Sports / Monde

L’Euro 2016, allégorie du Brexit

Temps de lecture : 3 min

Comme dans la vie politique, les petits qu'on a invités à participer ne s'en privent pas, avec hargne et désir de revanche.

Des supporters islandais lors du match contre la Hongrie, le 18 juin 2016 à Marseille. | BORIS HORVAT / AFP
Des supporters islandais lors du match contre la Hongrie, le 18 juin 2016 à Marseille. | BORIS HORVAT / AFP


Fallait-il un Euro de football à 16 pays (comme jusqu’en 2012) plutôt qu’à 24 (comme en 2016)? Quels que soient les avis divergents sur cette question –et ils sont nombreux–, cette compétition élargie, pas toujours palpitante et parfois compliquée à suivre en raison de ses calculs savants à la fin de sa partie initiale, a au moins eu une vertu reconnue. Elle a permis à des territoires supposés petits d’exister sur le devant de la scène du football européen et de continuer à y croire au moment où s’ouvre la deuxième phase de ce Championnat d’Europe.

Là où les grands d’Europe ont semblé évoluer dans une forme de routine ennuyeuse depuis deux semaines à l’image de la France, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Espagne, qualifiés rapidement sans émotion particulière, les «petits» ont, au contraire, sauté sur l’occasion pour instiller de la passion dans le tournoi, de Lille à Nice en passant par Lyon et Bordeaux. Ils l’ont fait avec leur hargne plutôt qu’avec un talent extraordinaire ballon au pied, en étant aidés par des bataillons entiers de supporters qui, en dehors de quelques très graves dérapages qui ne leur étaient pas imputables, ont mis non seulement de l’ambiance dans les tribunes, mais aussi dans les rues, où il paraissait souvent y avoir plus d’action et de joie que sur les terrains. Ils ont été les empêcheurs de tourner en rond, des chamboule-tout sympathiques invités à une fête qui leur était jadis interdite –le Pays de Galles, par exemple, n’avait plus participé à une compétition de ce niveau depuis 1958.

Électoralisme

Ce nouveau format, instillé par Michel Platini, repose sur l’idée qu’il fallait donner leur chance à ceux qui n’avaient pas, ou plus, l’habitude de l’avoir. Et il y aura d’ailleurs d’autres prolongations à cette décision en 2020 quand ce Championnat d’Europe se déroulera dans treize pays à la fois, dont l’Azerbaïdjan, la Hongrie, l’Irlande, l’Ecosse, le Danemark et la Roumanie, qui n’ont jamais accueilli de grosse épreuve internationale. Car «tous ces nouveaux pays qui organisent ou se qualifient pour la première fois en phase finale, ça fait forcément des électeurs heureux», note Jean-Philippe Leclaire dans Platoche, passionnante biographie de Michel Platini qui vient de sortir chez Flammarion, et dans laquelle transpirent les vraies motivations de la réforme:

«A un journaliste qui lui faisait remarquer, lors d’une conversation "off", que l’Euro à 24 risquait de rendre ennuyeuses les poules de qualification car presque la moitié des équipes (24 sur 53) seraient qualifiées, le président [de l’UEFA, ndlr] répondit avec l’un de ses fameux sourires narquois: "OK, mais comment je fais pour être réélu?"»

Qu’importe, au fond, au-delà de ce cynisme politique, notre ancien numéro 10 national aura eu tout de même un peu d’intuition…

Ces «petits» qui ont animé le premier chapitre de cet Euro sont souvent des contrées très identitaires, comme l’Irlande, qu’elle soit du Nord ou du Sud, le Pays de Galles ou l’Islande, mais aussi la Croatie et la Hongrie, et vont, en quelque sorte, à rebours de la mondialisation du football. Avec eux surgit la nostalgie ou la réalité de la permanence d’un football authentique, enraciné dans des valeurs profondes, et tournant le dos à ces grands ensembles incarnés par les puissantes nations déjà couvertes de gloire ou par des clubs richissimes situés au carrefour de toutes les nationalités. Kari Arnason, l’un des meilleurs joueurs islandais, a ainsi indiqué qu’il «reconnaissait 50% des supporters de son équipe».

Procès en illégitimité

Cet Euro de football à 24 semble d’ailleurs poser des problèmes de conscience à certains observateurs dans une forme de procès en petite illégitimité, à l’instar de l’Europe à 27 qui ne cesse d’être confrontée aux conséquences contradictoires de ses nouvelles dimensions avec ses frontières de plus en plus lointaines. A lire de plus près certains commentaires, il y aurait même comme une forme d’injustice à retrouver d’un côté du tableau de l’Euro 2016 des pays totalisant 318 millions de personnes, 11 Coupes du monde et 9 Euros, et de l’autre un groupe de huit équipes englobant 87 millions de gens sans aucun trophée. Comme s’il fallait se plier à une règle qui veut que ce soit les mêmes dominants qui se partagent les bonnes places ou les honneurs au détriment d’intrinsèquement plus faibles qui seraient là pour la galerie ou pour jouer les faire-valoir. Fichu tableau aux cotes mal taillées…

Cet Euro nous renvoie, en quelque sorte, au Brexit britannique (mais aussi à des élections en France ou ailleurs) où les «petits» –ces électeurs invisibles et mécontents– prennent la parole qui leur est imprudemment donnée et leur revanche sur les grands –ceux qui pensent à la place des autres et établissent les règles du jeu– en donnant de la voix et en s’imposant pour triompher dans un débat qui ne devrait pas être le leur ou devrait les dépasser.

A la fin de cet Euro, il n’est pas exclu que, comme le Danemark en 1992 (qui venait d’ailleurs de dire non à l’Europe comme l’Angleterre), un «petit pays» –la Croatie ou la Belgique?– finisse ainsi par l’emporter. Ce qui serait, après tout, la suite logique de l’entame de cet Euro même si la France ou l’Allemagne, soi-disant moteurs du Vieux continent, ont logiquement envie d'imposer leur loi. Le football est souvent un symptôme des sociétés et cet Euro, disputé dans la nervosité liée aux menaces diverses du moment, donne le sentiment de traduire, à sa façon, les tensions de l’actualité…

Yannick Cochennec Journaliste

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