Culture

Maurice Dantec, l’écrivain en avance sur (la détestation de) son temps

Temps de lecture : 3 min

L'écrivain de science-fiction, décédé à 57 ans, doublé d’un des polémistes les plus angoissés du début du XXIe siècle, était un précurseur parmi les réacs modernes.

Maurice G. Dantec, en mars 2003 à Paris | MARTIN BUREAU/AFP
Maurice G. Dantec, en mars 2003 à Paris | MARTIN BUREAU/AFP

Dans la France de 2016, où les controverses ethnico-religieuses sur la composition de son équipe de foot semblent la seule distraction de la peur obsédante d’un prochain attentat djihadiste, on a du mal à se rappeler que Maurice G. Dantec, romancier français mort à l’âge de 57 ans ce 25 juin, a pu passer pour une curiosité dans le paysage médiatique des années 2000, tant sa paranoïa de l’époque ressemble à nos obsessions actuelles. Le romancier, auteur dans les années 1990 de fresques cyberpunk comme Les Racines du mal et Babylon Babies, aura pourtant été un précurseur d’une mouvance qui s’est spécialisée dans une littérature catastrophiste –d’aucuns diraient d’anticipation– et une dénonciation des travers de la modernité, popularisée sous l’étiquette collective de «nouveaux réactionnaires» en 2002. Alors que sa maison d’édition a annoncé sa mort, jamais le courant qu’il a contribué à former n’a été aussi puissamment relayé dans l’opinion française.

Quand il apparaît sur les écrans dans les années 1990, Dantec incarne un type de personnage alors inclassable et médiatiquement intéressant, avec son look de rocker et son imaginaire littéraire post-apocalyptique. C’est d’abord son image d’artiste underground qui parle de drogues et de technologies qui surnage. Détail croquignolet: dans un article du Monde en 2004, il explique être «abonné à un grand nombre de lettres d’information par internet»: ce côté baroudeur des nouvelles technologies de l’information, à une époque où les réseaux en ligne incarnaient l’avenir et faisaient l’objet d’une fascination, et son intérêt pour les sujets scientifiques ont fait son originalité et contribué à ce que son personnage de polémiste politique ne se révèle que dans la deuxième partie de sa vie.

Un Houellebecq exilé au Québec

En 2004, l’auteur écrit trois lettres de vœux adressées au Bloc Identitaire, groupuscule à la droite du FN, avec lequel il s’engage dans une discussion portant sur «l’islamisation de l’Europe» et «la dissolution de l’Occident»:

Votre combat pour empêcher l’islamisation de l’Europe me touche profondément

Maurice G. Dantec

«Votre combat pour empêcher l’islamisation de l’Europe, la dissolution de l’Occident (le vrai) me touche profondément», leur écrit-il. Et ajoute: «J’assume d’être définitivement étiqueté fasciste par la presse des bobos.»

Ce n’est pas la première fois qu’il aborde ces thèmes, mais cette correspondance marque un tournant dans la perception qu’ont les médias de l’écrivain de «néo-polar». Dantec se fait une spécialité de la peur de l’islam et de la défense de l’Occident chrétien, thèmes sur lequel on ne peut lui enlever d’être arrivé très en avance sur ses (mé-)contemporains. À mesure qu’il travaille cette veine polémique, les ventes de ses romans chutent progressivement et l’ancienne rock-star de la littérature devient une sorte de complotiste fatigué, crachant inlassablement sur la France depuis son exil montréalais, un peu comme Houellebecq, de la trajectoire duquel on le rapproche souvent, un temps réfugié en Irlande (les deux écrivains n’avaient qu’une année d’écart).

Dans les années 2000, Dantec était devenu un polémiste dont le «journal de guerre», selon l’expression du Devoir, regorgeait de règlements de comptes contre la «racaille gauchiste» ou les «talibanlieusards».

En 2005, il publiait Cosmos Incorporated, une sorte d’ancêtre de Soumission –même si l’analyse des deux auteurs diverge–, avec un roman se déroulant dans un monde ayant survécu au «Grand Djihad», dans une France devenue islamique où le catholicisme est interdit. À l’époque, il accordait dans Le Point un entretien à Elisabeth Lévy; elle interrogeait:

«Croyez-vous à l’inéluctabilité d’un conflit entre l’islam et l’Occident? Ne voyez-vous pas dans l’islam que ses manifestations les plus pathologiques?»

Il répondait:

«Le conflit islam-judéo-christianisme dure depuis quatorze siècles; je vous rappelle par exemple que la Première Guerre mondiale éclate dans une configuration européenne où les conflits balkaniques de 1911-1913 jouent un rôle prédominant. Les talibans et al-Qaida, ainsi que leurs diverses branches métanationales, sont la partie émergée de l’iceberg; comment qualifier des régimes (ayant pignon sur rue à l’Onu!) où le totalitarisme théocratique est la seule norme acceptée, où les femmes valent moins qu’une chamelle, où les homosexuels sont emprisonnés et systématiquement torturés, où la presse est sous le contrôle direct de l’État, où l’on forme au grand jour des armadas de terroristes, où TOUTES LES AUTRES RELIGIONS SONT INTERDITES? À l’époque du communisme ou du nazisme, on s’embarrassait –me semble-t-il– moins de précautions oratoires.

E. Lévy: L’islam serait l’équivalent du nazisme et du communisme?

Dantec: Ce qui est sûr, c’est que les prochains camps d’extermination fonctionneront au nom du djihad.»

L’Obs a raconté la pathétique tentative de grand retour de l’écrivain en 2012, qui se solde par une débandade éditoriale. Malgré –ou grâce– à l’immense tollé provoqué par la parution de Soumission en 2015, Michel Houellebecq, exposé en ce moment au Palais de Tokyo, incarne la figure néo-réac à qui tout réussit. Il cumule le prestige littéraire, l’aura du polémiste et fait même l’unanimité dans les milieux artistiques. Là où Dantec devra se contenter d’une postérité plus contrariée.

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