Culture

J’attendais «Silicon Valley» avec plus d’impatience que «Game of Thrones»

Grégor Brandy, mis à jour le 30.06.2016 à 14 h 16

Geeks vs dragons.

HBO

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AVERTISSEMENT. Attention, cet article contient quelques éléments sur la saison 3 qui feront hurler certains au spoiler! Lisez-le à vos risques et périls ;)

Chaque lundi soir (ou presque) depuis dix semaines, je me suis mis devant ma télé et j’ai regardé le dernier épisode en date de Game of Thrones. Ce n’est pas faute de m’être ennuyé pendant la grosse majorité des dix épisodes de cette saison, avant que les trois derniers ne semblent enfin donner l’impression d’avancer dans une intrigue qui tourne en rond. Mais, chaque semaine, parce que je n’avais pas envie de passer une journée de plus à faire attention à tous les spoilers qui me guettaient sur internet, j’ai regardé Game of Thrones.

Alors qu’au fond la seule série que j’avais vraiment envie de regarder tous les lundis soir, après sa diffusion le dimanche aux États-Unis, c’était Silicon Valley. Silicon Valley (diffusée aux États-Unis sur HBO, juste après Game of Thrones, et en France sur OCS, et OCS GO en replay) raconte l’histoire de Richard Hendricks, jeune développeur à Hooli (une entreprise qui ressemble furieusement à Google), qui invente sur son temps libre un algorithme de compression révolutionnaire (qui permet de rendre les fichiers nettement moins lourds), qui pourrait faire de lui le prochain Larry Page (fondateur de Google) pour peu qu’il ne laisse pas son idée lui filer entre les doigts.

 

Et, dès les premiers épisodes, Richard doit donc répondre à cette question: que doit-il faire de cet algorithme? continuer à le développer dans son coin, quitte à tout perdre, ou le laisser partir contre une énorme somme d’argent (10 millions de dollars), quitte à voir son bébé grandir sans lui alors qu’il pourrait devenir l’une des plus belles réussites de l’histoire de la technologie? Un scénario régulier au milieu de la Silicon Valley et parfaitement décrit par ce dialogue entre Richard et un médecin, dans le premier épisode:

«On avait un gars qui est venu pour quasiment les mêmes problèmes que vous. Prendre l’argent ou garder la boîte. [...]

—Il a essayé de se suicider parce qu’il avait refusé l’argent?

—Oui. Ah non, il a pris l’argent. Non, c’est pas ça. Attendez, vous savez quoi, je ne me souviens pas. Mais, quoi qu’il en soit, il l’a tellement regretté qu’il a fini par se mettre une balle dans la tête, et maintenant, il est aveugle.»

Deux ans plus tard, Silicon Valley a achevé dimanche 26 juin sa troisième saison, adulée par la critique. Il faut dire que la série a réussi à reproduire (et tourner en dérision) un univers qui est rarement bien représenté sur les écrans. Comme l’expliquait Wired, dans un article du 22 juin, «Silicon Valley est le reflet le plus incisif et authentique de la culture professionnelle de la Bay Area depuis le Social Network de David Fincher, qui racontait les débuts de Facebook»:

Le plus essentiel dans cette série est l’absence totale de révérence pour l’industrie qu’elle dépeint

Wired

«Mais le plus essentiel dans cette série est l’absence totale de révérence pour l’industrie qu’elle dépeint. À chaque fois, l’entreprise de Richard pourrait simplement tirer le gros lot, devenir prospère, et faire de tous les personnages des archétypes détestables. Au lieu de cela, ils ont toujours quelque chose en travers de leur chemin vers la fortune, pendant que d’autres gagnent des millions en ne faisant quasiment rien. Alors que la Silicon Valley a déplacé le paradigme de l’existence du côté de la Bay Area, la série de Mike Judge diffusée sur HBO est le rappel humoristique permanent contre la répétition paresseuse et le ton pompeux de la rhétorique autoglorifiante de cette industrie.»

Le culte du réalisme

La série créée par Mike Judge a réussi son pari d’allier ultraréalisme et humour. Et ça marche. Interrogé par le New Yorker, Dick Costolo, le fondateur et ancien PDG de Twitter, qui est aujourd’hui l’un des nombreux consultants de la série, indique ainsi à quel point «Silicon Valley» s’est fait une place dans la Silicon Valley:

«Les gens de la Valley —ou en tout cas les gens que je connais— en parlent tout le temps. La plupart d’entre eux l’adorent, bizarrement. Je pense que beaucoup d’entre eux se disent, avec différents niveaux d’exactitude: “Ils font la satire de ces gens agaçants de la tech, pas de moi.”»

