Monde

Paysage politique espagnol: travaux (toujours) en cours

Fabien Escalona, mis à jour le 27.06.2016 à 16 h 26

Le scrutin de ce dimanche a confirmé la difficulté rencontrée par les deux principaux partis à former seuls une majorité sans plébisciter les alternatives.

Travaux | abdallahh via Flickr CC License by

Travaux | abdallahh via Flickr CC License by

Les élections législatives du dimanche 26 juin en Espagne n’ont pas bouleversé les rapports de force repérés lors du scrutin de décembre dernier. À gauche en particulier, les socialistes du PSOE n’ont pas été dépassés par la coalition entre Podemos et la Gauche Unie, dont nous décrivions la dynamique et les espoirs il y a quelques jours sur Slate. Et de façon générale, aucun parti ni bloc de droite ou de gauche n’obtient une majorité absolue. La progression du Parti populaire (PP, droite) du Premier ministre sortant Mariano Rajoy lui confère cependant un peu plus d’espoir de se maintenir au pouvoir, fut-ce à la tête d’un gouvernement minoritaire.

Cela dit, ces résultats témoignent surtout que la fragmentation du système de partis depuis la «grande récession» semble être là pour durer. Comme dans d’autre pays d’Europe du Sud, la crise a très fortement contribué à renverser un ordre électoral et une structure de compétition pour le pouvoir établis depuis les années 1980/90. En Espagne, un retour sur les vingt dernières années permet de se rendre compte de l’ampleur des changements qui se sont produits à partir de l’alternance de 2011. (1)

La modeste mobilisation des électeurs

D’abord, même si ce n’est pas la plus spectaculaire des tendances en cours, les trois derniers scrutins législatifs ont enregistré des taux de participation parmi les plus bas depuis 1977. Ils sont certes loin d’être exceptionnels: à plusieurs reprises (1979, 1986, 1989, 2000), la proportion d’électeurs inscrits ayant choisi de s’exprimer a tourné autour de 70%. Mais d’autres élections ont aussi enregistré des taux de participation beaucoup plus élevés, jusqu’à dix points de plus, tandis que la moyenne depuis la transition démocratique s’établit à presque 73%.

Surtout, il faut noter que les faibles taux de 2015 et 2016 concernent des scrutins ayant combiné une incertitude forte quant aux prochains détenteurs du pouvoir et un élargissement de l’offre électorale par rapport aux décennies précédentes. Ces deux facteurs, qui auraient pu inciter le corps électoral à davantage de mobilisation, n’ont pas suffi à enrayer la désaffection vis-à-vis de la politique conventionnelle, dont il faudra cependant plus de temps pour savoir à quel point elle est massive et structurelle.

Le déclin des grands partis de gouvernement

L’élection de dimanche dernier aura permis aux deux grands partis de gouvernement espagnols de représenter à nouveau plus de la moitié de l’électorat qui s’est mobilisé. Leurs scores cumulés restent cependant en recul très sévère par rapport à 2011, qui constituait déjà un «plus bas» depuis les ères Aznar au PP et Zapatero au PSOE.

C’est le principal bouleversement depuis la crise: aucune de ces deux formations ne peut prétendre former et diriger aisément un gouvernement, fut-ce avec l’appoint de quelques élus de petits partis. Désormais, il leur faut compter avec le consentement de forces détenant plusieurs dizaines de sièges au Congrès des députés. Le temps où le PP et le PSOE contrôlaient à eux seuls 80 à 90% des députés semble achevé, malgré un mode de scrutin favorisant les forces politiques en tête et les circonscriptions rurales.

La percée de la gauche radicale

À droite, le PP doit composer avec la concurrence de Ciudadanos (C’s), parti unioniste catalan ayant profité de la crise pour conquérir une audience nationale non négligeable, en capitalisant sur les aspirations au renouvellement des élites dirigeantes et à la démocratisation de l’État espagnol. Le PSOE a cependant encore plus souffert de l’irruption à gauche de Podemos, dont la stratégie «transversale» a permis d’élargir de façon inédite l’audience d’une gauche sinon radicale, en tout cas alternative parti socialiste établi. Le recul de trois points enregistré entre les deux derniers scrutins ne doit pas tromper: dans les deux cas, l’attraction électorale de cet espace politique se situe à un niveau historique.

En décembre 2015 comme en juin 2016, moins de deux points ont séparé le PSOE de cette nouvelle concurrence. Les résultats de dimanche soir, et l’hypothèse à confirmer d’un gouvernement minoritaire du PP, épargnent le PSOE du dilemme qui se serait profilé si la gauche avait obtenu une majorité potentielle en sièges: empêcher une alternance, ou s’allier avec des formations anti-austérité, favorables à un éventuel référendum sur l’indépendance de la Catalogne et souhaitant renvoyer les socialistes à un rôle subalterne à gauche. Si le leader du PSOE, Pedro Sanchez, a probablement sauvé sa peau dimanche soir, le chemin vers la reconquête du pouvoir risque de rester plus compliqué que le bon vieux jeu d’alternance des précédentes décennies.  

Le débat interne risque toutefois d’être vif dans les rangs de Podemos, dans la mesure où les résultats de 2016 ne sont pas meilleurs qu’en décembre dernier, ce qui était un objectif de la coalition avec la Gauche Unie. La bataille de l’interprétation de ces résultats sera cruciale. En effet, si le recul en voix est attribué à des facteurs externes aux listes Unidos Podemos (comme le désir de stabilité des électeurs), alors celles-ci auront au moins limité les dégâts en nombre de sièges au Congrès. L’une des motivations de la coalition consistait en effet à éviter que des listes séparées, conduisant à des scores individuels plus faibles pour chaque formation, «gaspillent» des voix pour l’attribution des sièges dans les nombreuses circonscriptions du pays. De fait, ce n’est qu’en 2016 que la part des sièges n’a pas été inférieure à la part des suffrages recueillis dans les urnes. Si le recul en voix est au contraire attribué à la formation même de la coalition, qui aurait trop associé Podemos à la gauche traditionnelle, alors la stratégie choisie et ses initiateurs risquent d’être mis en cause.

1 — Les données des graphiques proviennent du site electionresources.org, et pour 2016 du site d’El PaisRetourner à l'article

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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