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Les abolitionnistes, un exemple à suivre pour le contrôle des armes à feu

Rebecca Onion et Manisha Sinha, traduit par Yann Champion, mis à jour le 29.07.2016 à 11 h 00

L’esclavage était jadis aussi ancré dans la société américaine que les armes à feu le sont aujourd’hui.

Pancarte «Désarmez la haine» lors d’une conférence de presse au centre de traumatologie du San Francisco General Hospital demandant au Congrès de voter une loi sur le contrôle des armes à feu, le 29 juin 2016, à San Francisco, en Californie | Andrew Burton/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Pancarte «Désarmez la haine» lors d’une conférence de presse au centre de traumatologie du San Francisco General Hospital demandant au Congrès de voter une loi sur le contrôle des armes à feu, le 29 juin 2016, à San Francisco, en Californie | Andrew Burton/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Faire des parallèles historiques est généralement un jeu dangereux mais, dans les jours qui suivirent l’attentat d’Orlando, alors qu’aux États-Unis nous en étions tous à nos habituelles lamentations sur notre incapacité à voter des lois en matière de contrôle des armes à feu, je me suis mise à penser à toutes les difficultés auxquelles les abolitionnistes avaient dû faire face durant les années qui précédèrent la guerre de Sécession et la fin de l’esclavage. Le mouvement abolitionniste avait dû faire face à une mentalité profondément ancrée et à d’importants intérêts financiers, mais avait fini par l’emporter. Y aurait-il quelque chose à apprendre de leur victoire?

Manisha Sinha, auteure de The Slave’s Cause: A History of Abolition, a accepté de m’aider à résoudre cette comparaison historique. Nous avons discuté de la résistance des propriétaires d’esclaves, de la place du militantisme et de l’importance finale d’une action fédérale. Notre conversation a été éditée et condensée pour plus de clarté.

Rebecca Onion: De quelle manière les abolitionnistes, notamment dans les années 1850, ont-ils fait pour lutter contre cette idée selon laquelle l’esclavage ne pourrait jamais être aboli, parce que c’était une tradition bien trop importante et protégée par le gouvernement? Comment ont-ils fait pour contrer cela, même dans leur propre camp?

Manisha Sinha: Les abolitionnistes ont longtemps débattu pour décider si oui ou non la constitution américaine protégeait réellement l’esclavage. Et ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord. Certains affirmaient qu’en effet la Constitution comprenait des dispositifs solides protégeant l’esclavagisme, comme le compromis des trois cinquièmes, la clause dite «des esclaves fugitifs». D’autres, des abolitionnistes du monde politique, considéraient réellement que, grâce à une interprétation correcte de la Constitution, il serait possible d’inciter le gouvernement fédéral à légiférer sur l’esclavage.

Les deux manières de voir étaient donc déjà clairement définies dans les années 1850. Ces différences philosophiques et politiques étaient déjà anciennes chez les abolitionnistes, mais c’est dans les années 1850 qu’elles ont été les plus marquées. Les années 1850 sont, bien sûr, une décennie de crise dans l’histoire de la controverse entourant l’esclavage. C’est assez semblable, sans doute, à ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Les partis se désintégraient et des outsiders entraient dans l’écosystème.

Tout le monde s’accordait à dire qu’il fallait que le gouvernement fédéral légifère sur l’esclavage –contre l’esclavage et non pour (comme dans le cas du Fugitive Slave Act). Et l’idée selon laquelle la situation finirait par s’arranger, d’une manière ou d’une autre, si on laissait les États gérer seuls la question, avait été abandonnée. Car si les États du Nord avaient progressivement aboli l’esclavage, ce n’était pas le cas des États du Sud. Pour tout dire, l’esclavage s’était même développé et étendu dans le Sud.

Par conséquent, l’idée que l’on puisse trouver une solution au niveau de l’État était rejetée par la majorité des abolitionnistes et des politiciens anti-esclavage. Ils espéraient réellement que le gouvernement fédéral règlerait le problème. Plus pessimistes, d’autres abolitionnistes pensaient que le gouvernement fédéral n’agirait jamais, dominé qu’il était dans les années 1850 par le Parti démocrate, qui tendait de plus en plus vers les États du Sud, était très pro-esclavage, antiabolitionniste,et que la dernière grande action fédérale relative à l’esclavage avait été le Fugitive Slave Act de 1850.

