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L’Europe peut-elle offrir comme idéal de patauger dans la boue?

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.06.2016 à 14 h 33

Oui

En Irlande du Nord, le 17 avril 2016. 
PAUL FAITH / AFPPAUL FAITH / AFP

En Irlande du Nord, le 17 avril 2016. PAUL FAITH / AFPPAUL FAITH / AFP

Les gouvernements de l’Union, c’est-à-dire d’abord ceux de Paris et de Berlin, sont mis devant un dilemme héroïque: les peuples disent non à l’Europe? La seule réponse digne de l’Histoire est de leur dire, avec une force homérienne, qu’il faut plus d’Europe. Que le berceau de l’Humanisme a connu bien d’autres vicissitudes et que son avenir reste celui de 1945, l’entente difficile mais nécessaire des peuples divers européens. Qu’il faut réinventer le modèle mais que le modèle est le bon.

En seront-ils capables? Ont-ils dans leur tête un schéma d’une «nouvelle Europe»? Une Europe 2.0 qui sorte le Vieux continent du fossé politique, social, bureaucratique, institutionnel actuel et qui soit à même de convaincre les opinions d'y croire à nouveau? La réponse chacun la connaît: elle est, hélas, négative.

On ne voit pas les responsables de 2016 oser proposer le Grand sursaut. Et lequel d’ailleurs? Ils n’ont rien en magasin qu’un peu plus de mesurettes et de bureaucratie. Et, pour justifier leur immobilisme, ils ont des arguments, puisque la campagne du Brexit a montré que dans l’air du temps présent, les «peuples» devenus comme fous n’entendent aucun des raisonnements factuels, économiques, commerciaux, mais écoutent les sornettes des populistes de l’angoisse. Des peuples déboussolés, des gouvernements apeurés: comment l’Europe peut-elle repartir?

L'Europe de Jean Monnet est morte en 1992

Le diagnostic est limpide. L’Europe à la Jean Monnet, l’union «toujours plus étroite», c’est-à-dire la bicyclette qui doit toujours rouler sous peine de tomber, cette Europe des fondateurs s’est arrêtée à Maastricht.

A cette date, 1992, est arrivée au pouvoir une génération qui n’a pas fait la guerre.  Symboliquement Jacques Chirac, totalement dépourvu de «l’esprit européen» de ses prédécesseurs, cet esprit qui les poussait à faire ce qui est bon pour l’Europe même si c’est au dépend de son propre pays. En même temps, il faut dire qu’on était arrivé à l’os: l’union monétaire et économique imposait de franchir le Rubicon d’une union politique à laquelle personne n’était préparé. Passer à l’étape fédérale, aucun pays n’a osé en élaborer ni la manière ni la pédagogie. Tous les partis politiques se sont déchirés sur la question de la souveraineté, l’Europe est devenue un sujet qu’ils esquivaient. Puis crise aidant, il est devenu peu à peu bien commode d’accuser Bruxelles de tous les maux. L’Europe d’espoir est devenue fardeau. Enfin, troisième évolution fatale: la chute du Mur et l’élargissement qui ont compliqué à l’infini les mécanismes institutionnels.

La machine en résumé est sans carnet de route, arrêtée et grossissant sur elle même. Le paradoxe final est que c’est précisément cette Europe «intergouvernementale», voulue avec acharnement et succès par les Britanniques, habités décidemment d’un mauvais esprit, qu’ils viennent de décider de quitter.

Les faiblesses du couple franco-allemand

Repartir mais comment? François Hollande et Angela Merkel auront une réponse: une «intégration» plus poussée, une harmonisation fiscale franco-allemande, un Erasmus de l’apprentissage, une relance du programme Junker d’investissements, etc. Ils ajouteront une commission pour faire mieux participer les parlements nationaux aux décisions de la Communauté, afin de rendre l’Europe «plus démocratique». Ce sera une relance intergouvernementale qu’ils jugeront a maxima de ce qu’ils peuvent faire mais qui sera a minima pour les économistes convaincus, comme en 1992, que l’union doit aller beaucoup plus loin pour bien fonctionner. Il faudrait un budget commun important, un fonds d’investissement de grande taille, une mise en commun de minima sociaux, une coordination des politiques économiques.

