dans la politique européenne, même si le 60e anniversaire du traité de Rome sera l’occasion de grands discours. Il faudra attendre la fin de l’année, un calendrier qui convient très bien à Angela Merkel, dont il ne fait guère de doute qu’elle briguera un quatrième mandat. Elle aime prendre son temps et attendre la décantation des positions divergentes avant de trouver les points qui pourraient faire consensus.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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