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Le Brexit est né dans une morne pizzeria du terminal 3 de l'aéroport de Chicago

Temps de lecture : 7 min

C'est dans un fast-food, en 2012, que David Cameron aurait pris la décision d'appuyer un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne.

David Cameron au sommet de l'Otan en 2012 I TASOS KATOPODIS / AFP
David Cameron au sommet de l'Otan en 2012 I TASOS KATOPODIS / AFP

Dans le tumulte entourant la victoire du «Leave» lors du référendum britannique sur le Brexit, un détail incroyable sur la manière dont serait né le référendum en question est en train de donner lieu à une controverse. Au centre: une pizzeria de l’aéroport de Chicago.

Tout a commencé avec une analyse a posteriori du référendum publiée dans le Financial Times par George Parker et Alex Barker. Dans ce texte, les deux journalistes décrivent les discussions en coulisse, en 2012, entre David Cameron et l’ancien ministre des Affaires étrangères William Hague sur les implications d’un référendum pour les conservateurs. Ils attendaient le vol qui les ramènerait en Angleterre après la conférence de l’Otan qui s’était tenue à Chicago cette année-là:

«Avec le soutien de William Hague, l’ancien ministre des Affaires étrangères, M. Cameron a conclu que le seul moyen de conserver l’unité du parti durant la campagne des élections générales britanniques de 2015 était de promettre un référendum sur l’Union européenne. Le cadre de cette décision fatale: une pizzeria de l’aéroport O’Hare de Chicago, où M. Cameron rencontra M. Hague et Ed Llewellyn, son fidèle chef de cabinet, habitué de Bruxelles.»

Oui, vous avez bien lu.

À en croire Parker et Barker, le référendum qui a conduit à la démission du Premier ministre britannique, à l’effondrement de la livre sterling, à la panique sur les marchés mondiaux et qui pourrait mener à une récession ainsi qu’à la dissolution de l’Union européenne, voire du Royaume-Uni lui-même –union trois fois centenaire qui fut jadis à la tête du plus grand empire que l’humanité ait jamais connu– s’est décidé autour d’une part de pizza dans un aéroport de Chicago.

Parker et Barker ne sont pas les seuls à avoir décrit ce sommet de la pizza.

En août dernier, Anthony Seldon, du Daily Mail faisait aussi allusion à une réunion entre Hague et Cameron à O’Hare:

«Mais au printemps 2012, la pression qui pèse sur Cameron pour organiser un référendum est quasiment impossible à contenir. D’abord réticent, Osborne finit par céder. Et le 21 mai, dans le cadre improbable d’une pizzeria de l’aéroport O’Hare de Chicago, l’affaire est conclue. Cameron s’attable avec William Hague et ils conviennent ensemble de proposer un référendum avant la fin 2017. Osborne a encore quelques réserves. Mais Cameron ne peut attendre plus longtemps et le référendum est officiellement annoncé.»

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions à ce Brexit décidé à la hâte dans un fast-food d’aéroport à des milliers de kilomètres du 10 Downing Street ne furent pas tendres.

(La débâcle politique de Cameron a débuté à O’Hare.)

(David Cameron mâchant un morceau de pizza gélatineux à O’hare. «Cette pizza, pense-t-il, cette pizza, c’est la mondialisation technocratique»).

(Je savais que O’Hare pouvait donner des envies de suicide, mais pas au niveau national)

Et cela se comprend. Cependant, ce guide établi par le magazine Eater des endroits où se restaurer à O’Hare en 2012 laisse penser que le Brexit aurait pu naître sous de plus mauvais auspices encore. Imaginez seulement. Que se serait-il passé si Cameron avait, au lieu de ça, décidé de la manœuvre en sirotant un milk-shake à la vanille chez Smoothie King? Que dirait-on si la porte vers l’indépendance que les Écossais vont à nouveau essayer d’obtenir après des siècles d’union avait été ouverte dans un Burrito Beach? N’aurait-il pas été tout aussi plausible que Cameron scelle le destin d’une nation entière, qui régnait jadis sur près d’un quart des terres du monde, dans un Nuts on Clark, tout en tentant de déloger un morceau de maïs coincé entre ses dents?

Toutefois, quelques heures après l’article du Financial Times, le porte-parole de Chicago Aviation, Owen Kilmer, a déclaré au Chicago Tribune que la réunion en question n’avait jamais eu lieu:

«Kilmer a expliqué vendredi que, en sortant de l’avion privé qui l’avait amené à Chicago pour le sommet de l’Otan, Cameron s’était directement précipité dans un véhicule qui l’avait conduit au centre-ville et que, en raison des mesures de sécurité, “il ne s’était jamais trouvé dans aucun des terminaux de O'Hare ... que ce soit à l’arrivée ou au départ.” Il n’est donc pas possible que Cameron ait mangé dans un établissement de O'Hare, même s’il a pu s’acheter une part de pizza ailleurs.»

Ainsi aurait pu s’achever la meilleure histoire alimentaire de la politique britannique depuis la malheureuse tentative d’Ed Milliband de manger un sandwich au bacon au petit déjeuner en 2014 (exactement deux ans et un jour après le supposé sommet pizza de Cameron)… sauf que le repas de Cameron a semble-t-il été observé par plusieurs témoins.