Un point de vue partagé par Roger McNamee, venture capitalist, mais aussi consultant pour la série:

«Les vraies start-ups doivent affronter les mêmes merdes que l’on voit dans la série, et c’est même parfois pire, explique-t-il au New Yorker. En fait, les scénaristes vont parfois laisser des choses de côté pour rendre tout cela plus réaliste.»

Réaliste aussi dans l’absence de diversité. C’est d’ailleurs ce qu’a raconté l’un des créateurs de la série, Alec Berg, l’un des producteurs exécutifs au New Yorker, en juin 2015. Après la diffusion d’une scène qui s’était inspirée du TechCrunch Disrupt à la fin de la première saison, des téléspectateurs se sont plaints du manque de diversité dans le public:

«Une de mes amies qui travaille dans la tech m’a appelé et m’a dit: “Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de femmes? C’est de la merde.” Je lui ai répondu qu’effectivement c’était de la merde. Malheureusement, on avait tourné cette scène avec les personnes qui étaient vraiment présentes au TechCrunch Disrupt.»

On en compte deux parmi les personnages plus ou moins réguliers. La première prend la tête de Raviga, la société de Peter Gregory au début de la deuxième saison et la dirige d’une main de fer, mais aussi de façon aussi pragmatique que possible, parfois tellement pragmatique qu’elle ne semble pas humaine. Et Monica, l’ancienne assistante de Peter Gregory qui monte les échelons, et alliée de Richard dans toute cette histoire.

 

Quand la parodie rejoint la réalité

Pour vous donner une idée du réalisme de la série, autre que les différentes apparitions de membres proéminents de la Silicon Valley ou les mentions régulières d’application à succès (ou non), la série a aussi le talent de s’inspirer de choses que l’on avait complètement oubliées. Comme avec cette publicité pour l’application Pied Piper de Richard... où il est question de table:

«N’importe qui peut s’asseoir à une table. Les tables sont pour les gens qui veulent être ensemble et partager. Et c’est pourquoi les tables sont comme Pied Piper.»

Les vraies start-ups doivent affronter les mêmes merdes que l’on voit dans la série, et c’est même parfois pire

Roger McNamee, venture capitalist et consultant pour la série

En février, Uber en sortait une tout aussi ridicule. Cette fois-là, les atomes étaient le point de départ:

 

La blague de la pub avait déjà été écrite avant la diffusion du spot d’Uber. La référence des scénaristes de Silicon Valley, c’était cette publicité de Facebook, qui se compare à des chaises (non, non, ce n’est pas une blague):

 

Dans un autre épisode de cette saison, Gavin Belson (le PDG de Hooli) cherche comment s’en prendre à une journaliste qui vient de publier des révélations sur son entreprise et le fait que son moteur de recherche favorise sa propre entreprise. Quelques jours plus tôt, on apprenait que Peter Thiel, entre autres fondateur de PayPal et membre du comité de direction de Facebook, était l’homme derrière la plainte du catcheur Hulk Hogan contre Gawker, qui a amené le site internet à se mettre en faillite et trouver un nouvel acquéreur, entre autres parce que Gawker avait publiquement révélé l’homosexualité de Thiel, en 2007.

Qui est qui?

De quoi en faire la série la plus réaliste du moment, selon Vice. La série l’est d’ailleurs tellement que les fans essaient de deviner qui est censé être qui. Par exemple, pour beaucoup, Peter Thiel ressemblait plus à Peter Gregory, un autre venture capitalist de la série. C’est en tout cas l’avis de Rex Sorgatz, qui s’est mis en tête d’essayer de déterminer qui se cachait derrière chaque personnage de la série. Richard? Un valley boy classique, qui a un peu de Jack Dorsey, de Mark Zuckerberg, de Bill Gates et de Steve Wozniak en lui. «Jobs était un frimeur. Il ne codait pas», expliquait-il dans le premier épisode de la série. Gavin Belson? Un mélange de Marc Benioff, Larry Ellison, Larry Page, Sergeuï Brin et Steve Jobs.

Résultat, la série s’est offert une vraie crédibilité chez les plus geeks de ses fans, mais a également réussi à rallier des milliers de personnes grâce à des dialogues géniaux et le talent de ses acteurs (certaines scènes sont déjà cultes). Après l’annulation de Betas, on pensait que jamais une série n’oserait s’attaquer à la Silicon Valley aussi bien. Trois saisons après, Silicon Valley nous prouve que l’on n’aurait jamais dû douter d’elle.

 

Grégor Brandy
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