Qui allait dans l’autre sens.

Tout à fait. Les choses allaient plus dans le sens des esclavagistes… et puis il y a eu le Kansas, avec une guerre ouverte entre les partisans d’un État esclavagiste et ceux d’un État libre. Et même si la majorité semblait souhaiter un État libre, les élections furent truquées, ce qui engendra un regain de violence dans la région. Certains abolitionnistes eurent le sentiment qu’il était temps de chercher des solutions non gouvernementales. John Brown, par exemple, eut sans doute le sentiment qu’il lui fallait entamer une guerre révolutionnaire contre l’esclavage pour que l’opinion commence à entendre sa cause.

Nous déplorons ces actes de violence mais ne faisons rien contre. C’est, en gros, ce qu’il s’est produit avec l’esclavage durant toute la période qui a précédé la guerre de Sécession. Les gens entendaient des histoires de torture et d’abus, mais ça les poussait uniquement à déplorer l’existence de l’esclavage et à espérer qu’il finirait par disparaître de lui-même

Manisha Sinha, auteure de The Slave’s Cause: A History of Abolition

Et en fin de compte, avec la guerre de Sécession, les deux stratégies finirent par atteindre leur apogée: Lincoln fut élu président et une guerre éclata à l’échelle du pays pour décider du sort de l’esclavage. J’espère que nous n’en arriverons pas là! Cela m’étonnerait beaucoup.

Mais je pense qu’il existe une analogie dans l’idée qu’il est possible d’espérer que l’État régule ce qui semble aujourd’hui relever du bon sens, contre des intérêts puissants. En matière de contrôle des armes, la notion d’action fédérale est réellement très importante, car c’est par ce biais que l’esclavage a fini par être aboli aux États-Unis, par l’intermédiaire du 13e amendement, l’Emancipation Proclamation (Proclamation d’émancipation), et de lois du Congrès.

Il y a aussi un parallèle dans l’erreur de lecture de la Constitution par rapport à l’histoire des États-Unis, notamment concernant le deuxième amendement. La plupart des historiens contestent l’idée que le deuxième amendement est un blanc-seing donné à chaque citoyen adulte de ce pays pour posséder une arme quelle que soit sa situation, qu’il soit sur une liste de surveillance des terroristes, qu’il présente une maladie mentale ou qu’il ait un passé de violence à l’égard des femmes.

J’ai l’impression qu’après chaque fusillade il y a une toujours courte période durant laquelle les gens se disent: «Comment cela a-t-il pu se passer? Il faut que l’on trouve un moyen d’y mettre un terme...» Et puis ça se tasse. Je ne veux pas dire que l’apathie prend le dessus, mais j’ai l’impression qu’il y a une sorte de résignation qui règne, même chez les personnes qui pensent que quelque chose doit être fait. J’ai l’impression que l’on peut faire un certain parallèle avec la population des États du Nord, au XIXe siècle, qui éprouvait un dégoût certain pour l’esclavage, mais se sentait totalement impuissante et désemparée.

Je pense que les historiens devraient s’abstenir de faire des parallèles simplistes, mais il me semble que, dans ce cas, il y a véritablement une leçon à tirer. Si l’on observe les abolitionnistes des années 1850, on se rend compte que ce qui les frustrait sans doute le plus était que tout le monde trouvait que l’esclavage était mal. Mais ils disaient: «Oui, mais c’est inscrit dans la Constitution», «Il ne faudrait pas mettre l’Union en péril» ou encore «Ça ne concerne que les noirs, donc ça va». Il existait toutes sortes de raisons d’être contre l’esclavage en théorie, mais rien ne se faisait dans la pratique, par des actions concrètes ou légalement.

Parmi les Pères fondateurs, un très bon exemple est Jefferson, qui condamnait l’esclavage en théorie, mais ne fit rien pour l’abolir et, en outre, ne libéra même pas ses propres esclaves, à l’exception de ceux dont il était le père.

Tous ces discours éplorés que nous entendons à propos de la violence armée reflètent exactement les propos que tenaient de nombreuses personnes bien intentionnées sur l’esclavage. Ils disaient: «Oui, bien sûr, nous le déplorons, mais nous ne voulons rien faire pour changer les choses.» Et ce pour diverses raisons. Et c’est pour ça que les abolitionnistes étaient minoritaires, parce qu’ils étaient prêts à s’attaquer au système en place et à agir pour changer les choses.

