Tech & internet / Économie

Le smart-village, c’est pour quand?

Temps de lecture : 6 min

Malgré la promesse de la revitalisation des zones rurales, les plans d’aide et les financements publics-privés, le numérique à la campagne, ce n’est pas encore pour tout de suite...

Traces oranges: fibre à venir | Lars Plougmann via Flickr CC License by
Traces oranges: fibre à venir | Lars Plougmann via Flickr CC License by

Les villes séduisent moins: densité de population, pollution de l’air, pollution sonore ou lumineuse, tout le monde (ou presque) aspire à un peu de vert, de calme, un peu moins de béton, et d’un retour à une campagne, à une ambiance bucolique parfois un peu fantasmée qui sent bon le lait frais. Mais si ces «néo-ruraux», comme on les appelle, recherchent un peu de tranquillité, une maison individuelle et un bout de jardin, pas question de renoncer pour autant au confort offert par les zones urbaines et notamment un vrai accès à internet et à la couverture en réseau mobile.

C’est même l’une des premières questions posées par les aspirants à une installation dans les villages, selon l’association des maires ruraux de France, qui, dans un sondage, positionnent l’accès au haut débit comme un investissement prioritaire. Le numérique comme développement des territoires, c’est un concept largement admis. D’ailleurs tout le monde s’y met: les entreprises opèrent (ou ont opéré) un virage numérique, les administrations ne jurent que par la dématérialisation des services et les villes ne voient pas leur avenir autrement que «smart».

«Dans le mouvement des smart-cities, on voit des grosses entreprisse comme IBM ou Toshiba à Nice ou à Lyon; mais au final, la proposition, c’est de régler coûteusement des problèmes qu’il n’y aurait jamais eu si la ville avait été moins grosse», ironise Sébastien Côte, président de l’association Ruralitic, qui milite pour le développement du numérique en territoire rural, afin de permettre de (re)développer ces zones en perte de vitesse.

Travail au vert

Suivant la même logique, de nombreux projets s’y lancent aussi, muées par l’attrait d’une vie moins stressante ou plus «libre». C’est notamment le cas des habitants de La Mutinerie Village, le pendant campagnard situé en Eure-et-Loir de l’espace de coworking parisien éponyme. Une ferme, des poules, de la permaculture, des ordinateurs, un fablab et des ressortissants de la génération Y peu attirés par une vie de bureau traditionnelle auront suffit à créer un espace de travail et de vie, presque une communauté.

Parfois, ce sont les entreprises elles-mêmes qui créent l’opportunité de la vie à la campagne. La startup de technologie financière Morning, qui décline son activité autour de la banque collaborative, le «cobanking», vient de quitter la ville de Toulouse, promise à un développement exponentiel pour s’installer à Saint-Elix-le-Château, un village à 40 km de la ville rose, de moins de 1.000 habitants.

«Nous avons construit un bâtiment pour installer nos bureaux, mais nous voulons aller plus loin», indique Éric Charpentier, le fondateur de Morning, qui envisage de créer un vrai campus, autour d’un ensemble de bâtiment qui deviendra un lieu de vie sociale avec terrain de foot, espaces de pop-stores (boutiques éphémères). «Nous voulons faire advenir un vrai quartier numérique, allant jusqu’à l’habitat partagé», précise le dirigeant. Le projet séduit le maire du village François Desprez, pour qui voir s’installer des entreprises de ce genre «d’habitude réservée aux grandes villes est un privilège».

Les édiles doivent accepter l’ultra transparence qu’induit les comportements numérique, endosser le costume d’animateur de quartier et surtout comprendre les usages

John Billard

Cet exemple est loin d’être isolé. Les initiatives se multiplient dans tous les départements ruraux: dans la Loire, la start-up La Concierge Rit propose ses services de conciergerie et d’épicerie de produits locaux, via son site internet avec un projet de dupliquer son modèle dans d’autres localités. Dans le Maine, une association s’est même montée Le Numérique à la Campagne, portée par une petite entreprise d’infographiste qui tente «d’éveiller les conscience numérique dans le grand public». En Lozère encore, le département et son agence de développement Polen ont beaucoup misé sur le numérique et la zone a vu apparaître des start-ups portées par des jeunes gens amoureux de leur région.

Besoin de volonté politique

Pour autant, cet élan ne se fait pas sans rien. Pour Fabien Miedzianowski, le directeur général adjoint du pôle attractivité et développement des territoires pour le département du Cantal, pionnier en la matière, la volonté politique de mettre en place une attractivité numérique est primordiale:

«Dans le Cantal, nous avons pris conscience dès la fin des années 1990 que l’érosion démographique conduirait à la fermeture des services publics et que nous n’avions pas d’autres options que de créer des services, pour créer de l’emploi. Et à notre époque, cela passe par le web et l’accès à internet.»