(Ils ne pouvaient pas savoir: ces deux types ont assisté à la négociation du #Brexit par David Cameron il y a cinq ans. /// C’est agréable de voir le Premier ministre britannique David Cameron manger au milieu des gens normaux à O’Hare après deux jours très sécuritaires au sommet de l’#OTAN /// Preuve évidente de l’austérité budgétaire britannique: David Cameron est en train de manger dans un fast-food à l’aéroport O’Hare en attendant qu’un vol commercial le ramène en Grande Bretagne.)

Slate a contacté Kvam et Robert Moore, d’ITV, mais n’a toujours pas reçu de réponse de leur part. Moore est également l’auteur d’un article, publié le lendemain de son tweet, qui revenait sur le rendez-vous secret avec plus de détails et qui affirmait que Cameron avait quitté Chicago sur un vol commercial d’American Airlines:

«Hier soir, pendant que j’étais à l’aéroport O'Hare de Chicago, le Premier ministre était en train de manger dans un fast-food, entouré d’autres voyageurs, en attendant un vol d’American Airlines pour rentrer à Londres. J’étais avec Kim Darroch, le conseiller à la sécurité nationale de Cameron. “C’est l’austérité en Grande-Bretagne”, a-t-il dit en souriant.»

Le récit de Moore soulève plusieurs questions supplémentaires. Comment Cameron aurait-il pu organiser une rencontre privée et extrêmement lourde de conséquences alors qu’il était assis au milieu d’autres voyageurs? Et si Hague et Llewellyn étaient présents, pourquoi n’ont-ils pas été mentionnés à l’instar du conseiller à la sécurité nationale de Cameron, Kim Darroch?

Quoi qu’il en soit, il semblerait que la Chicago Aviation Authority soit dans l’erreur ou que plusieurs personnes aient eu la même hallucination ce soir-là dans l’aéroport O’Hare (un lieu qui, soyons honnêtes, provoque chaque jour des accès de folie chez de nombreux voyageurs).

Mais alors, si cette rencontre a réellement eu lieu, où s’est-elle déroulée? Un restaurant en particulier semble être le candidat le plus probable.

Le Brexit aurait selon toute vraisemblance vu le jour dans une Pizzeria UNO du terminal 3 de l’aéroport O’Hare, d’où partent tous les vols d’American Airlines. Comme le listing de Eater l’indique, cet établissement se trouve dans ce terminal depuis fin 2012, au moins, et c’était sans doute la seule pizzeria du terminal avec des places assises lorsque la liste a été réalisée.

La pizzeria du terminal 3 ne semble pas posséder de page internet, mais les avis des clients des différentes pizzerias UNO de l’aéroport O’Hare sont pour le moins mitigés. Plusieurs clients trouvent les pizzas carrément «insipides» comparées à celles, très épaisses, qui font la réputation de Chicago et que l’on sert dans différentes chaînes de la ville, comme Giordano’s:

(On est loin de Giordano’s. Très loin. Si les pizzas Uno de l’aéroport O’Hare sont aussi bonnes que les vraies pizzas Uno, je n’y mettrai jamais les pieds.)

D’autres clients semblent satisfaits de l’adresse du terminal 5, allant même jusqu’à garantir l’authenticité des pizzas UNO:

(Rien de mieux qu’une pizza de Chicago à Chicago!)

La rencontre de Cameron aurait tout aussi bien pu se dérouler dans l’un des deux autres établissements avec places assises du terminal, qui servaient également des pizzas à l’époque –un Macaroni Grill et un Wolfgang Puck. Après tout, Moore écrit que le repas de Cameron avait lieu dans un «fast-food», ce qui ne signifie pas nécessairement une pizzeria. Mais le Grill et le Puck ne semblent pas réellement correspondre à la description d’un «fast-food». (Selon Eater, ce sont des établissements «décontractés».)

Il semblerait donc que nous pouvons dire que la pizzeria dont il est question dans les articles du Financial Times et du Daily Mail soit bien… une pizzeria. Le terminal 3 abritait aussi une pizzeria Reggio’s en 2012, mais une recherche sur Yelp laisse penser qu’aucune des deux filiales ne dispose de table et que la qualité des pizzas est telle que l’on n’ose vraiment pas imaginer Cameron en pleine discussion politique dans ces lieux.

Slate n’a pas encore eu de retour de la part de la société de gestion de la restauration à O’Hare sur la rencontre de Cameron ou sur un projet de plaque commémorative. Mais les clients de la Pizzeria UNO du terminal 3 –aujourd’hui devenue, semble-t-il, un UNO’s Pizza Express– ont de bonnes raisons de croire que leurs pizzas sont servies dans l’un des lieux qui ont le plus marqué l’histoire géopolitique. Grâce à Cameron, nous pouvons désormais ajouter un lieu à la liste des rencontres internationales qui ont façonné le monde moderne: il y a eu Versailles, Yalta, Bretton Woods et la Pizzeria UNO du terminal 3 de l’aéroport O’Hare de Chicago.

Osita Nwanevu Journaliste à Slate.com

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