C’est, je pense, ce qu’il faut au militantisme contre la violence armée dans ce pays. Des enfants sont abattus, une cinquantaine de personnes a été tuée récemment, et pourtant nous perpétuons les mêmes mécanismes qui permettent ces actes de violence. C’est-à-dire que nous les déplorons mais ne faisons rien contre. C’est, en gros, ce qu’il s’est produit avec l’esclavage durant toute la période qui a précédé la guerre de Sécession. Les gens entendaient des histoires de torture et d’abus, mais ça les poussait uniquement à déplorer l’existence de l’esclavage et à espérer qu’il finirait par disparaître de lui-même. Sauf que, bien entendu, les choses ne se passent pas comme ça.

Donc, concernant l’opinion publique par rapport à l’esclavage, il y eut aussi des périodes de tension, des moments d’effroi ou d’horreur accrus avant que, pour la plupart des gens, les choses ne retombent dans l’oubli.

Un mouvement tenta de faire bouger l’opinion publique [au-delà des grandes périodes de scandale] et il finit par s’inscrire dans la culture populaire vers les années 1850, avec des romans dénonçant l’esclavage qui avaient leurs propres messages problématiques.... mais, au moins, le message passait. Dans les années 1850, la critique abolitionniste de l’esclavage eut un impact sur la vie politique et la culture, parce que c’était un mouvement qui œuvrait envers et contre tout depuis fort longtemps.

Et dans les années 1850, on assista à l’émergence d’un parti politique qui ne s’était pas engagé dans l’abolition de l’esclavage, mais qui voulait au moins lutter pour empêcher sa propagation. C’était le Parti républicain, tel qu’il fut formé à son origine, le parti de Lincoln. Et il me semble voir certains signes de cette façon de penser à l’intérieur du Parti démocrate, principalement aujourd’hui, alors que la population demande au moins certaines limitations de bon sens: ne pas autoriser les personnes inscrites sur la liste de surveillance des terroristes ou sur la liste des interdictions de vol à obtenir des armes, ou contrôler les détenteurs d’armes, ou au moins les faire patienter jusqu’à ce qu’ils obtiennent une autorisation qui leur permette de se procurer une arme.

Si l’on considère les armes comme des instruments pouvant entraîner la mort, il faudrait au moins mettre quelques mesures de protection en place, comme nous le faisons pour n’importe quel autre objet que nous pouvons acheter librement. Mais ces mesures n’existent pas à cause d’une sorte de vision rigide qu’a la population de la détention d’armes. Et là, on peut faire un parallèle avec la façon dont les esclavagistes parlaient de l’esclavage.

Rien ne devait contraindre cette prérogative. La plus petite remise en question de l’esclavage était perçue comme une attaque contre les détenteurs d’esclaves. Aussi, pour beaucoup d’entre eux, la «non-extension» [de l’esclavage à de nouveaux territoires et États] était synonyme d’abolition. De même, lors des débats au Congrès, les réunions avec des pays ayant aboli l’esclavage, comme Haïti ou certains pays d’Amérique latine, étaient perçues comme des menaces pour l’esclavage.

Les esclavagistes étaient très proactifs (certains diront même trop proactifs, puisque cela a irrité beaucoup de nordistes) lorsqu’il s’agissait de défendre leur droit de posséder des esclaves. Et cela est devenu irraisonnable et extrême dans les années 1850, avec le Fugitive Slave Act, le Bleeding Kansas, la Dred Scott decision. Je pense que c’est ce qui a conduit à l’émergence du Parti républicain et de Lincoln.

Le lobby des armes à feu est peut-être en train de creuser sa propre tombe avec son extrémisme et son manque de lucidité. Cela n’est pas sans évoquer la manière dont les esclavagistes parlaient de la possession d’esclaves

Manisha Sinha, auteure de The Slave’s Cause: A History of Abolition

Et je vois cela aujourd’hui avec le lobby des armes à feu. Ils sont peut-être en train de creuser leur propre tombe avec leur extrémisme et leur manque de lucidité. Leurs positions sont devenues totalement déraisonnables. Et, pour moi, cela n’est pas sans évoquer la manière dont les esclavagistes parlaient de la possession d’esclaves. Il n’y avait absolument aucune remise en question de l’esclavage, même si cela impliquait la mort de gens, la négation des droits civiques ou la remise en cause du jeu démocratique national.