Le Cantal a mis au point un plan «cyber-cantal» dès le début des années 2000: il s’agissait alors d’ouvrir des espaces numériques dans 200 communes, pour remettre des services comme la CAF, la SNCF, pôle emploi, tous parti vers des zones de populations plus denses, d’ouvrir des maisons de services au public et même le premier télécentre. «Nous avons dû faire un effort d’éducation de notre population autour des usages du numérique à une époque où il fallait encore apprendre», raconte Fabien Miedzianowski.

Et c’est bien loin d’être fini. Même si, selon l’association des maires ruraux de France, l’installation du numérique reste la priorité pour les élus locaux des territoires de campagne, la culture numérique qui fait tomber les barrières hiérarchiques reste encore un peu étrangères à certains élus. Pour John Billard, maire de Le Favril en Eure-et-Loir, et vice-président de l’AMRF en charge du numérique, «les édiles doivent accepter l’ultra transparence qu’induit les comportements numérique, endosser le costume d’animateur de quartier et surtout comprendre les usages, comme la e-santé, l’éducation, la formation en e-learning, et tout ce qui pourrait développer les territoires».

La fibre est la clé

Mais surtout, oublier l’échéance électorale pour voir à long terme et favoriser l’installation de la fibre dans leur territoire, en dépit du coût de l’investissement et du temps de réalisation. Car, la seconde condition pour numériser les territoires ruraux est l’accès au réseau. Et si l’État développe depuis 2010 une politique volontariste de réduction de la fracture numérique entre les différentes zones, avec son plan Très Haut Débit à 20 milliards d’euros, la réalité n’est pas toujours aussi probante qu’elle l’apparaît dans les discours.

La fibre optique est au cœur de toutes les questions. Or, elle coûte cher, très cher. Si dans les zones denses, urbaines, ce sont les opérateurs internet (Orange, SFR, Free, Bouygues, pour ne citer que les quatre plus gros), qui investissent pour une fibre que les habitants d’un même immeuble pourront utiliser, dans les territoires ruraux, bien moins rentables, les autorités publiques viennent mettre la main au panier pour apporter leur financement. Et qui dit investissement public, dit augmentation des impôts, ce qui à court terme n’est jamais bon pour le mandat. Si certains départements sont très volontaristes, comme le Cantal, où d’ici 2025, 75% du territoire sera couvert par la fibre optique avec un minimum de 8Go, l’ensemble de la population ne bénéficie pas d'une égalité devant le web.

Tant qu’il n’y a pas de course sur ce marché, c’est la logique de la rentabilité qui prend le pas

Xavier de Mazenod

Néanmoins, internet arrive relativement souvent dans les campagne, grâce au mix technologique: on utilise le satellite, les fréquences radios, mais très souvent, c’est la solution dite de la «montée en débit» qui est privilégiée. Il s’agit de faire monter la capacité du réseau cuivre, de l’ADSL, très inégalitaire pour l’accès au débit: plus vous êtes éloignés du nœud de raccordement, moins le débit chez vous sera élevé. « La montée en débit est la solution d’urgence qu’on a trouvé pour parer au plus pressé, explique Michel Lebon, consultant en installation numérique, et expert du secteur. Sauf que ce n’est qu’une solution temporaire

Orange donne le rythme

L’accroissement des médias internet, des terminaux numériques (smartphone, tablettes, ordinateurs et autres écrans en tout genre), vient augmenter la demande de bande passante. La question qui se pose est de savoir pourquoi ne pas pousser vers la fibre. D’un côté, les élus voient leur budget fondre en matière de dotation et ne souhaitent/peuvent pas toujours investir dans un chantier pour la fibre optique. Mais de l’autre, les opérateurs doivent rentabiliser leurs investissements sur le réseau cuivre, tout en continuant de vendre de l’ADSL à leurs clients.

«Orange [qui vient de publier un communiqué sur son objectif de raccorder 1 million de personnes supplémentaires à la fibre d’ici 2017] détient un presque monopole sur le réseau cuivre puisque c’est l’ancien opérateur public de télécommunications, détaille Xavier de Mazenod, créateur du site ZeVillage, et militant du télétravail et du développement de la zone rurale par le numérique. C’est un opérateur puissant qui donne le rythme; ses concurrents ne déploient –ou peu– la fibre en zone rurale, donc tant qu’il n’y a pas de course sur ce marché, c’est la logique de la rentabilité qui prend le pas.»

Selon l’expert, un peu désabusé, la fibre ce n’est pas pour demain malgré les annonces ! Un retard d’autant plus fort que le sujet technique, et plein de mots barbare peine à séduire. Reste une solution, pour les habitants des zones rurales les plus motivés : se regrouper, devenir un opérateur alternatif et tirer soi-même sa propre fibre.

Amandine Ascensio Journaliste

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