Monde

Et soudain, le pape François fait volte-face et parle du «génocide» arménien

Henri Tincq, mis à jour le 27.06.2016 à 14 h 33

Le mot polémique n'était pas prévu dans les discours du souverain pontife en visite ce week-end en Arménie.

Le pape François en Arménie I TIZIANA FABI / AFP

Le pape François en Arménie I TIZIANA FABI / AFP

Toutes les informations venues de Rome ces derniers jours nous assuraient que le pape François ne prononcerait plus jamais le mot de «génocide». Par peur de la banalisation et pour des raisons de prudence diplomatique. D’ailleurs, le 18 juin dernier, il avait assuré ses invités à Rome qu’il n’emploierait plus ce mot, y compris pour faire référence aux massacres de chrétiens qui ont lieu de nos jours:

«Je n’aime pas –et je tiens à le dire clairement– que l’on parle d’un génocide de chrétiens par exemple au Moyen-Orient. C’est du réductionnisme. N’appliquons pas une sorte de réductionnisme sociologique à ce qui est un mystère de la foi: le martyre.»

Mais une semaine plus tard, le vendredi 24 juin, peu après avoir posé son pied en Arménie où il va séjourner durant quatre jours, il prononce le mot «génocide», provoquant une énorme surprise dans un pays encore traumatisé par les massacres de 1915 et faisant à nouveau éclater un conflit majeur entre la Turquie et le Vatican. Voici donc les propos qu'il a tenu à son arrivée au palais présidentiel d’Erevan à propos de cette catastrophe désormais centenaire qui a provoqué la mort de près de deux millions d’Arméniens:

«Cette tragédie, ce génocide, a inauguré malheureusement la triste liste des effroyables catastrophes du siècle dernier, rendues possibles par d’aberrantes motivations raciales, idéologiques ou religieuses qui ont enténébré l’esprit des bourreaux, au point qu’ils se sont fixé le dessein d’anéantir des peuples entiers. Il est vraiment triste que –dans ce cas comme dans les autres – les grandes puissances aient regardé ailleurs. Je rends honneur au peuple arménien…»

Un mot improvisé

Quelques instants avant que François prenne la parole, Serge Sarkissian avait lui aussi parlé de «génocide» et expliqué pourquoi: «Nous voulons simplement que les choses soient appelées par leur nom, car cela permettra à deux peuples voisins de se diriger vers une véritable réconciliation et de partager un avenir prospère.»

Le mot de génocide ne figurait pas dans les discours pontificaux préparés en plusieurs langues pour son voyage en Arménie. Ce qui s’est passé à Erevan est ce qu’on apelle une volte-face diplomatique. Elle traduit l’attitude d’un pape libre, un «pasteur», un «gardien de l’humanité», qui bouscule les critères traditionnels du politiquement correct international. Il sait les conséquences prévisibles: une nouvelle crise avec la Turquie qui reconnait les massacres de guerre de 1915, mais pour qui ce mot de «génocide» est intolérable. 

Déjà, le 12 avril 2015, commémorant le centenaire des massacres dans une basilique Saint-Pierre de Rome remplie de fidèles arméniens, le pape François avait fait scandale. Il avait entièrement rédigé de sa main un «salut» spécial aux fidèles de rite arménien au contenu explosif, évoquant publiquement le «premier génocide du XXe siècle» perpétré par les Jeunes Turcs au pouvoir et il avait procédé à la canonisation de toutes les victimes. Une première absolue pour un pape.

«Inacceptable calomnie»

Les représailles, véhémentes et insultantes, de la Turquie avaient été immédiates.  Il n’avait fallu que quelques heures aux autorités d’Ankara pour protester contre l'«inacceptable calomnie», convoquer le nonce apostolique, Mgr Antonio Lucibello et rappeller pour consultations Mehmet Pacaci, ambassadeur turc près le Saint-Siège. Le lendemain, dans son homélie quotidienne à la Maison Sainte-Marthe du Vatican où il réside, il avait cité un épisode du Nouveau Testament disant que «les apôtres proclamaient la parole de Dieu avec assurance». Et il avait ajouté: «Il ne faut pas avoir peur de dire les choses.» 

En utilisant le mot tabou génocide, il peut s’appuyer sur une audace plus grande de la communauté internationale pour traiter du sort fait aux Arméniens

Le pape argentin n’est pas seulement un pasteur un peu impulsif, un homme d’instinct à la mode latino. Il sait aussi apprécier les situations et rapports de force politiques. En utilisant le mot tabou génocide, il peut s’appuyer sur une audace plus grande de la communauté internationale pour traiter du sort fait aux Arméniens il y a un siècle et de l’isolement sur cette question de la Turquie d’Erdogan.

En mars dernier, le secrétaire d’état américain John Kerry a aussi qualifié de «génocide» l’extermination des chrétiens arméniens et celui, plus récent, des minorités chrétiennes du Moyen-Orient, chassés, expulsées, maltraitées par l’État islamique en Syrie et en Irak. Plus récemment encore, le 2 juin dernier, le Bundestag allemand a approuvé une résolution condamnant pour la première fois en tant que «génocide» le massacre des Arméniens. La réaction d’Ankara fut tout aussi véhémente. Trois jours plus tard, le président Erdogan à menacer d’expulsion les 100.000 Arméniens qui résident en Turquie.

Inquiétudes diplomatiques

Ce faisant, le pape François ne se distingue guère de l’attitude de son prédecesseur Jean Paul II qui, en 2001, lors d’un périple dans ce même pays sorti du bloc soviétique et enfin libre de pratiquer pleinement sa religion chrétéienne, avait certes employé le mot génocide dans une déclaration commune avec le patriarche des Arméniens, mais qui, publiquement, n’avait pas osé employer le mot «génocide», préférant celui de Medz Yeghern, la «grande catastrophe». Benoît XVI n’avait pas fait autrement lors de sa visite.

Après le clash provoqué par le pape François à Erevan, l’inquiétude domine dans les milieux diplomatiques à Rome. Si le pape est crédité d’un franc-parler et de courage, une rupture avec un grand pays musulman comme la Turquie, qui joue un rôle central dans la crise des réfugiés, serait lourde de conséquences.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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