Je m’interroge sur les limites de ce parallèle. Si vous êtes en faveur du contrôle des armes à feu, après Orlando, et que vous regardez les années 1850 à la recherche d’idées sur la manière de procéder, y a-t-il des leçons que les militants d’aujourd’hui peuvent tirer de cette époque? Et, d’un autre côté, à partir de quel moment est-ce que ce parallèle devient trop simpliste?

Eh bien, déjà, nous savons que les possesseurs d’armes ne vont pas former un pays à part comme l’avaient fait les esclavagistes avec les États confédérés! Je suppose qu’il y a bien quelques personnes qui pensent que le gouvernement américain va vouloir leur prendre leurs armes et qu’ils vont devoir se battre pour les garder (des ranchers, ou ces groupes dans l’ouest du pays qui veulent effectivement former leur propre pays), mais ce n’est pas la même chose que ce que firent les esclavagistes. Ils avaient vraiment la capacité de former leur propre pays et leur volonté de défendre le droit de posséder des esclaves déclencha une véritable guerre.

Je pense que, s’il y a une leçon à tirer, c’est que pour les militants anti-armes à feu, bien qu’il y ait tous ces groupes qui soient apparus après le massacre de Sandy Hook, le problème est maintenant de rendre effectif le changement politique. Il nous faut mettre des lois en place. Compte tenu de la composition actuelle du Congrès, cela semble peu probable aujourd’hui, mais c’est par les élections que l’on rend effectifs les changements politiques. C’est par les élections que l’on met certaines personnes en place et que l’on en sort d’autres.

Je pense que la meilleure chose que les militants anti-armes à feu aient à faire est de jouer un rôle important au sein du Parti démocrate. C’est ce qu’il s’est passé avec le Parti républicain dans les années 1850. Ils ont inscrit la non-extension de l’esclavage au programme de leur parti (c’en était même la partie déterminante). Le contrôle des armes à feu ne doit pas nécessairement être la partie déterminante [du programme du parti Pémocrate], mais il faut qu’il en soit au moins une partie déterminante.

Les abolitionnistes et les hommes politiques engagés contre l’esclavage avaient fait valoir que la constitution des États-Unis ne protégeait pas l’esclavage. C’était leur argument. Les militants d’aujourd’hui devraient faire de même et faire valoir que le deuxième amendement n’est pas applicable dans un pays qui n’a pas besoin d’une milice d’hommes adultes blancs armés, tel que cela est décrit dans le Militia Act de 1792.

Si le deuxième amendement est inscrit dans la constitution des États-Unis, c’est parce que c’était contre l’armée britannique, l’armée permanente de l’Empire britannique, que les colons américains avaient formé leur propre armée et s’étaient battus pour leur indépendance. Dans cette République, l’armée permanente était perçue comme un signe de corruption, qui finirait par menacer les droits des citoyens. Mais nous avons une armée régulière depuis le XIXe siècle. Et utiliser le deuxième amendement aujourd’hui (pour protéger la détention d’armes) est totalement anhistorique.

La meilleure chose qui puisse sortir du massacre d’Orlando n’est pas le regret, mais l’action politique. Et je pense que ce que nous pouvons apprendre des abolitionnistes (abolitionnistes politiques, garrisoniens et hommes politiques anti-esclavage) qui, à leur manière, essayaient de rendre effectif le changement politique.

Je pense que la NRA a tort par rapport à la Constitution, tort par rapport à l’histoire et tort par rapport à l’humanité. Ce n’est même plus une question «progressistes contre conservateurs». C’est une question de droits humains: les gens ont le droit de vivre, c’est un principe fondamental. Si un pays ou gouvernement ne nous assure pas cela, on est en droit de sérieusement se demander quels sont les idéaux qu’il défend, vu le nombre de vies que cela coûte.

Rebecca Onion
Rebecca Onion (24 articles)
Journaliste
Manisha Sinha
Manisha Sinha (1 article)
Historienne spécialiste de l’esclavage, de l’abolitionnisme, de la guerre de Sécession
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