Depuis soixante ans, les Allemands soupçonnent encore les Latins de ne pas tenir leurs déficits, de vouloir faire payer leur laxisme par les germaniques

Mais cette Europe économique intégrée butte sur deux obstacles. D’abord sur la divergence fondamentale entre keynésiens Français et rigoristes allemands. La synthèse n’est toujours pas faite depuis soixante ans: les Allemands soupçonnent toujours et encore les Latins de ne pas tenir leurs déficits, bref de vouloir faire payer leur laxisme par les contribuables germaniques. Les Français accusent les Allemands de causer la récession à refuser tout keynésianisme et de se tromper en croyant que toutes les économies européennes peuvent devenir exportatrices à leur image.

Le couple franco-allemand peut-il, après le Brexit, dépasser ce désaccord? Une synthèse n’est pas complètement impossible. Mais il faudrait que de son côté la France fasse des réformes et tienne enfin sa ligne budgétaire et que de l’autre l’Allemagne accepte «une Europe des transferts», bref cesse de raisonner uniquement «à l’allemande». Mais rien n’est gagné d’avance. Même si les deux pays faisaient chacun cette révolution culturelle interne, encore faudrait-il que tous les autres pays de la zone euro les suivent et, surtout, que ce schéma neuf débouche vraiment sur une convergence des économies européennes et une amélioration de la croissance pour tous. Ce n’est pas certain. C’est un pari.

Et c’est ce pari qui fait difficulté. Car les peuples ont déjà fait un pari, il y a déjà vingt ans, celui de l’union monétaire et ils ont l’impression d’avoir perdu en souveraineté sans avoir gagné en croissance. La crise financière puis la crise grecque ont maintenu la zone euro longuement, plus longuement que d’autres, dans le chômage et la peine. Comment les économistes peuvent-ils prétendre à nouveau avoir la clé magique pour sortir de la mouise par «plus d’intégration»? Le vote britannique montre que le peuple dans sa majorité (52%) ne les écoute plus et préfère désormais croire les avocats du nationalisme retrouvé.

L'absence de certitudes

A pari, pari et demi. Le meilleur argument des pro-Europe vient de la faiblesse des adversaires qui assurent que les pays européens seront plus forts dans la désunion. Face aux empires d’Amérique et de Chine, c’est évidemment une stupidité. Mais reconstruire l’Europe sur le vide du projet des anti n’est pas enthousiasmant.

Nous en sommes là: il faut ré-avancer résolument dans une direction qu’on sait la meilleure, l’intégration «toujours plus poussée», mais sans certitude prouvée et avec des résultats passés désastreux. Pas facile.

Le projet européen est devenu un pénible effort de progression lente dans la boue glacée de l’époque

Il en est de même pour l’immigration, angoisse numéro un. Plus encore que les guerres, l’évolution démographique Afrique-Europe va provoquer des vagues immenses d’immigration. C’est inévitable. Il faut donc lancer des politiques préventives d’ampleur de coopération militaire, économique, de santé, de contrôle des naissances, en direction du Sud. Le coût se monte à des centaines de milliards d’euros. Avec des résultats sans aucune garantie. Quel pays y est prêt?  

Pendant la crise grecque les marchés financiers avaient caractérisé la politique européenne par le «muddling through», l’avance en pataugeant dans la boue. L’expression est excellente. Le projet européen n’est plus la paisible marche vers le progrès et la croissance dans l’entente. C’est devenu un pénible effort de progression lente dans la boue glacée de l’époque. La tentation de quitter le convoi est grande, ceux qui y succombent seront mangés par les loups. Ceux qui y restent souffrent, mais ils préservent, tant bien que mal, un idéal de valeurs humanistes. C’est dur mais à regarder l’ensemble du globe, l’Union européenne reste encore le meilleur endroit pour vivre. Cela fait un magnifique projet politique, mais c’est boueux à vendre.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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